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Muharram, le martyre au cœur du monde chiite

Un jeune garçon musulman chiite se frappe la poitrine avec d'autres participants lors d'un rituel organisé dans le cadre d'un rassemblement pendant le mois de deuil du Muharram, à Peshawar, au Pakistan, tard dans la nuit du 21 juin 2026. Photo Muhammad Sajjad/AP


À Karbala, en Irak, des millions de pèlerins se serrent entre les sanctuaires d’Hussein et d’Abbas ; à Téhéran, des mères drapées de noir portent leurs nourrissons comme autant d’Ali al‑Asghar ; en Inde, des enfants se flagellent au milieu des tazias, tandis qu’en France Muharram, premier mois de l'année islamique, se vit à bas bruit, entre mosquées de quartier et jeûne d’Achoura. De ces scènes, captées aux quatre coins du monde, se dessine un atlas du deuil chiite – un mois où se rejouent la passion de 680, les fractures de l’islam et la manière dont chaque société encadre, tolère ou invisibilise la douleur sacrée.

les humanités, ça n'est pas pareil.

Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : 


Muharram est à la fois le premier mois de l’année islamique et l’un des quatre « mois sacrés » durant lesquels la tradition proscrit la violence, ce qui en fait un temps de recueillement pour l’ensemble du monde musulman, sunnite comme chiite. Son nom même, issu de la racine « haram » – ce qui est sacré, interdit – rappelle que l’on y valorise la prière, le jeûne volontaire et les œuvres de charité, plutôt que des célébrations festives : le calendrier islamique ne reconnaît que deux grandes fêtes, les deux Aïds.


Au cœur de ce mois se trouve le 10e jour, l’Achoura, qui porte une double mémoire. Pour les sunnites, il renvoie d’abord à un récit coranique : le salut accordé par Dieu à Moïse et aux Hébreux face au Pharaon, ce qui explique l’importance accordée au jeûne de ce jour, souvent prolongé au 9e ou au 11e, comme geste de gratitude et d’ascèse. De nombreuses autorités religieuses insistent sur un ton sobre mais non lugubre : on décourage les manifestations de deuil ostentatoires, tout en encourageant la prière, le repentir et le soutien aux plus démunis.


Pour les chiites, Muharram prend une tonalité radicalement différente, centrée sur la bataille de Karbala et le martyre, en 680, de l’imam Hussein, petit‑fils du Prophète, et de ses compagnons, massacrés par les troupes du calife omeyyade Yazid. Dès le 1er Muharram, et surtout durant les dix premiers jours, les communautés organisent des assemblées de deuil (majalis) où l’on raconte la passion de Hussein, récite des lamentations, porte des vêtements noirs et suspend tout divertissement, jusqu’aux processions d’Achoura qui rejouent symboliquement la marche vers Karbala.


Ces commémorations prennent des formes très diverses selon les pays : cortèges de rue en Irak, en Iran, au Liban ou au Pakistan, théâtres rituels (ta’zieh) en Iran, processions disciplinées dans la diaspora – comme à Istanbul ou en Europe – où l’auto‑flagellation sanglante est de plus en plus remplacée par des gestes symboliques (chaînes, frappements de poitrine, slogans). Partout, la figure de Hussein cristallise un « paradigme de Karbala » où la défaite militaire devient victoire morale : le refus de prêter allégeance à un pouvoir jugé illégitime fait de lui un modèle de résistance à l’injustice, continuellement réinterprété dans les discours politiques contemporains.


Pour autant, la frontière entre usages sunnites et chiites n’est pas étanche : certains courants sunnites reconnaissent aussi la dimension mémorielle de Karbala, tout en la subordonnant au sens coranique d’Achoura, et dans plusieurs pays des rituels de deuil sont partagés par des communautés mixtes. C’est cette pluralité de lectures – du jeûne discret dans certaines mosquées aux océans humains de Karbala – que révèlent les images de Muharram : un même mois sacré, mais des mémoires, des théologies et des politiques du deuil qui se déclinent au pluriel à travers le monde musulman.


En France, Muharram reste quasi invisible dans l'espace public : ni jour férié, ni grands rassemblements encadrés, il se manifeste surtout par des annonces de calendrier dans la presse communautaire, des messages sur les réseaux sociaux et des initiatives pédagogiques dans certaines associations qui profitent du passage à la nouvelle année hégirienne pour parler de l’Hégire, de Karbala et plus largement de la pluralité des traditions musulmanes. Cette discrétion n’empêche pas le mois d’être intensément vécu à l’échelle des fidèles : calendriers de jeûne partagés en ligne, programmes nocturnes dans les mosquées, collectes pour Gaza ou pour des causes locales, autant de manières d’inscrire, dans le contexte laïque français, ce temps de deuil et de réflexion dans une pratique religieuse quotidienne et souvent familiale.


En photos commentées


Des fidèles chiites se rendent au sanctuaire de l'imam Abbas, à Karbala, pendant le mois de Muharram,

période de deuil pour les chiites. Photo Hadi Mizban/AP


Pendant le mois de Muharram, Karbala devient le centre d’un immense pèlerinage où se rejoue la mémoire du massacre de 680, lorsque l’imam Hussein et ses compagnons, dont son demi‑frère Abbas, furent tués par les troupes omeyyades. Autour du mausolée d’Abbas, haut lieu de ce « paradigme de Karbala » qui fait du sacrifice des deux frères un modèle de loyauté et de résistance à l’injustice, des foules venues d’Irak, d’Iran et d’au‑delà se pressent pour toucher le zarih, réciter des lamentations et participer aux processions, dans un mouvement de piété de masse qui attire chaque année des millions de fidèles. Sous les lustres miroitants et les inscriptions calligraphiées, la ferveur collective mêle gestes très codifiés – mains tendues, baisers posés sur la grille – et dispositifs modernes de gestion des flux, au point que les autorités du sanctuaire recourent désormais à des systèmes de comptage électronique pour mesurer cette marée humaine, symbole d’une globalisation chiite qui dépasse largement l’Irak.


Des fidèles chiites participent à une procession de l'Achoura commémorant le martyre de l'imam Hussein, survenu au VIIe siècle,

 à Istanbul, en Turquie, le 25 juin 2026. Photo Emrah Gurel/AP.


À Istanbul, la commémoration de l’Achoura par la communauté chiite jaafarite rappelle que le martyre de l’imam Hussein à Karbala, en 680, reste au cœur d’une mémoire religieuse faite de deuil, de fidélité et de contestation de l’injustice. Dans le quartier de Halkalı, où se concentrent nombre de fidèles, les processions se déroulent sous l’égide d’associations chiites qui transforment salles de spectacle et mosquées en lieux de lamentation, de récits et de chants funèbres, dans un pays majoritairement sunnite où ces minorités revendiquent reconnaissance et visibilité. En levant les mains et en se reliant symboliquement par des chaînes, ces femmes voilées inscrivent leur geste dans une tradition ritualisée de la souffrance, longtemps marquée par l’auto‑flagellation mais désormais encadrée et réinterprétée, qui fait de la figure d’Hussein – et de sa sœur Zeynab, invoquée sur les bandeaux – le symbole d’une résistance spirituelle que les fidèles disent toujours actuelle, de l’Irak à la Turquie.


Un enfant musulman chiite se flagelle lors d'une procession du Muharram à Ahmedabad, en Inde, le 23 juin 2026. Photo Ajit Solanki/AP.


À Ahmedabad, comme dans d’autres villes d’Inde où les chiites sont minoritaires mais bien implantés, les processions de Muharram culminent avec le matam, ces gestes de deuil où les fidèles frappent leur poitrine, se flagellent ou utilisent des chaînes munies de lames pour commémorer la souffrance d’Hussein et de ses compagnons à Karbala. Pour beaucoup, ces blessures, parfois infligées dès l’enfance en imitation des adultes, symbolisent la volonté de partager le sort du martyr, de montrer qu’ils auraient été prêts à verser leur sang à ses côtés, dans un pays où la présence chiite reste souvent invisibilisée dans le récit national.


Cette pratique, appelée zanjeer zani ou tatbir selon les régions, est cependant de plus en plus contestée, y compris au sein du chiisme : plusieurs autorités religieuses la jugent contraire au principe islamique de préservation du corps, tandis que les autorités civiles indiennes s’inquiètent du risque de blessures graves, en particulier pour les mineurs. Ces dernières années, des tribunaux comme la Haute Cour de Bombay ont tenté d’encadrer la participation des enfants et l’usage d’armes tranchantes dans les cortèges, sans aller jusqu’à interdire le matam, qui reste un marqueur identitaire fort et un terrain de débat constant entre liberté de culte, santé publique et image de l’islam chiite dans l’espace public indien.


Un chiite irakien tient dans ses bras un bébé habillé de manière à symboliser le fils de l'imam Hussein, âgé de six mois et assassiné,

lors des commémorations de l'Achoura à Karbala, en Irak, le 25 juin 2026. Photo Hadi Mizban/AP


Au cœur du récit de Karbala, la figure d’Ali al‑Asghar, le plus jeune fils de l’imam Hussein, transpercé d’une flèche alors qu’il n’avait que six mois, est devenue pour les chiites le symbole extrême de l’innocence sacrifiée, rappelant que la violence du pouvoir omeyyade s’est abattue jusque sur les nourrissons. À Karbala comme dans de nombreuses villes chiites, cette mémoire est mise en scène dans des rituels où des pères ou des mères présentent leurs bébés habillés de vert et de blanc, parfois avec une flèche symbolique, rejouant le moment où Hussein aurait levé son enfant pour implorer au moins un peu d’eau devant les soldats de Yazid.


Ce type de performance, très codifié, prend place lors des processions d’Achoura mais aussi dans des cérémonies spécifiques comme le « rassemblement des nourrissons de Hussein », qui se tient le premier vendredi de Muharram et réunit des milliers de familles en Irak, en Iran ou dans la diaspora. En portant ainsi un bébé « à la place » d’Ali al‑Asghar, les fidèles affirment que le drame de Karbala n’est pas seulement une histoire du passé : il engage chaque génération, et transforme les corps des enfants – pourtant épargnés dans la réalité – en support d’une mémoire collective où le deuil, la piété familiale et le message politique de l’Achoura se confondent.


Une femme tient un enfant dans ses bras lors d'une cérémonie de deuil à Téhéran, en Iran, le 25 juin 2026,

à l'occasion de la fête sacrée de l'Achoura. Photo Vahid Salemi/AP.


En Iran, où l’Achoura est jour férié et matrice du récit national depuis 1979, les cérémonies de deuil rassemblent chaque année des foules entières drapées de noir, dans les mosquées, les husseiniyeh de quartier ou les grands espaces comme le Mosalla de Téhéran. Les femmes y occupent des sections séparées, souvent entièrement vêtues de tchadors noirs, participant aux lamentations, aux récits de Karbala et aux prières, parfois avec leurs enfants dans les bras, comme pour inscrire dès le plus jeune âge la mémoire d’Hussein et d’Ali al‑Asghar au cœur de la socialisation religieuse.


Un homme saigne d'une blessure rituelle à la tête lors de l'Achoura, au milieu de bâtiments détruits par des frappes israéliennes à Nabatiyeh, dans le sud du Liban, le 26 juin 2026. Photo Hassan Ammar/AP


À Nabatiyeh, bastion chiite du Sud-Liban, l’Achoura se déroule cette année au milieu des gravats et des façades éventrées par des semaines de frappes israéliennes, dans une région vidée de ses habitants après les ordres d’évacuation et les bombardements répétés. Le rituel de tatbir – cette entaille au front que certains fidèles continuent de pratiquer malgré les mises en garde de responsables religieux – prend ici une charge politique supplémentaire : en se couvrant le visage de sang, les participants superposent le martyre d’Hussein à Karbala et celui des civils tués dans la « guerre de 2026 », accusant Israël de rejouer, sur les terres du Hezbollah, la violence des armées omeyyades.


Des partisans du Hezbollah se frappent la poitrine alors qu’ils défilent à l’occasion de la fête sacrée de l’Achoura, à Dahiyeh,

dans la banlieue sud de Beyrouth, au Liban, le 26 juin 2026. Photo Hussein Malla/AP


Dans la banlieue sud de Beyrouth, fief du Hezbollah régulièrement bombardé depuis 2024, les cortèges d’Achoura prennent l’allure d’une démonstration de force disciplinée, où les rangs de partisans en tee‑shirts coordonnés et bandeaux rouges battent la mesure du matam – ces frappements de poitrine qui expriment le deuil d’Hussein – au son des chants religieux et des slogans politiques. À Dahiyeh, les défilés encadrés par le mouvement mêlent drapeaux jaunes, portraits de Hassan Nasrallah et de combattants tués dans la guerre avec Israël, et références explicites à la continuité entre le martyre de Karbala et la « résistance » contemporaine : en scandant « à ton service, Hussein », les marcheurs disent pleurer à la fois le petit‑fils du Prophète et les cadres du Hezbollah tombés sous les bombes, transformant l’Achoura en rituel de mobilisation collective et de légitimation de la lutte armée.


Des fidèles chiites se rassemblent entre les sanctuaires de l'imam Hussein et de l'imam Abbas, visibles à l'arrière-plan,

pendant le « Muharram », période de deuil pour les chiites à Karbala, en Irak, le 24 juin 2025. Photo Hadi Mizban/AP.


Entre les deux sanctuaires d’Hussein et d’Abbas, reliés par l’esplanade du Bain al‑Haramain, Karbala devient pendant Muharram et jusqu’à l’Arbaïn un immense théâtre de deuil, où des millions de pèlerins se rangent en files serrées pour réciter des lamentations, frapper leur poitrine et écouter les récits de la bataille de 680. Cette marée humaine, venue d’Irak mais aussi d’Iran, du Liban, du Pakistan ou de la diaspora, fait de la ville l’épicentre d’un pèlerinage devenu l’un des plus grands rassemblements religieux annuels au monde, avec plus de vingt millions de participants en 2025, comptés par un système électronique installé aux portes de la ville.


Sous les arches illuminées et les minarets dorés, la géographie sacrée se lit à ciel ouvert : d’un côté le mausolée de Hussein, de l’autre celui d’Abbas, et entre les deux cette « esplanade des deux sanctuaires » où les cortèges de différentes villes et confréries défilent tour à tour, dans un ballet réglé par les autorités religieuses et les forces de sécurité. La photographie saisit ce moment où la foule, disciplinée mais en mouvement constant, condense tout ce que représente Karbala pour le chiisme contemporain : un lieu, une mémoire et une politique du corps collectif, où se rejoue chaque année la promesse que « chaque jour est Achoura, chaque lieu est Karbala ».


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