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"Nous ne pardonnerons jamais cela". Journal de Marioupol / 05



20.000 morts ? Bien davantage, dit Katya dans son Journal de Marioupol, dont les humanités poursuivent la publication. Plus de deux mois de siège, des destructions massives, et un amoncellement de cadavres qui est sur le point de provoquer une épidémie de choléra parmi les habitants qui n’ont pu ou voulu s’enfuir. Marioupol, ville-martyre, restera l’un des noms les plus emblématiques d’une Ukraine meurtrie dans sa chair. Dans les immeubles d’habitation, dans les hôpitaux, aux points de filtration : partout les "rashistes", comme dit Katya, ont semé la terreur et la mort. Un crime de guerre à l’échelle de toute une ville, en effet impardonnable.


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Marioupol aujourd'hui

Marioupol est occupée par les « rashistes » [Par ce mot dérivé de "fascistes", les Ukrainiens désignent ainsi les occupants russes. NdT]. Leur propagande dit que la vie s'améliore. En réalité, les gens survivent et sont obligés de s'adapter à de nouvelles conditions. Aujourd'hui, Marioupol est au bord d'une épidémie de maladies infectieuses. L'une des raisons est la présence des cadavres.

Les occupants enterrent les morts dans trois énormes fosses communes. Mais il y a tellement de morts que cela pourrait prendre encore plusieurs mois.

Plus d'une fois, mes connaissances m'ont dit que le nombre de morts était bien plus élevé que les 20.000 annoncés. Ceux qui sont sortis de Marioupol disent que des corps étaient partout : sur le bord de la route, à l'entrée des maisons, en plein centre-ville. Des enterrements de fortune ont eu lieu dans presque toutes les cours. Des corps pourrissent encore sous les décombres de centaines d’immeubles.

La douleur et l'horreur. Nous ne pardonnerons jamais cela.


L'histoire d'Aleksander

Le 24 février, il allait encore au travail. Les 27 et 28 février, les Russes ont commencé à bombarder la ville.

"Le 2 mars, nous sommes allés faire du shopping. Tout fonctionnait encore. Cependant, on ne voyait ni police ni soldats ukrainiens nulle part."

Le 3 mars. Le matin, par la fenêtre, sa femme a vu des tanks, marqués de la lettre "Z", peinte en blanc. Aleksander a demandé à sa femme de s'éloigner de la fenêtre. Il s'est assis dans la chambre et sa femme est allée dans la cuisine.

"Soudain, j'ai entendu un bruit mécanique, celui de la tourelle du tank. J'ai réalisé qu'il allait viser notre maison."

Aleksander n'a pas entendu le tir, mais il a senti l'impact. Des éclats d'obus et de verre brisé ont atteint son visage et ses yeux en deux. L'obus avait atterri dans la cuisine.

Malgré le sang qui lui coulait sur le visage, Il a commencé à écarter les gravats pour essayer de faire sortir sa femme.

"Je criais : "Olya, aide-toi avec tes mains et tes jambes !". J'ai fini par la sortir, la poser sur le poêle et la retourner. Ses yeux morts me fixaient. Puis pendant un long moment, ses yeux morts m'ont regardé. J'ai vérifié son pouls et j'ai remarqué que ses ongles commençaient à devenir bleus."

Il a réussi à traîner le corps de sa femme jusqu'à la fenêtre. Il a appelé à l’aide. Deux secouristes se sont précipités. Aleksander a été extrait de l'appartement juste avant de perdre connaissance.

Il a repris ses esprits à l'hôpital. Tout ce dont il se souvient, c'est de la table d’opération. Ses blessures ont été recousues par un chirurgien spécialisé en pédiatrie. Il n'y avait plus d'autres médecins dans la ville...


Filtration

Les habitants de Marioupol qui ont réussi à fuir la ville racontent des histoires terribles sur la façon dont se déroule la filtration aux checkpoints contrôlés par les Russes. Il y a un semblant d’organisation, mais aucun bon sens.

La filtration concerne tous ceux qui ont plus de 14 ans.


Il s'agit d'un poste de contrôle par lequel doivent passer les voitures - chaque coffre, chaque boîte à gants, chaque sac, chaque poche sont vérifiés. Les hommes peuvent être déshabillés dans la rue, près des voitures. Ils recherchent des signes de "nationalisme" : tatouages, signes quelconques.

Il arrive souvent que tous les passagers des voitures ne soient pas filtrés : ils retiennent une personne de la famille, un homme ou une femme, et la voiture doit continuer à avancer.

Ceux qui sont passés par la filtration disent que de nombreuses personnes se tenaient au dehors, épuisées, sans vêtements chauds. La file d'attente pour passer la filtration durait plusieurs jours. Les rashistes n’étaient pas pressés : ils marchaient, discutaient entre eux, parlaient notamment des femmes -certaines ont été torturées. Et la plupart des hommes sortaient de la pièce d’interrogatoire avec des traces de coups.


"Et celui qui n'est pas passé, vous en avez fait quoi ?"

"Oh, je l'ai abattu. Dix personnes, peut-être plus. Je ne compte plus, j'en ai marre."



Dans les hôpitaux de Marioupol

Les habitants de Marioupol qui étaient hospitalisés racontent des histoires terribles. Vous les écoutez, et vous n'arrivez pas à y croire. Cela nous arrive vraiment, ici et maintenant.

Chaque jour, cinq à six personnes mouraient de leurs blessures à l'hôpital. Les corps étaient mis dans des sacs, et quand ils manquaient de sacs, ils prenaient les morts par les bras et les jambes, les mettaient sur une couverture et les portaient au sous-sol ou dans la rue. Presque toute la cour de l'hôpital a été remplie de corps.


Il y a eu un cas où 27 personnes étaient sorties pour chercher de l'eau, des femmes pour la plupart, et elles ont été abattues par des rashistes. Cinq ou six personnes sont mortes en même temps. Les blessés ont été amenés à l’hôpital.

Parmi les blessés se trouvait Yulia, 19 ans. Elle a été opérée, et les patients, qui étaient debout, ont aidé à la déplacer vers un lit.

"Les infirmières faisaient une injection à tous ceux qui revenaient de l'opération. Environ 20 minutes s'étaient écoulées. J'ai regardé Yulia et j'ai réalisé qu'elle ne bougeait pas du tout. D'habitude, les blessés se tordent et gémissent, mais pas elle. Ils se sont approchés d'elle, et elle était morte. Elle était déjà morte, et ils lui avaient fait une injection. Il y avait trop de monde, ils n'ont pas eu le temps de vérifier, qui était mort et qui était vivant."



Chaque évacuation de Marioupol est une histoire unique

La décision de fuir sa ville natale est difficile à prendre. Mais rapide.

Au début, on hésite, on a l'espoir que tout sera bientôt fini, que les explosions, les coups de feu vont s’éloigner.

Et puis, une roquette s'abat sur la maison voisine, un obus frappe la cour de votre maison, ou des chars traversent la ville en pointant leur tourelle droit sur vous. Là, vous prenez vos dernières affaires et vous courez. L'instinct pour sauver votre vie domine.

La route à prendre, vous l'apprenez de vos voisins. En guerre, la seule chose qui fonctionne parmi les médias, c'est le bouche à oreille. Les gens vous aident et vous sauvent.

Une fois, les gens voulaient se cacher dans le sous-sol d'une maison, mais une vieille dame est sortie de l'entrée et a dit : "N'y allez pas. Seize personnes s'y cachaient quand un missile a frappé. Elles sont toutes mortes, et leurs corps sont encore là".


Séquences précédentes du Journal de Marioupol :

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