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La biodiversité, c'est tellement futile

il y a 4 heures
5 min de lecture

Un singe doré dans le parc national des Volcans, à Kinigi, au Rwanda, le 19 mars 2026. Photo : Brian Inganga/AP.


Nous avions jusqu’en 2030 pour enrayer l’effondrement du vivant… À quatre ans de l’échéance, la COP17 d’Erevan piétine sur les financements, dans une quasi-indifférence médiatique. Derrière les marchandages diplomatiques se joue pourtant notre capacité à nous nourrir, à nous soigner, à habiter la Terre. La biodiversité ? Un sujet futile, assurément.

les humanités, ça n'est pas pareil.

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Au matin du 27 octobre, la COP17 biodiversité entre dans sa phase politique décisive. Les ministres sont attendus aujourd’hui pour tenter de débloquer les négociations avant la clôture prévue vendredi 30 octobre.

COP17 d'Erevan : la biodiversité, parent pauvre de l'information

Ouverte le 19 octobre à Erevan, en Arménie, la 17e conférence des Nations unies sur la biodiversité devait dresser le premier bilan à mi-parcours de l'accord de Kunming-Montréal. Dans la presse française, l'événement est pourtant passé presque inaperçu. Reporterre l'a relevé : chefs d'État absents, médias clairsemés, la COP17 s'est ouverte dans une relative indifférence.


Quelques titres sauvent l'honneur. Le Monde, sous la plume de Delphine Roucaute, a publié un état des lieux et un guide des négociations. Il a surtout livré une analyse critique de la position française : bonne élève sur le papier, la France voit ses indicateurs de biodiversité continuer de se dégrader. Pour le reste, la couverture se résume largement à la reprise des dépêches AFP de l'ouverture, sans angle propre. Puis vient un silence quasi complet sur la suite des négociations. La biodiversité, c’est tellement futile…


Le contexte arménien est le grand oublié. Peu de lecteurs auront appris que le pays hôte a été choisi, pour la première fois, par un vote, remporté de justesse face à l'Azerbaïdjan. Pas davantage que le sommet des dirigeants a surtout réuni des voisins, président iranien compris. Ni que l'Arménie affronte elle-même sécheresse, incendies et pression touristique sur ses écosystèmes. La voix des peuples autochtones et celle des pays du Sud, pourtant au cœur du conflit sur les financements, restent elle aussi marginales.


Ce désintérêt n'est pas propre à la France. Une étude parue dans Nature en 2025 montrait déjà que les COP biodiversité sont bien moins couvertes que les COP climat. Les scientifiques interrogés l'expliquent par la difficulté de raconter l'effondrement du vivant, moins lisible qu'un degré de réchauffement. Reste qu'à quatre ans de l'échéance de 2030, ce silence a un coût démocratique : on ne peut pas demander des comptes sur des engagements dont personne n'a entendu parler.

L’impasse sur les financements

Or, à quelques jours de sa clôture, la COP17 biodiversité d’Erevan reste dans l’impasse sur les financements. Les ministres sont attendus aujourd’hui pour tenter de débloquer les négociations. Selon les derniers comptes rendus disponibles, datés du 26 octobre, un accord sur les principaux points de friction reste loin d’être acquis.


Ce qui bloque :

  • Le partage de l’effort financier. Les Européens souhaitent élargir le cercle des pays contributeurs à des économies émergentes disposant de moyens importants. L’Arabie saoudite, la Chine et le Brésil refusent notamment de rejoindre cette catégorie : le désaccord porte donc autant sur les responsabilités respectives des États que sur les sommes à mobiliser.

  • Les subventions qui détruisent la nature. Les discussions peinent à traduire les engagements en changements concrets dans l’agriculture, la pêche, l’extraction minière ou les énergies fossiles. Selon RFI, le texte final pourrait fixer des priorités sur les modes de production et de consommation, sans nécessairement désigner explicitement ces secteurs.

  • La contribution des entreprises. Le Fonds Cali, destiné à recueillir une part des bénéfices tirés de l’utilisation des données génétiques numérisées du vivant, reste presque vide. RFI rapportait le 26 octobre à peine 10 000 dollars promis, uniquement par de petites entreprises, tandis que les négociations sur son efficacité restent difficiles.


Le bilan n’est pas entièrement nul : de premières décisions ont été adoptées et des promesses de financement représentant plusieurs centaines de millions de dollars ont été annoncées. Mais il s’agit encore d’annonces, pas d’un règlement du désaccord financier central. Lundi 26 octobre, une coalition comprenant notamment la France, la Colombie et les Fidji s’est également engagée à réformer les incitations dommageables à la biodiversité. Ce signal politique ne vaut toutefois pas, à ce stade, accord de l’ensemble des participants.]

Ce qui se joue d’ici vendredi

Cette COP doit dresser le premier bilan collectif de la mise en œuvre du cadre de Kunming-Montréal, adopté en 2022 pour enrayer et inverser la perte de biodiversité d’ici à 2030. L’un de ses engagements emblématiques est de protéger 30% des terres et des mers ; la plupart des objectifs restent hors trajectoire.

L’enjeu des derniers jours est donc de savoir si les ministres peuvent transformer un constat de retard en décisions opérationnelles : qui finance, comment réduire les soutiens publics nuisibles au vivant et quelles priorités imposer à la mise en œuvre. À ce stade, les avancées ponctuelles n’ont pas encore permis de surmonter ces désaccords.

Une protection collective, pas un supplément d’âme

Ces désaccords pourraient sembler lointains, réservés aux diplomates et aux spécialistes. Ils concernent pourtant quelque chose de très immédiat : les conditions dans lesquelles nous pouvons continuer à vivre, à nous nourrir et à rester en bonne santé. Les écosystèmes ne fournissent pas seulement un décor. Ils contribuent à la qualité de l’eau, à la pollinisation, à la régulation du climat et à celle de certaines maladies.


Des millions de graines venues du monde entier sont conservées dans une chambre forte souterraine du sud de l’Angleterre.

Vingt-cinq ans après l’ouverture de la banque de semences du millénaire de Kew, les scientifiques espèrent que cette collection,

qui continue de s’enrichir, contribuera à préserver la diversité végétale pour les générations futures. Photo DR


On pourrait comparer cette protection à une forme d’immunité collective du vivant. Certes, une forêt n’est pas un organisme vacciné, et une espèce supplémentaire ne constitue pas automatiquement une barrière contre une épidémie. Mais elle permet de comprendre l’essentiel : notre protection dépend aussi de relations qui nous dépassent, entre des êtres vivants dont nous ignorons souvent jusqu’à l’existence. Dégrader ces relations peut fragiliser l’ensemble.


Dans certains milieux, la diversité des espèces peut ainsi freiner la transmission d’un agent pathogène : toutes ne l’hébergent pas ou ne le transmettent pas avec la même efficacité. C’est ce que les chercheurs appellent l’« effet de dilution », un mécanisme documenté, mais qui ne vaut ni pour toutes les maladies ni dans toutes les situations. Plus largement, la destruction des habitats et les changements d’usage des terres peuvent multiplier les occasions de contact entre faune sauvage, animaux domestiques et humains, et favoriser le passage de certains agents infectieux d’une espèce à l’autre.


Protéger le vivant ne garantit donc pas un monde sans maladies. Le détruire, en revanche, peut contribuer à fabriquer les conditions de nouvelles crises sanitaires. Le rapport consacré par l’IPBES aux liens entre biodiversité et pandémies invite précisément à sortir de cette logique : attendre l’émergence d’une maladie, puis mobiliser des moyens considérables pour tenter de la contenir. Prévenir suppose aussi d’agir sur les activités qui dégradent les écosystèmes.


À Erevan, il est donc question de prévention, de santé et de sécurité collective. Mais ces protections ont un défaut médiatique : lorsqu’elles fonctionnent, il ne se passe rien. Pas de crise, pas d’alerte, pas d’édition spéciale. On comprend que le sujet peine à trouver sa place. Il ne s’agit, après tout, que de préserver ce qui nous permet de vivre. Futile, n’est-il pas ?


Dominique Vernis


A suivre :


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