14 janvier. À corps défendant
- Anna Never

- il y a 3 jours
- 15 min de lecture

Manifestations de rue à Tunis, en 2011. Photo /AP
Des corps qui s’alignent, se pressent, se dressent ou s’effondrent : des avenues de Tunis aux rues de Minneapolis, des gares yougoslaves aux temples du Pendjab, c'est toujours du pareil au même : des pouvoirs finissants qui serrent la vis, qui tirent, qui mentent et qui tuent, dans leur agonie, comme aujourd'hui à Téhéran. Face à la barbarie d’État, ce sont les corps de milliers d'hommes et femmes qui se dressent contre les régimes languissants. Saisie par des plumes acérées - comme celle de Maxime Gorki ou John Dos Passos -, cette dynamique d'un pouvoir qui s'inscrit dans la peau rappelle que la démocratie se fait à corps défendant.

L'IMAGE DU JOUR
En tête de publication. Il y a 14 ans, Tunis, 14 janvier 2011. Une marée de drapeaux rouges et blancs envahit l’avenue Habib-Bourguiba, les corps serrés les uns contre les autres. Au premier regard, on pense à une fête nationale ; au deuxième, on voit les pancartes, les visages tendus, les mains levées qui transforment cette avenue dessinée pour les cortèges officiels en colonne vertébrale d’une insurrection. C’est la Révolution du Jasmin, première vague des Printemps arabes.
Ces foules qui descendirent dans les rues de Tunis ne surgissaient pas de nulle part : elles arrivaient au bout d’un long mois de colère, commencé le 17 décembre 2010 à Sidi Bouzid, quand Mohamed Bouazizi, vendeur ambulant harcelé par la police municipale, s’immola après la saisie de sa marchandise. En quelques jours, son geste devint le symbole d’une vie piétinée par le chômage, la corruption et l’arbitraire policier. La contestation gagna Kasserine, Thala, puis l’ensemble du pays, malgré les arrestations et la censure. Le régime, lui, commença très tôt par réciter son petit catéchisme de fin de règne : le président Ben Ali se précipita au chevet d’un grand brûlé à l’hôpital de Tunis, en prétendant que ce corps anonyme sur lequel il se penchait compatissant était celui du jeune ambulant suicide, qui à ce moment-là était vraisemblablement déjà bien mort. Dans la foulée, il enchaîna les promesses creuses d’emplois et bien être, en même temps qu’il ordonnait de tirer sur les manifestants. Les affrontements avaient déjà causé des dizaines de morts dans les villes de l’intérieur lorsque la colère envahit l’avenue Bourguiba.
Face à ces corps qui refusaient de se disperser, la veille de sa fuite Ben Ali tenta un dernier numéro de prestidigitation télévisée. D’une voix soudain paternelle, il répéta en dialecte « Je vous ai compris, tous », promit la liberté de la presse, jura que « la violence n’a jamais fait partie de nos mœurs » et annonça qu’il allait ordonner à la police de ne plus tirer « sauf en cas de légitime défense ». Quelques heures plus tôt et quelques heures plus tard, des manifestants continuaient pourtant de tomber sous les balles, comme si les forces de sécurité n’avaient pas bien saisi le nouveau logiciel présidentiel. Le 14 janvier 2011, il proclama l’état d’urgence, interdit tout rassemblement de plus de trois personnes et autorisa la police à tirer sur quiconque ne s’arrêterait pas à sommation, officiellement pour « protéger les Tunisiens et leurs biens ». Mais l’armée rechigna à jouer les escadrons de la mort. La foule resta dans la rue, le Palais de Carthage ressembla de plus en plus à un bunker vide, et, en fin de journée, le président à vie se découvrit soudain une urgente vocation de touriste en Arabie saoudite. Sur les images d’époque de Tunis, au contraire, ce sont des dizaines de milliers de corps qui occupent l’espace public, portent des drapeaux, scandent « Dégage ! » et rappellent que, même dans une dictature, un peuple dans la rue peut physiquement congédier même le plus inébranlables de ses chefs.
Les sempiternelles "ingérences étrangères"
Ce 14 janvier devint le point de bascule d’une séquence que l’on résume sous le nom de “printemps arabes”. La chute de Ben Ali montre qu’un régime policier que l’on croyait inamovible peut s’effondrer en quelques semaines lorsque la rue persiste et que l’appareil sécuritaire se fissure ; très vite, la contagion gagna l’Égypte, la Libye, le Yémen, Bahreïn, la Syrie, chacun avec son degré de brutalité d’État. Au Caire, la place Tahrir se remplit de tentes, de banderoles, de familles entières qui campaient pour exiger le départ de Moubarak, pendant que les forces de sécurité alternaient charges, tirs et tentatives d’intimidation médiatique ; en Syrie, les premières manifestations pacifiques furent reçues à coups de balles et de torture, ouvrant la voie à une guerre d’une sauvagerie méthodique. Les pouvoirs en déclin ont tous le même réflexe : expliquer que tout va très bien, puis lancer la police, puis l’armée, puis des milices, puis pleurnicher sur les “ingérences étrangères” quand les cadavres commencent à s’entasser, sans manquer, enfin, de s’étonner, avec beaucoup de gravité, que plus personne ne les croit.
Des avenues de Tunis aux rues de Téhéran : des citoyens qui continuent à se dresser contre des régimes qui ne croient plus eux-mêmes à leurs discours
Quinze ans plus tard, la scène tunisienne trouve un écho cruel dans l’Iran d’aujourd’hui, où le mouvement “Femme, Vie, Liberté” a vu, depuis 2022, des femmes, des lycéennes, des minorités ethniques et religieuses affronter à mains nues un appareil d’État obsédé par le contrôle des corps. Là aussi, la lutte part d’un corps humilié : celui de Jina Mahsa Amini, morte après son arrestation par la “police des mœurs” pour un voile jugé mal porté, déclenchant des manifestations dans des dizaines de villes, des femmes qui enlèvent ou brûlent leur hijab, des slogans qui visent directement le Guide et le système.
Sur les humanités : "Iran : les cheveux de la liberté. #MahsaAmini", publié le 24 septembre 2022 (ICI)
La réponse du régime pousse la logique de fin de règne jusqu’à la caricature : tirs sur les manifestants pacifiques, morts et arrestations massives par centaines, voire milliers, torture, viols et violences sexuelles utilisés comme instruments de répression, exécutions expéditives pour faire des exemples, le tout assorti de coupures d’Internet et de surveillance numérique pour tenter de réduire les citoyens au silence derrière un pare-feu. Comme tous les pouvoirs qui sentent la terre se dérober sous leurs pieds, les dirigeants iraniens expliquent très sérieusement qu’ils ne font que défendre l’ordre, la morale et la stabilité, comme si les corps brisés dans les prisons et les morgues n’étaient qu’un regrettable détail d’intendance. Mais, des avenues de Tunis aux rues de Téhéran, quelque chose persiste : des citoyens qui continuent à se dresser, “à corps défendant”, contre des régimes qui ne croient plus eux-mêmes à leurs discours, et dont la seule logique – réprimer – n’est au fond dictée que par une seule chose : la peur de leur propre fin.
A VENIR / Journal d'Iran #03, dans notre édition de 19 h.
("Journal d'Iran #01. Le bain de sang, religion ultime des mollahs", ICI ; "Journal d'Iran #02. Ali Khameini, le Tueur Suprême, sa prostate et ses autruches", ICI ; "Iran : l'inéluctable révolution. Entretien avec l'écrivain franco-iranien Raphaël-Karim Djavani", ICI.
LA CITATION DU JOUR

À des milliers de kilomètres de Tunis, John Dos Passos, né à Chicago il y a tout juste 130 ans, le 14 janvier 1896, avait déjà compris ce que peuvent les corps anonymes qui descendent dans la rue, et ce que les pouvoirs déclinants déchaînent pour les en empêcher. Romancier et essayiste américain, John Dos Passos a accompagné en observateur acharné les convulsions du XXᵉ siècle : Première Guerre mondiale, luttes ouvrières, révolutions et contre-révolutions. Dans sa trilogie USA, il invente une écriture polyphonique – collages de coupures de presse, biographies fulgurantes, monologues intérieurs – pour donner voix à ceux et celles que l’histoire officielle piétine : prolétaires, minorités, militants broyés par les patronats et les États.
Figure inquiète de la littérature américaine de l’entre-deux guerres, ami puis antagoniste de Ernest Hamingway, Dos Passos est fasciné par les promesses de l’idéal révolutionnaire aussitôt qu’il est horrifié par la manière dont les appareils politiques étouffent ce qu’ils prétendent incarner. Son écriture reste hantée par les matraques, les charges de police, les procès truqués, les exécutions exemplaires – toute cette mécanique par laquelle les dirigeants louent la démocratie le jour et envoient la nuit « les hommes armés, les uniformes, les voitures de police » faire le ménage dans les rues. D’où cette conviction obstinée que le pouvoir est quelque chose qu’il faut combattre dès lors qu’il trahit ses idéaux, et qui lui vaudra vite l’antipathie des milieux littéraires et politiques à l’esprit moins critique que le sien.
Avec le temps, Dos Passos se replie vers des positions plus conservatrices, mais certaines de ses formules gardent une netteté coupante. Lorsqu’il écrit que « l’ignorance, alliée au pouvoir, est l’ennemi le plus féroce que la justice puisse connaître », il parle depuis ses expériences d’observateur des procès politiques, des dérives autoritaires et des campagnes de propagande dans les démocraties de l’entre‑deux‑guerres. Cette phrase condense une idée centrale de son œuvre : ce ne sont pas seulement les dictatures assumées qui écrasent les mouvements populaires, mais aussi les régimes respectables qui combinent institutions impeccables, police surarmée et masses mal informées, toujours prêtes à croire que si l’on matraque des manifestants, c’est qu’ils “l’ont bien cherché”. Difficile de ne pas reconnaître dans ses pages les silhouettes tunisiennes et iraniennes : mêmes foules rejetées des places par des armées de casques et de boucliers, mêmes tentatives de faire taire des citoyens considérés comme trop humbles pour tenir, débout, leur place dans ce monde. Dos Passos laisse une œuvre qui reste une référence majeure pour comprendre l’Amérique du premier XXᵉ siècle, et les racines de ce qu’elle est aujourd’hui.
John Dos Passos naît le 14 janvier 1896 à Chicago, dans une famille marquée par les déplacements constants et les ambiguïtés sociales – fils illégitime d’un avocat aisé, il passe une partie de son enfance entre les États‑Unis et l’Europe. Il étudie à Harvard, voyage en Espagne, puis s’engage comme conducteur d’ambulance pendant la Première Guerre mondiale, expérience qui nourrit ses premiers écrits et son pacifisme initial.
Dans les années 1920 et 1930, il s’impose comme l’un des grands romanciers américains de sa génération, proche un temps de la gauche radicale. Sa trilogie USA (The 42nd Parallel, 1919, The Big Money) utilise une forme expérimentale mêlant portraits de personnages fictifs, montages de documents d’actualité, “biographies” d’hommes publics et monologues intérieurs, pour raconter l’histoire des États‑Unis de l’ère industrielle à la Grande Dépression. Il y dépeint la vie des travailleurs, l’ascension et la chute des fortunes, la propagande, les luttes syndicales et la violence politique, construisant une fresque critique de la société américaine.
Témoin des procès de militants comme Sacco et Vanzetti, Dos Passos se montre très sensible aux injustices judiciaires et à la répression des mouvements sociaux, ce qui nourrit ses essais et ses prises de position publiques. À partir de la fin des années 1930, il se distancie du communisme et se rapproche progressivement de positions plus conservatrices, notamment après la guerre d’Espagne, tout en poursuivant une œuvre abondante de romans, récits de voyage, essais et mémoires. Il meurt le 28 septembre 1970 à Baltimore, en étant l’un des plus importants représentants du réalisme américain.
LES FAITS DU JOUR
#JusticeForRenee (suites)
À gauche : des agents du service immigration fédéral retiennent un manifestant
devant le Bishop Whipple Federal Building après des tirs de lacrymogènes,
le 12 janvier 2026, à Minneapolis; à droite: les élèves de la Roosevelt High School manifestent
suite à l'assassinat de Renee Good, toujours le 12 janvier 2026 à Minneapolis / Photos Jen Golbeck
Depuis la mort de Renee Nicole Good, la carte des États‑Unis ressemble à un atlas de points de colère. À Minneapolis, là où cette mère de trois enfants et poète a été abattue dans sa voiture par un agent de l’ICE (lire ICI), des cortèges partent de Powderhorn Park pour revenir sans cesse sur la rue où elle a été tuée ; on y lit des pancartes « We had whistles, they had guns » et « ICE out for good ».
Le week‑end dernier, plus d’un millier de manifestations et veillées ont eu lieu dans tout le pays, de New York à El Paso, tandis qu’à Minneapolis même les marches qui se succèdent depuis dégénèrent trop souvent en heurts, malgré le caractère pacifique de ces rassemblements massifs. Pendant que les corps occupent les rues, la bataille se déplace aussi au Congrès : des élus démocrates, rejoints par quelques républicains, réclament une enquête parlementaire complète, un gel des opérations d’ICE dans les grandes villes, et vont jusqu’à évoquer la mise en accusation de Kristi Noem, la secrétaire à la Sécurité intérieure, pour avoir couvert et justifié le tir.
En face, la machine fédérale reste lancée. Le FBI a élargi son enquête non seulement à l’agent qui a tiré, mais aussi aux réseaux militants qui surveillaient les opérations d’ICE dans le quartier, comme si l’on pouvait transformer la mort d’une femme non armée en affaire de “conspiration” locale. Les analyses balistiques et vidéos indépendantes indiquent pourtant que l’agent n’était pas en situation de légitime défense, mais la Maison-Blanche continue d’employer les mots “terrorisme intérieur” et “véhicule utilisé comme arme”, comme si la poésie et un sifflet étaient des circonstances aggravantes. Pour l’instant, la seule chose vraiment immobilisée, c’est le corps de Renee Good – à jamais.
ÉPHÉMÉRIDE
Ça s'est passé un 14 janvier…

Lithographie tirée de Henri Gourdon de Genouillac, Paris à travers les siècles : histoire nationale de Paris
et des Parisiens depuis la fondation de Lutèce jusqu'à nos jours, Paris F. Roy, éditeur, 185. rue Saint-Antoine, 1882, vol. 5
Attentat contre Napoléon III
Parfois, c’est le geste d’un seul qui concentre le désarroi de tout un peuple mobilisé pour la cause. Le 14 janvier 1858, Felice Orsini, ancien carbonaro obsédé par la libération de l’Italie, jette avec ses complices trois bombes sur le carrosse de Napoléon III devant l’Opéra de Paris. L’Empereur et l’Impératrice en réchappent, mais huit personnes meurent et plus d’une centaine sont blessées, décor de sang pour un régime qui se voulait lisse et prospère. L’attentat offre au pouvoir l’occasion rêvée de se draper dans l’indignation : lois d’exception, renforcement de la police, sermons sur la “barbarie” révolutionnaire, comme si les bombes étaient tombées du ciel sans rapport avec les trahisons et les coups d’État du monarque. Orsini, lui, assume son crime comme une réponse à celui qui s’était présenté comme l’allié des peuples avant de sauver le pape contre la République romaine.
Du côté italien, le geste d’Orsini, reçu comme celui d’un fanatique par certains, est vu comme l’acte d’un patriote prêt à mourir pour l’unité, et ses lettres depuis la prison circulent comme des textes de mobilisation. Dans l’une d’elles, il en vient même à dire à ses compatriotes que ce ne sont pas les bombes, mais « leur abnégation, leur dévouement, leur union » qui pourront vraiment libérer l’Italie. Et l’Empereur survivant, bien sûr. Alors que, officiellement, Napoléon III se pose en rempart contre la “peste révolutionnaire” et durcit la législation, quelques mois plus tard il négocie à Plombières son soutien militaire au Piémont contre l’Autriche, en échange de la Savoie et de Nice, ouvrant la voie à une nouvelle étape du Risorgimento. Ainsi, l’attentat que le pouvoir présente comme une agression contre l’ordre européen devient aussi l’un des éléments qui poussent ce même pouvoir à endosser, à sa façon intéressée, la cause de l’unité italienne. Derrière le carrosse criblé d’éclats, on voit déjà poindre la carte diplomatique où l’Empire joue les protecteurs des peuples, tout en faisant payer très cher sa conversion tardive aux droits des autres.
Gorki, Pensées intempestives
Quelques années plus tard, un autre révolutionnaire ne va pas avoir la vie facile de l’autre côté de l’Europe. Le 14 janvier 1914, Maxime Gorki, enfant des marges devenu “prolétaire des lettres”, obtient une première autorisation de retour en Russie après des années d’exil entre l’Europe occidentale et Capri. Ce retour intervient alors qu’il est déjà une figure majeure du mouvement révolutionnaire, proche des bolcheviks mais très tôt lucide sur les dérives de la politique de parti et la brutalité des appareils qui prétendent parler au nom du peuple. Sa plume fustige le communisme naissant à tel point que l’establishment ne saura plus quoi faire de lui. Entre 1914 et la fin des années 1920, Gorki est pris dans la tourmente russe et garde une position à la fois centrale et de plus en plus critique. Pendant la Première Guerre mondiale, son appartement devient un lieu de réunion pour militants et intellectuels, mais ses relations avec les bolcheviks se tendent à partir de 1917. Il soutient la révolution de Février, mais dénonce très tôt la prise de pouvoir d’Octobre et la violence “expérimentale” de Lénine et Trotski dans ses articles réunis ensuite sous le titre Pensées intempestives, où il fustige une politique « puérile ou sauvage » et la brutalité exercée au nom du peuple. Après 1918, il se bat pour obtenir des aides matérielles pour les savants et écrivains, fonde la Maison des Arts à Petrograd, intervient contre des arrestations et procès, tout en voyant sa santé se dégrader et ses critiques de plus en plus mal tolérées. En 1921, incapable de sauver son ami le poète Nikolaï Goumiliov, fusillé malgré ses démarches, il accepte – à l’initiative insistante de Lénine – de partir se soigner à l’étranger : Allemagne, puis Italie. Ce départ a aussi une dimension politique, c’est une manière de l’éloigner d’un centre de pouvoir où ses interventions gênent. Il ne fera retour en Russie qu’au tournant des années 1930, au moment où le régime stalinien cherche une caution morale et esthétique.
Accueilli en triomphe, décoré de l’ordre de Lénine, installé dans un ancien hôtel particulier de millionnaire rebaptisé pour lui, il devient vitrine officielle. Pourtant, cet écrivain que l’on exhibe comme “père de la littérature soviétique” n’a jamais caché sa méfiance envers la politique, « sol où pousse l’ortie de l’inimitié venimeuse, des soupçons, des mensonges éhontés et du mépris pour l’individu ». Le pouvoir le couvre d’honneurs, mais le tient à l’œil : police omniprésente, entourage filtré, informations manipulées, comme si la moindre parole trop libre de ce vieil homme populaire pouvait fissurer la façade. Sa mort en 1936, dans sa villa sous surveillance, nourrit d’ailleurs durablement le soupçon d’un assassinat politique, tant l’establishment soviétique avait besoin de sa figure… sans jamais être tout à fait rassuré par sa pensée.
Le sacre de Josip Broz Tito
Toujours du côté des communistes, le 14 janvier 1953, l’Assemblée fédérative yougoslave élit Josip Broz Tito président de la République par 568 voix contre une, performance démocratique si parfaite qu’un seul bulletin discordant suffit à jouer le rôle de preuve de pluralisme. Derrière les applaudissements, c’est pourtant un pouvoir déjà bâti sur les purges de l’immédiat après‑guerre : exécutions sommaires de “collaborateurs”, procès politiques, camps pour “ennemis du peuple”, nationalistes de tous bords, prêtres, paysans rétifs, simples suspects de tiédeur idéologique. La Yougoslavie titiste se raconte comme une fraternité socialiste, mais chacun sait ce que son corps risque s’il se trouve du mauvais côté d’un dossier.

En mai 1980, ces mêmes corps surveillés spéciaux se tiennent pourtant au garde‑à‑vous le long des voies ferrées, pour regarder passer la dépouille du maréchal dans son “train bleu”, ce convoi de luxe qui avait servi à exhiber le chef vivant et transporte désormais son cercueil à travers la fédération. Les caméras cadrent des foules compactes massées sur les talus, dans les gares, répétant une dernière fois le rituel d’un pays rassemblé autour du corps du dirigeant. Gigantesque culte funèbre où l’on fait défiler, face au cercueil, ces mêmes citoyens qu’on avait si longtemps sommés de se tenir au carré.
Indira Gandhi, figure paradoxale
Quatre mois avant la mort de Tito, le 14 janvier 1980, Indira Gandhi était à nouveau investie Première ministre, après avoir déjà dirigé l’Inde de 1966 à 1977 ; elle se présente comme celle qui doit restaurer l’ordre et la stabilité après le chaos du gouvernement Janata, en s’appuyant sur un écrasant succès électoral. Pour une grande partie de la population pauvre, elle reste la dirigeante qui a parlé de « garibi hatao » (abolir la pauvreté), incarné une Inde indépendante et victorieuse au Bangladesh, donné à l’État central un visage de détermination face aux élites régionales.
Mais entre ces promesses et son deuxième retour au pouvoir, il y a eu, entre 1975 et 1977, un moment où le pouvoir exécutif a pris au pied de la lettre l’idée de gouverner les corps. Sous couvert de “troubles intérieurs”, Indira Gandhi suspend les libertés civiles, muselle la presse, fait arrêter des dizaines de milliers d’opposants, de syndicalistes, d’intellectuels, tandis que des campagnes de stérilisation forcée et de démolitions de bidonvilles sont menées au nom du progrès. L’Inde reste formellement une démocratie, mais, pendant vingt et un mois, les tribunaux ne peuvent plus être saisis pour défendre les droits fondamentaux, les journaux publient ce que les censeurs autorisent, et le citoyen découvre que son corps, sa maison, sa capacité à se réunir peuvent être suspendus par simple décret.
Quand elle revient à la tête du gouvernement le 14 janvier 1980, c’est donc une figure paradoxale qui s’installe à Delhi : première femme à diriger durablement un grand État postcolonial, symbole pour beaucoup d’une Inde moderne et décidée, mais aussi cheffe d’un exécutif qui a déjà montré de quoi il est capable lorsque la contestation lui paraît “menacer la nation”. La suite de son mandat sera marquée par la confrontation avec le mouvement séparatiste sikh au Pendjab et par l’opération Blue Star, intervention militaire dans le Temple d’Or qui se solde par des centaines de morts et prépare son assassinat en 1984 par deux de ses gardes du corps sikhs. L’assassinat déclenche une vague de violence dans le pays, qui frappe la minorité sikh notamment à Delhi, faisant plus de 3000 morts.
LA VOIX DU JOUR
Jefferson Airplane, "Somebody to Love", de l'album Surrealistic Pillow (1967)
Assez de portraits d’où guettent des yeux injectés de sang dans les visages hargneux du pouvoir. Voilà pour finir un espace où les corps affamés de démocratie purent se tenir pour une fois autrement que les bras en l’air face aux fusils. Le 14 janvier 1967 s’ouvre dans les Polo Fields du Golden Gate Park, à San Francisco, la manifestation Human Be-In, préfigurant le Summer of Love qui allait suivre cette même année. Quelque 20.000 à 30.000 personnes se rassemblent sous les haut-parleurs, qui ne servent pas qu’à amplifier les guitares, mais aussi à porter sur les notes de groupes tels que Grateful Dead, Jefferson Airplane, Big Brother and the Holding Company, Quicksilver Messenger Service, Blue Cheer, ou encore les Charlatans et Country Joe & The Fish, l’envie d’un monde nouveau, pacifiste, décomplexé, visionnaire (LSD aidant). À côté d’eux sur scène se relaient les poètes Allen Ginsberg, Gary Snyder, Michael McClure, Lawrence Ferlinghetti et Lenore Kandel, qui lisent, chantent, psalmodient des textes où l’on parle de paix, de Vietnam, de droits civiques, de conscience élargie.
Dans cette foule assise sur l’herbe, vêtue de manteaux militaires recyclés, de fleurs et de pulls tricotés, le corps n’est plus l’objet de la police, mais le support d’une expérience collective : danser, écouter, fumer, avaler les “White Lightning” LSD distribués gratuitement par Owsley Stanley, partager la nourriture fournie par les Diggers. Le pouvoir officiel n’est pas là, mais on sent bien qu’il est visé : refus de la guerre, de la conscription, des codes de genre et de race. Baissez donc ces armes, puissants de la terre, et trouvez-vous quelqu’un à aimer.
Anna Never
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