L'effet d'aubaine (mais pas pour tout le monde) des aides à la presse

Illustration générée par IA (Perplexity)
Le ministère de la Culture a enfin publié, le 26 octobre, le tableau des aides à la presse attribuées en 2025. Derrière les grands principes du pluralisme, l'examen du Fonds stratégique pour le développement de la presse (FSDP) révèle une concentration massive : dix titres captent près des deux tiers des 7,9 millions d'euros attribués individuellement. Le fonds aide aussi des médias d'extrême droite, des sites professionnels adossés à des intérêts industriels et une plateforme de services aux marques, Maddyness, premier « pure player » bénéficiaire en 2025. Pendant ce temps, faute de crédits, de nombreux dossiers restent en souffrance.
les humanités, ça n'est pas pareil.
Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût :
Il n’est jamais trop tard pour bien faire. Le 26 octobre, le site du ministère de la Culture vient enfin de rendre public le tableau des aides à la presse attribuées en 2025. C’est une obligation juridique (1). Financées par l’argent public et destinées notamment à préserver le pluralisme, les aides à la presse doivent pouvoir être soumises au contrôle des citoyens. La publication de leurs bénéficiaires et de leurs montants permet d’en examiner la répartition et d’en discuter l’efficacité, sans toutefois suffire, à elle seule, à mesurer leur contribution à la diversité de l’information.
D’où viennent les aides à la presse ?
En France, ces aides à la presse trouvent leur origine à la Libération, lorsque l’État décide de renforcer son soutien à une presse à reconstruire (2). L’objectif : garantir son indépendance et la diversité des opinions. La loi du 31 décembre 1945 favorise ainsi le réinvestissement des bénéfices dans les équipements. Aux tarifs postaux préférentiels s’ajoutent, en 1948, des réductions sur le transport ferroviaire des journaux. Ces aides, essentiellement indirectes, allègent les coûts de production et de diffusion.
À partir des années 1970, les difficultés économiques des quotidiens conduisent au développement d’aides directes, ciblées sur la presse d’information politique et générale. Le soutien aux quotidiens nationaux à faibles recettes publicitaires est pérennisé en 1986 ; d’autres dispositifs bénéficieront à la presse régionale et locale. Le pluralisme devient un axe central de cette politique.
Parallèlement au soutien fiscal (3), les dispositifs se sont superposés au fil des décennies : aides à la distribution, au portage, aux marchands de journaux et à la modernisation. Créé en 2012, le Fonds stratégique pour le développement de la presse accompagne notamment les investissements numériques. Le système associe désormais soutien au fonctionnement, tarifs préférentiels, avantages fiscaux et financement de la transformation du secteur.
Ses détracteurs reprochent à cet empilement une accumulation des aides, insuffisamment ciblées et évaluées, de soutenir davantage les structures existantes que leur transformation. Et comme l’a souligné en 2018 la Cour des comptes, une partie des soutiens bénéficie largement au secteur, sans être exclusivement orientée vers les titres les plus fragiles ou les plus importants pour la diversité de l’information.

En 2013, Aurélie Filippetti, alors ministre de la Culture, avait confié à Roch-Olivier Maistre un rapport sur les aides à la presse.
Photos Patrice Normand et MaxPPP
En 2013, une « non-réforme »
En 2013, Aurélie Filippetti, alors ministre de la Culture, avait confié à Roch-Olivier Maistre, magistrat à la Cour des comptes, ancien conseiller culture de Jacques Chirac à l’Élysée et futur président du CSA puis de l’Arcom, une mission sur la réforme des aides à la presse. (4) Alors directeur de la revue Mouvement, j’avais rencontré Roch-Olivier Mestre au début de cette mission, et lui avais fait part de quelques propositions. « Ce sont des idées de bon sens, mais vous ne vous rendez pas compte du lobby auquel je suis confronté », m’avait-il alors répondu.
Le rapport fut rendu le 2 mai 2013. Il serait faux de dire qu’il fut totalement enterré : certaines préconisations ont été reprises dans le plan présenté par Aurélie Filippetti le 10 juillet 2013 (alors qualifié de « non-réforme » par Mediapart). L’alignement de la TVA du numérique en 2014 vient justement de ce rapport. Mais l’architecture d’ensemble est restée largement inchangée. En 2018, la Cour des comptes pointait à nouveau un manque de vision consolidée, des indicateurs de pluralisme inadéquats, et des effets d’aubaine difficiles à distinguer. (5)
2025, des aides à géométrie variable
Venons-en aux aides 2025, pour un montant total d’environ 145 millions d’euros (pour les seules « aides directes »).
Au titre de l’Aide au pluralisme, réservée aux quotidiens « à faibles ressources publicitaires », seuls quatre quotidiens (L’Humanité, La Croix, Libération et L’Opinion) se partagent 9,15 millions d’euros. Les quotidiens nationaux cumulent aussi des aides à la diffusion (distribution, aide à l’exemplaire ou posté) pour un montant cumulé de plus de 32 millions d’euros. Et ce n’est pas tout. Huit de ces quotidiens ont « ponctionné » le Fonds pour le développement stratégique de la presse (FSDP), raflant à eux seuls 3,225 millions d’euros, soit 40,6 % des crédits alloués en 2025 par ce Fonds.

La presse quotidienne régionale diffuse environ deux fois plus d’exemplaires que la presse quotidienne nationale (6). Les 64 titres de la presse quotidienne régionale perçoivent ensemble davantage d’aides que les dix quotidiens nationaux — 59,3 millions d’euros contre 44,5 millions —, mais le rapport s’inverse lorsqu’on raisonne par titre : 927 000 euros en moyenne pour un quotidien régional, contre 4,45 millions pour un national, soit près de cinq fois plus.
Pour un montant cumulé de 1,58 million d’euros, les grands groupes de presse régionale bénéficient également des crédits du Fonds stratégique pour le développement de la presse. La palme revient au Groupe Rossel France (La Voix du Nord, Nord Éclair, Le Courrier picard, L’Union, L’Est-Éclair, Paris-Normandie…) avec 296 275 €, suivi de près par le Groupe Le Télégramme avec 295 250 €, le Groupe EBRA (Le Progrès, Le Dauphiné libéré, Le Bien Public, Le Républicain lorrain, Les Dernières Nouvelles d’Alsace…) avec 236 802 €, et le Groupe Ouest-France, avec 196 166 €.

Quinze titres de la presse hebdomadaire reçoivent un montant total de 18,6 millions d’euros. Télérama (groupe Le Monde) arrive très nettement en tête, avec près de 5 millions d’euros. Derrière, on trouve Le Point (Artémis / François Pinault) avec 1,9 million d’euros ; Le Nouvel Obs (Groupe Le Monde) avec 1,8 million d’euros ; Le Pèlerin, avec 1,4 million d’euros ; Marianne, avec 1,3 million d’euros ; Courrier international (Groupe Le Monde) avec 1,3 million d’euros et… Le Journal du dimanche (Groupe Lagardère) avec 1,1 million d’euros.
A eux seuls, quatre titres du Groupe Le Monde (Télérama, Le Nouvel Obs ; Courrier international et La Vie) concentrent 46,53% de l’aide versée aux « grands hebdos ».
Pour l’essentiel, comme pour les quotidiens, ces sommes soutiennent la diffusion des journaux : distribution chez les marchands de presse, portage à domicile et acheminement postal aux abonnés. Les montants dépendent notamment des volumes vendus au numéro ou livrés aux abonnés, selon les conditions et les barèmes propres à chaque dispositif.
Toutefois, certains titres déjà confortablement aidés ne rechignent pas à solliciter le Fonds stratégique pour le développement de la presse. En 2025, sept titres ont ainsi bénéficié de ce pactole supplémentaire, dont Le Nouvel Obs (groupe Le Monde) pour 304 544 €, et Le Point, propriété de François Pinault, à hauteur de 571 340 €.

On n’oubliera pas, pour compléter ce tableau, de mentionner les « petits » hebdomadaires locaux ou régionaux. Avec 77 titres, dont 62 contrôlés via sa filiale Publihebdos (qui a dégagé en 2024 un résultat net de 3,5 millions d’euros), des Alpes mancelles à La Voix Le Bocage, le groupe SIPA Ouest-France perçoit à lui seul 2,6 millions d’euros d’aides au pluralisme et à la diffusion pour ces titres. Il capte ainsi 28 % de l’enveloppe nationale d’aide au pluralisme de la presse périodique régionale et locale. Et même s’ils sont en baisse depuis 2022 (114 millions d’euros), les fonds propres de la Société Ouest-France, éditrice du quotidien – qui a elle-même perçu 7,1 millions d’euros d’aides en 2025 –, s’élevaient encore à 79 millions d’euros fin 2025.
A côté, l’hebdomadaire Le Démocrate de l’Aisne, dernier journal d’Europe composé et imprimé au plomb, et la revue Transrural initiatives, revue éditée par une association qui réunit des organisations de développement agricole et rural attachées à l’éducation populaire, font figure de petits poucets. Ces deux titres indépendants se voient respectivement gratifiés de 5 571 € et 1 500 €. Royal !
814 000 € en 4 ans pour le média d'extrême droite Front Populaire
Parmi les chouchous de la Macronie, il y a Michel Onfray. Le média d’extrême droite Front populaire, fondé en 2020 et qui a été repris en août dernier par Lagardère Media News, dans l'orbite de Vincent Bolloré, a bénéficié en 2025 de 72 698 € du FSDP. Ce même fonds avait déjà aidé Front populaire à « décoller », en 2022 avec une aide de 537 866 €. En ajoutant les « aides au pluralisme », Front populaire a été subventionné entre 2022 et 2025 pour un montant total de 814 000 € !
Et pour faire quoi ? L'une des dernières vidéos mises en ligne donne longuement la parole à Pierre-Yves Rougeyron, cofondateur et président du Cercle Aristote, qui anime depuis 2022 une émission régulière sur la web TV de la revue. Le Monde avait révélé sa proximité avec Serge Ayoub, dit « Batskin ». Figure de l'extrême droite radicale, Ayoub est l'ancien chef des skinheads d'extrême droite parisiens. Il dirigeait les Jeunesses nationalistes révolutionnaires et Troisième Voie, deux organisations dissoutes en 2013 après la mort du militant antifasciste Clément Méric. Rougeyron a aussi collaboré avec Alain Soral, multicondamné pour antisémitisme, qui se dit aujourd'hui « réfugié » en Russie. Sur Front populaire, grâce à l'argent de nos impôts, Pierre-Yves Rougeyron préconise face aux « émeutes » un « Bukele français », du nom du président autoritaire du Salvador. Vive le pluralisme démocratique !

Sur Front populaire, le 21 octobre 2026.
On trouve encore, dans les aides de l’État en 2025, un autre média d’extrême droite, Boulevard Voltaire, jadis créé par Robert Ménard, aujourd’hui dirigé par Gabrielle Cluzel, qui est aussi connectée à la galaxie Bolloré (chroniqueuse sur CNews et Europe 1). Au titre de l’Aide au pluralisme, Boulevard Voltaire s’est généreusement vu attribuer 61 747 €. Pour faire quoi ? Ce 2 novembre 2026, le site mettrait en une un titre accrocheur, « Je suis musulman et je te baise ta mère », censé relater le passage à tabac, à Rouen, de gentils catholiques. Le récit s'appuie sur des témoins anonymes, et la presse locale n'a pas confirmé ces faits : elle ne rapporte qu'une rixe, survenue le même soir près d'un bar de supporters, dont le parquet juge les circonstances « non établies ».

Boulevard Voltaire, capture d'écran, 2 novembre 2026
À la gauche de la gauche, certains médias qui ne cessent de crier misère et d'appeler aux dons, aux dons, tirent eux aussi leur épingle du jeu. Blast, fondé en 2021 par Denis Robert, reçoit 338 545 €. Arrêt sur images reçoit 332 624 €, Là-bas si j'y suis (la-bas.org, fondé par Daniel Mermet) 117 769 €, et Le Média 123 017 €. Ce dernier, lancé en 2018 par Sophia Chikirou, ancienne directrice de la communication de Jean-Luc Mélenchon, Gérard Miller et Henri Poulain, affirme pourtant être « financé uniquement par des citoyens comme vous »…
La presse en ligne, parent pauvre des aides à la presse
C'est en 2009, à la suite des États généraux de la presse écrite, que la presse numérique entre dans le système des aides publiques. La loi du 12 juin 2009 crée le statut d'éditeur de service de presse en ligne (SPEL), que la Commission paritaire des publications et agences de presse (CPPAP) peut reconnaître. Ce statut vaut aussi pour les sites qui n'ont pas d'édition papier. Dans la foulée, un fonds d'aide au développement des services de presse en ligne est créé pour trois ans : il distribue 20 millions d'euros dès sa première année.
En 2012, ce fonds est intégré au nouveau Fonds stratégique pour le développement de la presse (FSDP), qui finance les projets d'investissement des titres papier comme des sites en ligne Il faut attendre le décret du 15 décembre 2021 pour que soit réservée aux « pure players » l'aide au pluralisme des services de presse tout en ligne d'information politique et générale. Dotée de 4 millions d'euros par an, elle entre en vigueur en juin 2022. Pour en bénéficier, un site doit être reconnu « d'information politique et générale » par la CPPAP.
Pour autant, l'examen des aides versées en 2025 montre combien la presse en ligne reste le parent pauvre du dispositif. Les 159 services de presse tout en ligne aidés se partagent 6,39 millions d'euros. Cela ne représente que 4,3 % des 147 millions d'euros versés cette année-là. Cette somme se compose de 3,99 millions d'euros d'aide au pluralisme, de 1,9 million d'euros au titre du FSDP et de 0,49 million d'euros au titre du Fonds stratégique pour l'émergence et l'innovation dans la presse (FSEIP).
Même cette maigre enveloppe est inégalement répartie. Les 4 millions de l'aide au pluralisme des services tout en ligne vont à 80 bénéficiaires, mais les dix premiers en captent près de la moitié (49 %). Le montant médian n'est que de 17 800 euros, et 42 services touchent moins de 20 000 euros. En tête viennent Blast (338 545 €), Contexte (286 719 €), le HuffPost (201 669 €), Africa Intelligence (196 790 €) et L'Informé (194 777 €).
Surtout, cette aide, censée soutenir des « pure players » indépendants, profite aussi à des groupes de presse bien établis. Près de 781 000 euros, soit environ 20 % de l'enveloppe, vont à des services rattachés à des groupes. Le groupe Le Monde perçoit 201 669 € pour le HuffPost. Le groupe Figaro reçoit 157 926 € pour L'Internaute et le Journal du Net, édités par sa filiale CCM Benchmark. Indigo Publications obtient 319 416 € pour Africa Intelligence et La Lettre. Même Brut, contrôlé par CMA Media, le groupe de Rodolphe Saadé, touche 12 074 €. Linfo.re (groupe Cirano) et Philonomist (Philo Éditions) se partagent 89 846 €.

Le hit-parade des 14 "service de presse tout en ligne" les plus subventionnés en 2025 au titre de l'Aide au pluralisme.
Le Fonds stratégique pour le développement de la presse, une auberge espagnole
Quant au Fonds stratégique pour le développement de la presse, c’est une véritable auberge espagnole. Rappelons que c’est ce même dispositif qui avait généreusement soutenu Michel Onfray et Front populaire, dès 2022, à hauteur de 537 866 €, sans qu’on sache très bien quelle « innovation » a nourri une telle manne.
Le fonds stratégique aide en effet « les projets représentant une innovation pour l'activité des entreprises […] notamment technologique, de contenu, de procédé, d'organisation ou d'usage ». Parmi les exemples cités par sa doctrine, Le Monde a développé des algorithmes de « propension à l'abonnement », couplés à des outils de marketing automatisé. En 2021, le FSDP lui a accordé 597 555 €. Le Parisien s'est doté d'un outil qui note chaque article selon son potentiel d'audience ou d'abonnement, et a reçu 1,22 million d’euros la même année. Quant à La Revue Fiduciaire, elle a développé un agent conversationnel fondé sur l'IA, pour un montant introuvable dans les tableaux publiés.
800 000 € d'argent public, 19 journalistes menacés par l'IA
En 2024, le groupe Infopro Digital s'est vu attribuer la coquette somme de 783 564 € pour deux projets « communs » à dix-sept de ses sites. Ses titres sont édités par ses deux filiales : le Groupe Moniteur (lemoniteur.fr, lagazettedescommunes.com, lettreducadre.fr…) et Gisi (usinenouvelle.com, lsa-conso.fr, argusdelassurance.com, auto-infos.fr…). Infopro Digital est lui-même contrôlé par le fonds d'investissement anglo-américain TowerBrook, aux côtés du fonds souverain du Qatar. Ce dernier détient près de 12 % du groupe par sa filiale Qatar Holding LLC, qui possède aussi 11,5 % de Lagardère.
Le groupe ne manque pas de moyens. En 2024, le seul Groupe Moniteur a dégagé un bénéfice de 22,8 millions d'euros, pour un chiffre d'affaires de 112,7 millions. Pourtant, le 4 mai 2026, Infopro Digital a annoncé la suppression de tous ses postes de secrétaires de rédaction, soit 19 journalistes en CDI sur 26 titres. Ils doivent être remplacés par cinq « chefs d'édition » travaillant avec l'intelligence artificielle. Le 15 septembre, le tribunal judiciaire de Créteil a suspendu le plan chez Gisi, faute de tests en situation réelle, en raison d'un « risque grave et caractérisé » pour la santé des salariés.
Les projets financés par le FSDP ont-ils servi à développer ces outils d'IA ? Ni le ministère ni le groupe ne l'ont précisé. Une chose est sûre : dans les projets soumis au FSDP, les salaires des journalistes ne font pas partie des dépenses éligibles. Les développements informatiques, eux, le sont. C'est une façon originale d'envisager le « développement » de la presse.
François Pinault, plus gros bénéficiaire du pactole
En 2025, les humanités avaient déposé un projet auprès du FSDP, reposant sur la création d’une veille éditoriale assistée par IA. Le dossier n’a pas même été instruit : il nous fut répondu que le ministère de la Culture (Rachida Dati) avait « gelé » les crédits du Fonds. « Gelé » ? Pas pour tout le monde, puisqu’en 2025, le FSDP a encore attribué plus de 9 millions d’euros de subventions. Le plus gros bénéficiaire de ce joli pactole est… François Pinault, à travers sa holding Artémis, propriétaire de l’hebdomadaire Le Point (962 240 €). Aux premières loges, en trouve ensuite la famille Dassault avec le Groupe Figaro (546 896 €) et les grands groupes de presse quotidienne régionale (EBRA, UFIPAR, Ouest France, Centre France, Sud Ouest, Rossel France, La Dépêche du Midi), qui empochent encore 2 millions d’euros, auxquels s’ajoutent 450 000 €, pour une régie publicitaire commune, en plus des aides à la diffusion et au pluralisme.
L’aide du FSDP est particulièrement concentrée. Sur 79 titres soutenus en 2025, les 5 premiers titres captent 46 % des montants par titre, les 10 premiers 65 % et les 20 premiers 83 %. En d’autres termes, ce « fonds stratégique » finance surtout quelques gros projets. Cette situation est en partie inscrite dans ses gènes. Né en 2012 de la fusion d'un fonds de modernisation industrielle des quotidiens et du fonds pour la presse en ligne, le FSDP subventionne un pourcentage des investissements. Plus on investit, plus on touche. En 2014, pourtant, une réforme devait en faire l'outil de « l'innovation et de la mutualisation » dans le secteur. Dix ans plus tard, les projets collectifs ne représentent qu'environ 13 % des attributions, et les petits éditeurs ont été renvoyés vers un autre guichet, beaucoup plus modeste
Bénéficier d’une aide… avant fermeture
Parmi les titres qui ont tout de même réussi à toucher quelques miettes en 2025, on trouve certaines perles savoureuses. On pourra ainsi se faire soigner sur docteurimago.fr (63 838 € perçus en 2025), site destiné aux radiologues, qui vous informe que « le Lipiodol de Guerbet franchit une nouvelle étape vers son utilisation en embolisation vasculaire ». On pourra compter l'argent qui reste dans la tirelire avec revue-banque.fr (50 939 € perçus). On pourra encore choisir sa prochaine voiture avec automobile-propre.com (68 149 € attribués en 2025, dont 20 445 € versés dans l'année).
Ce dernier site vient de prendre le nom de Bevolt. Il doit absorber dans les prochaines semaines deux autres titres de la même société éditrice, Saabre (groupe Brakson) : Cleanrider et Révolution Énergétique, qui avait déjà reçu 45 626 € du FSDP en 2024. Or la page d'accueil de Bevolt propose des devis de panneaux solaires et la réservation d'essais de voitures électriques, et le groupe vend aussi des services de recharge. Quelle place occupe donc le contenu éditorial dans un ensemble qui est aussi une plateforme commerciale ? En principe, la loi exclut du statut de service de presse en ligne tout site qui constitue « un outil de promotion ou un accessoire d'une activité industrielle ou commerciale ».

Quelques mois après s'être vu attribuer 90 000 €, le site worldcrunch a fermé boutique (capture d'écran)
Parmi les bizarreries du tableau des aides 2025, on trouve aussi un site dont on ignorait jusqu'à l'existence : worldcrunch.com. Lancé en 2011, ce média parisien en langue anglaise traduisait et adaptait des articles de grands journaux non anglophones (Die Welt, Les Échos, La Stampa, Kommersant…). Il avait été cofondé par Irène Toporkoff, ancienne de Wanadoo/Orange et ex-directrice France du moteur de recherche américain Ask.com (qui a définitivement fermé le 1er mai 2026), et par Jeff Israely, journaliste américain. Ce dernier avait été correspondant de l'Associated Press et du Boston Globe, puis chef des bureaux de Time à Rome et à Paris. Worldcrunch avait aussi développé une activité de contenus pour les marques, le Worldcrunch Story Lab.
Déjà soutenu par le FSDP en 2021 à hauteur de 149 999 €, Worldcrunch s'est vu attribuer 90 464 € en 2025, dont 27 139 € versés dans l'année. Quelques mois plus tard, le 17 décembre 2025, le site cessait de publier : Jeff Israely expliquait qu'il n'était « plus économiquement viable » de maintenir la qualité et le rythme attendus. Depuis juillet dernier, il dirige la rubrique tech et intelligence artificielle de Politico Europe, propriété du groupe allemand Axel Springer. Reste à savoir à quoi a servi l'aide de 2025, et si l'État a récupéré la part non utilisée.
Il y a un précédent. En 2022, le FSDP avait attribué 359 491 € à informelles.media, quelques mois après sa création. Le site avait déjà reçu 40 000 € du fonds pour l'émergence (FSEIP) en 2021. Il était édité par la société Woman2theTop, fondée en juin 2021 par trois associés : Il y a un précédent. En 2022, le FSDP avait attribué 359 491 € à informelles.media, quelques mois après sa création. Le site avait déjà reçu 40 000 € du fonds pour l'émergence (FSEIP) en 2021. Il était édité par la société Woman2theTop, fondée en juin 2021 par trois associés : Mickaël Berret, ancien directeur des opérations business de Lagardère Active ;Yves Bougon, ancien dirigeant de Condé Nast France (Glamour, Vogue, GQ…) ; et Olivia Strigari, ancienne directrice des rédactions du pôle parental du groupe Marie Claire et du magazine de luxe Hôtel&Lodge, et ancienne directrice de la communication de l'agence Havas 360.
Woman2theTop a ensuite intégré le « Pilot Booster », un programme de l'incubateur de start-up de Havas, groupe publicitaire contrôlé par la famille Bolloré. Elle a été accueillie à ce titre à Station F, le campus de start-up ouvert par Xavier Niel dans l'ancienne halle Freyssinet, à Paris. Havas présentait alors Informelles comme une « plateforme digitale » et un « outil à la fois communautaire et serviciel », destiné à donner accès « aux levées de fonds » (voir ici). Dans son dossier de presse, Woman2theTop tenait un autre langage : Informelles y devenait un « média d'informations économiques, politiques et de management dédié aux femmes actives ».
En mars 2024, dans un rapport remis au Sénat, la Cour des comptes rangeait Informelles parmi les « subventions surprenantes » du FSDP. « Un titre très récent peut obtenir des financements conséquents », notait-elle, en précisant que près de 110 000 € avaient été versés dès 2022, au taux « super-bonifié » de 70 %, porté à 80 % dans le cadre du plan de relance. Au cours de ses sept premiers mois, informelles-media.com avait mis en ligne… sept publications. Le site a ensuite fermé, avant de réapparaître sous une nouvelle adresse, informelles.media, qui a publié jusqu'en mai 2024, avec seulement trois publications cette année-là. Son inscription à la CPPAP a pris fin en janvier 2024 sans être renouvelée. Les mentions légales du site, toujours en ligne, sont inaccessibles. La société éditrice a cessé son activité le 13 avril 2026, après moins de cinq ans d'existence, au cours desquelles aucun journaliste n’a été salarié, alors que le décret de 2009 exige une « équipe rédactionnelle composée de journalistes professionnels ». Combien d'argent public Woman2theTop a-t-elle finalement touché, et pour quelles dépenses ?
Pour les sites simplement inscrits à la Commission paritaire, sans aucune qualification, l'administration décide au cas par cas. C'est notamment le cas de maddyness.com, qui s'est vu attribuer en 2025 la coquette somme de 699 840 €, dont 209 952 € versés la même année.
C'est quoi, Maddyness ?
Maddyness est un site consacré à l'actualité des start-up. Il est né en 2012 sous la forme d'un blog, créé par Louis Carle et Étienne Portais, avant de devenir un média en 2013. Au départ, son modèle économique est celui d'une régie : partenariats de marques, contenus sponsorisés ou en marque blanche, événements comme la Maddy Keynote.
En 2023, les deux fondateurs ouvrent la moitié de leur capital à Marc Ménasé. « Quand on a lancé France Digitale [le lobby des start-up, en 2012, NDLR], je me suis dit qu'il fallait un média professionnel pour représenter cet écosystème », expliquait-il aux Échos. « Dans la publicité, il y avait Stratégies et CB News, dans le private equity Capital Finance et Private Equity Magazine, mais rien dans les start-up. »

"Pilier de la French Tech", Marc Ménasé, fondateur de France Digitale, puis de Founders for Future,
a racheté le site maddyness.com en 2023. Photo DR
En 2024, Maddyness tente un « pivot » : il lance une base de données pour les investisseurs (MDVC) et un abonnement premium (Maddy+), et fait appel à ses lecteurs pour lever un million d'euros en obligations sur la plateforme Lita. Le but affiché : « tirer davantage de revenus de contenus journalistiques à forte valeur ajoutée ». Le résultat n'est pas au rendez-vous. Selon L'Informé, plusieurs activités ont été arrêtées en 2024 et environ la moitié des salariés est partie. Le chiffre d'affaires 2025 tournerait autour de 2 millions d'euros. En février 2026, Marc Ménasé cherchait à vendre le site pour un peu plus de 5 millions d'euros ; CMA Média, la branche médias de l'armateur Rodolphe Saadé, a étudié le dossier avant de renoncer.
Les fondateurs ont quitté l'opérationnel en mars 2025. L'éditeur, Novadoxe, rebaptisé Maddyness SAS, est désormais présidé par une holding de Marc Ménasé. La direction générale revient à Carole Barkatz, passée par Condé Nast et… par Nextedia, l'agence que Marc Ménasé avait cofondée.
Marc Ménasé, « serial entrepreneur »
Marc Ménasé, diplômé d'HEC, a fait toute sa carrière dans le numérique. Dans les années 2000, il cofonde l'agence de marketing en ligne Nextedia, rachetée en 2007 par Lagardère. En 2010, il lance Meninvest et son site de mode masculine Menlook.com. Il cofonde ensuite l'association France Digitale en 2012, puis crée en 2018 Founders Future, un « venture studio » qui accompagne et finance de jeunes start-up, où il a recruté en 2022 Thomas Bajas, ex-chef de cabinet et conseiller parlementaire de Cédric O, ancien secrétaire d'État au Numérique.
Dernier-né de la maison : le fonds Founders Future Conviction Entrepreneurs, ouvert aux gros épargnants à partir de 100 000 €. Il bénéficie depuis juin 2025 de la « garantie de fonds propres » de Bpifrance, un dispositif doté par l'État. Concrètement, si une jeune pousse de moins de trois ans fait faillite, jusqu'à 70 % de la perte du fonds sont couverts, et 50 % au-delà de trois ans. En d'autres termes : si ça marche, les investisseurs empochent la plus-value ; si ça foire, la puissance publique éponge une bonne partie de la casse. Malin, comme système.
Et quand le média de Marc Ménasé investit, c'est encore la puissance publique qui met la main à la poche : l'aide de 699 840 € du FSDP représente à elle seule l'équivalent d'environ un tiers de son chiffre d'affaires annuel. Reste à savoir quel projet « innovant » elle finance.
Une société en difficulté
Avec 20 à 49 salariés, Novadoxe relève en principe du taux d'aide de 40 % du coût du projet. Ce taux passe à 60 % si le projet est jugé innovant pour l'ensemble du secteur. Pour une aide de 699 840 €, le projet coûterait donc entre 1,17 et 1,75 million d'euros, et Novadoxe devrait en financer elle-même entre 467 000 € et 1,05 million.
En a-t-elle les moyens ? Il est permis d'en douter. Depuis 2022, la société s'affranchit d'une obligation légale : déposer ses comptes au greffe du tribunal de commerce (7). Les derniers comptes disponibles sont ceux de 2021. Cette année-là, Novadoxe affiche un chiffre d'affaires d'environ 2,8 millions d'euros, mais une perte d'environ 450 000 €, malgré 591 690 € de « subventions d'exploitation », sans doute liées à la période du Covid. Son commissaire aux comptes, le cabinet Auteuil Audit, relevait déjà une « incertitude significative liée à des événements ou à des circonstances susceptibles de mettre en cause la continuité d'exploitation ».
Les choses ne se sont manifestement pas arrangées. Le 30 juin 2025, les associés de Novadoxe ont décidé de « continuer l'exploitation malgré un actif net devenu inférieur à la moitié du capital ». Autrement dit, ils ont choisi de ne pas dissoudre une société dont les pertes ont englouti plus de la moitié des fonds propres. Or la doctrine du FSDP cite expressément ce critère : pour juger si une entreprise peut supporter la part du projet qui reste à sa charge, le comité examine « la situation des capitaux propres (négatifs, inférieurs à la moitié du capital social) ».
Le comité a peut-être jugé le projet « supportable sous condition », par exemple grâce à l'engagement de l'actionnaire de recapitaliser la société, comme la doctrine le permet. Mais on n'en sait rien.
D'autres éléments auraient pu intriguer. Les mentions légales du site passent sous silence ce que la loi impose à tout média : le nom de son représentant légal et des actionnaires qui détiennent au moins 10 % du capital (loi de 1986, article 5), ainsi que la composition annuelle de ce capital (article 6, issu de la loi Bloche de 2016). Nulle part n'apparaît Marc Ménasé. Elles affichent en outre un capital et une immatriculation qui ne sont plus à jour.
Média ou agence ?
Plus sérieux encore : quelle est l'identité réelle de maddyness.com ? Le site se présente comme le « média de référence de l'écosystème des start-up » et revendique 11 millions de lecteurs par an, un chiffre que rien ne permet de vérifier de façon indépendante. Mais Maddyness est aussi, de son propre aveu, une agence. Sa « Maddyness Factory » s'adresse aux annonceurs, à qui elle promet de les aider à « rayonner auprès de [leurs] cibles ». Elle vend trois prestations : des « partenariats » : campagnes éditoriales, événements sur mesure, podcasts et vidéos ; de la « création de contenus sur mesure » ; des contenus « en marque blanche ».

La "Maddyness Factory", sur la page d'accueil de maddyness.com
Dans ce dernier cas, la rédaction produit des articles, des études, des baromètres, des vidéos ou des podcasts pour le compte d'une marque, qui les diffuse sur ses propres canaux. Le site le précise : « notre signature de marque Maddyness n'apparaît pas ». Plus de 200 marques en auraient bénéficié en dix ans. Le catalogue va jusqu'aux « dîners d'influence », aux clubs privés, au conseil en stratégie de communication et à la conception d'un « média de marque » clé en main, avec « des objectifs et des kpis définis en amont ». Parmi les opérations dont Maddyness se prévaut figurent Christian Dior Couture, Cartier, BNP Paribas, le CIC, la Banque populaire et GRDF.
La société éditrice, Novadoxe, ne se présente d'ailleurs pas comme un éditeur de presse. Elle est immatriculée sous le code « autres activités de soutien aux entreprises », et son objet déclaré consiste à fournir des « services et produits liés de manière directe ou indirecte à l'écosystème entrepreneurial ». Quelle part de ses revenus vient de la presse, et quelle part de la Factory ? À quel projet l'aide publique est-elle destinée ?
Le FSDP a vocation à soutenir la modernisation des éditeurs de presse. On se contentera de remarquer qu'en 2025, le premier « pure player » bénéficiaire du fonds, avec près de 700 000 euros, est pour une large part une plateforme de services aux marques. Dans le maquis des aides à la presse, la « French Tech » a ainsi sa part du gâteau, pendant que des médias qui tentent d'assumer un véritable rôle d'information voient leurs dossiers suspendus faute de crédits. Il est vrai, comme l'écrivaient Les Échos en septembre 2024, que « les médias aiguisent l'appétit des entrepreneurs de la tech ». Surtout s'il y a de l'argent à prendre.
Jean-Marc Adolphe
NOTES
(1). L’article 10 de la loi du 12 avril 2000 prévoit la mise à disposition électronique des données essentielles des conventions de subvention, dans un format ouvert et réutilisable, lorsque le seuil réglementaire de 23 000 euros est dépassé.
(2). Loin d’être une singularité française, le soutien public à la presse existe dans plusieurs pays européens. Les pays nordiques privilégient notamment le maintien d’une information pluraliste et locale, tandis que d’autres États combinent subventions aux éditeurs, avantages fiscaux et soutien à la distribution.
(3). Le taux de TVA de 2,1%, appliqué aux quotidiens depuis 1977, a été étendu aux périodiques en 1989, puis à la presse en ligne en 2014.
(4). Roch-Olivier Maistre animait un groupe réunissant Dominique Antoine, Françoise Benhamou, Patrick Eveno, Michel Françaix et Bruno Patino.
(5) « Les aides à la presse écrite : des choix nécessaires », rapport public annuel 2018 de la Cour des Comptes (ICI).
(6). Sur la période juillet 2025–juin 2026, la presse quotidienne régionale et du 7ème jour a diffusé environ 1 milliard d’exemplaires, contre 506 millions d’exemplaires pour la presse quotidienne nationale.
(7). Article L. 232-23 du code de commerce. Selon le registre national des entreprises (INPI), les derniers comptes déposés par Novadoxe (SIREN 793 843 822) sont ceux de l'exercice 2021, déposés le 19 octobre 2022. Une société de cette taille peut demander que son compte de résultat reste confidentiel, mais elle reste tenue de déposer ses comptes.
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