top of page

La Bangladaise Rubaiyat Hossain : un cinéma du réel, par et pour les femmes

Dernière mise à jour : 21 juin



Rubaiyat Hossain au Bangladesh, en 2020. Photo Abdus Salam


Née en 1981 à Dacca, capitale du Bangladesh, la réalisatrice Rubaiyat Hossain a fait du combat féministe le thème principal de ses trois films. Elle y questionne sans relâche la condition féminine, dans un pays où l’industrie cinématographique produit principalement du Bollywood, un cinéma guimauve, décalé de la réalité, où les femmes sont objectifiées. Portrait.


Pour grandir, ou simplement continuer, les humanités, journal-lucioles, a besoin de vous.

Pour s'abonner : ICI. Pour s'inscrire à notre infolettre : ICI


« Les femmes ne sont plus des victimes, elles sont des agents de changement. Depuis que Sheikh Hasina est devenue Premier Ministre, en 2009, une nouvelle génération de Bangladaises est inspirée par des femmes qui, de plus en plus, occupent des postes de pouvoir », observait Rubaiyat Hossain à la sortie de son troisième long métrage, Made in Bangladesh, en 2019. Elle y met en scène une jeune ouvrière qui lutte pour de meilleures conditions de travail en s’impliquant dans la création d'un syndicat, et fait preuve d’une détermination sans faille face aux intimidations des patrons de l’usine et au désaccord de son mari. « C’est important de parler de la vraie vie des femmes, de mettre en lumière leur force et leurs victoires, et d’immortaliser ces moments. Je veux que les histoires de ces femmes soient racontées par des femmes et non plus uniquement par des hommes. » Co-produit entre France et Danemark, ce film lui a permis de travailler avec des équipes françaises et danoises et de ne pas être traitée différemment, en tant que femme dans le milieu du cinéma. « Tous ces producteurs fantastiques ont soutenu mon projet. Ils l’ont rendu possible. J’ai été entourée d’hommes géniaux et très féministes. Quel que soit notre genre, nous partageons tous la même vision des choses. »




Séquences extraites de Made in Bangladesh, film de Rubaiyat Hossain (2019)


Une lutte constante


A travers la caméra, Rubaiyat Hossain assouvit sa soif d’indépendance et explore son identité de femme. Elle exprime tout à la fois sa créativité et ses engagements politiques. « La réalisation d’un film est intimement liée à ma condition de femme et au monde que je veux pour ma fille. Dans la société patriarcale qui est celle du Bangladesh, j’ai réussi à devenir réalisatrice et à me faire accepter, à faire entendre ma voix et raconter mes histoires. » Si elle est aujourd’hui l’une des deux seules femmes à mener une vraie carrière de cinéaste dans son pays, tenir ce rôle relève de la lutte constante.  « Quand j’ai commencé, un homme se trouvant dans la même pièce que moi ne m'aurait pas regardé dans les yeux. Encore maintenant, lorsque je mène des auditions avec des acteurs masculins, beaucoup s’adressent à mon assistant, pas à moi. » La jeune réalisatrice d’alors, ulcérée par ces comportements, se mettait à crier dans la rue pour évacuer toute sa colère. Aujourd’hui, elle s’efforce de gérer ce type de situation avec davantage de patience et de détachement. Même si le mouvement MeToo, en même temps que l’émergence d’un cinéma indépendant, font doucement évoluer les choses, le métier de réalisateur est toujours perçu au Bangladesh comme de nature autoritaire et virile. « Je vois bien qu’on ne me fait jamais totalement confiance. Sur le plateau ou dans les salles de montage, je suis toujours la seule femme. Et cela peut avoir des effets pervers : la tendance à se sentir inférieure - même de façon inconsciente, et moins libre de dire ce qu’on veut. »


" Dans mon pays, les filles sont considérées comme dépourvues d’intérêt, seuls les garçons comptent "

De son enfance au Bangladesh, dans une école de filles et un milieu familial presque exclusivement féminin, Rubaiyat raconte ce qui a contribué à forger ses convictions féministes : « dans mon pays, les filles sont considérées comme dépourvues d’intérêt, seuls les garçons comptent. Cette mentalité a éveillé une profonde colère en moi, dès le plus jeune âge. Je voulais agir pour changer cette injustice. » L’adolescente qu’elle devient se plonge alors dans les textes féministes. Son attrait pour le septième art se révèle assez tôt. Elle imagine des castings idéaux des romans qu’elle aime, et découvre le cinéma de Satyajit Rai, un des grands réalisateurs indiens. « J’ai toujours été une personne très visuelle », dit-elle. En âge d’entamer des études, c’est vers les antipodes qu’elle choisit de s’envoler, en terre états-unienne. Elle s’inscrit d’abord au Smith College, une université pour femmes du Massachussetts dont Sylvia Plath fut une des prestigieuses étudiantes. « Je m’y suis spécialisée dans l’étude des femmes ! » Elle étudie ensuite la réalisation cinématographique à la New York film academy et confirme sa vocation. Une fois diplômée, de retour au Bangladesh, elle s’implique dans des organisations de défense des droits des femmes. « C’est le cœur même de ce que je suis », déclare-t-elle.



Aujourd’hui, Rubaiyat Hossain est reconnue comme une cinéaste de premier plan par la presse internationale, et Made in Bangladesh a été nominé et primé dans de nombreux festivals. « Mes films marchent mieux à l’étranger que dans mon propre pays », remarque-t-elle. « Mon deuxième long-métrage Under construction a été joué dans vingt cinémas en France pour seulement trois au Bangladesh ! » L’accueil favorable du milieu cinématographique européen lui permet de bénéficier de ses financements. « Mon cinéma ne serait jamais financé dans mon pays… » Elle peut aussi profiter de meilleurs studios de montage et s’entourer d’excellentes équipes techniques. Sur Made in Bangladesh, sa directrice de la photographie était d’ailleurs une Française, Sabine Lancelin. Son succès grandissant lui ouvre une foule d’idées et de projets : la production de documentaires, la réalisation de courts-métrages, la création d’une plate-forme de streaming. Son credo, toujours : défendre un cinéma du réel, fait par et pour les femmes. « Je me révolte contre l’idée que les femmes ne sont pas capables de concevoir une pensée critique, de créer. Est-ce que nous devrions nous contenter d’être les muses des hommes ? Je ne le crois pas. »


Aurélie Marty


Filmographie de Rubaiyat Hossain :

  • Meherjaan (2011)

  • Under Construction (Les Lauriers-roses rouges) (2015)

  • Made in Bangladesh (2019)


Bienvenue aux réparateurs de mondes, sur le journal du dimanche (non bolloréen) des  humanités, journal-lucioles. Pour continuer à lucioler, les humanités ne comptent que sur vous. Abonnements de soutien (5 € par mois ou 60 € par an), ou dons, essentiels à la poursuite de cette aventure éditoriale :  ICI


387 vues0 commentaire

Posts récents

Voir tout

Comments


bottom of page