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Sur la piste des déportés d'Ukraine

Dernière mise à jour : 10 juin 2022


Tatyana Petrovna, 72 ans, dans le jardin d'une maison de Boutcha où gisent les corps de trois civils.

Photo Daniel Berehulak / The New York Times


Il y a déjà Marioupol, Boutcha, Kramatorsk, etc., de multiples exactions, des exécutions de civils. Et si, en matière de crimes contre l'humanité, on avait encore rien vu ? Poursuivant le fol objectif de "dénazification" de l'Ukraine théorisé par Timofeï Sergueïtsev et d'autres idéologues, et mis en œuvre par Vladimir Poutine, de nombreux civils ont été arrêtés, notamment à Marioupol, avant d'être dirigés vers de sinistres "camps de filtration". Étape suivante : la déportation. Vers quelles destinations et dans quelles conditions ?


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« Il faut procéder à un nettoyage total. (…) En plus des hauts gradés, une partie importante des masses populaires qui sont des nazis passifs, des collaborateurs du nazisme, sont également coupables. » En outre, « l'Occident collectif est lui-même le concepteur, la source et le sponsor du nazisme ukrainien. (…) Ce n'est pas seulement la "version Bandera" de l'Ukraine nazie qui sera éradiquée, mais aussi et surtout le totalitarisme occidental, les programmes imposés de dégradation et d'effondrement des civilisations, les mécanismes de subordination à la superpuissance de l'Occident et des États-Unis. »

C’est tellement énorme qu’on a du mal à y croire. Quelle valeur accorder à la tribune de Timofeï Sergueïtsev, publiée par la très officielle agence de presse RIA Novosti le 3 avril, traduite et publiée dès le lendemain par les humanités sous le titre « Le Mein Kampf de Poutine » ? Tout en reconnaissant que « ce texte extrémiste dit beaucoup de l’air du temps en Russie », Benoît Vitkine écrit dans Le Monde que son auteur, « écrivain peu connu », aurait pu trouver là un « moyen de se faire remarquer ». S’il est probable, en effet, que ce Timofeï Sergueïtsev ne passera pas à la postérité pour ses talents littéraires, il n’est pas si inconnu que cela. En l’espace de quelques jours, sa tribune a été lue par plus d’un million de personnes, et sur le site internet de RIA Novosti, on trouve sous son nom 278 occurrences depuis un premier texte, en juillet 2014, où il est déjà question de l’Ukraine. « Le fait que l'ensemble du discours occidental sur les événements en Ukraine est un mensonge est maintenant devenu évident », écrivait-il alors, ajoutant qu’il est vain de vouloir « faire changer d'avis le public cible de l'Occident - le monde, ou du moins l'Ukraine elle-même. » La « dénazification » de l’Ukraine (voire sa « désukranisation », comme dit dans sa dernière tribune) devient le seul moyen de ramener la brebis ukrainienne égarée vers le troupeau russe qu’elle n’aurait jamais dû quitter. Des arguments que Timofeï Sergueïtsev martèle à longueur de chroniques depuis sept ans, mais aussi d’interventions dans des talk-show télévisés où il est présenté comme membre éminent du Club Zinoviev de la chaîne propagandiste Russia Today.

Timofeï Sergueïtsev, lors d'une conférence du Club Zinoviev de la chaîne Russia Today, en octobre 2014.


De toute évidence, cet écrivain-politologue n’est pas un électron libre. Comme l’écrit François Bonnet sur Mediapart, parlant de l’incroyable tribune du 3 avril : « Un tel texte, vu sa violence et sa logorrhée explicitement fasciste, n’aurait pas pu être publié sans un feu vert politique du pouvoir. Cela donne une idée de l’« ambiance » idéologique qui règne aujourd’hui parmi les élites russes. » Dans un vocabulaire a priori moins radical, on trouve peu ou prou les mêmes arguments que ceux qu’avance Sergueïtsev dans des déclarations récentes de Dmitri Medvedev, président russe « par intérim » de 2008 à 2012, aujourd’hui vice-président du Conseil de sécurité. Le 5 avril, il a ainsi posté sur le premier réseau social russe VKontakte un texte qui affirme notamment que «l’ukrainisme profond, alimenté par le venin antirusse et le mensonge total sur une pseudo-identité, est un immense fake » et que « l’objectif est la paix des futures générations d’Ukrainiens et la possibilité de construire enfin une Eurasie ouverte, de Lisbonne à Vladivostok ». On est donc loin de la seule Ukraine, comme l’énonce clairement, dans un autre texte, le politologue Vladimir Mojegov : « Notre objectif en Ukraine n’est pas de déplacer le foyer antirusse de 1 000 km vers l’ouest, mais de créer sur nos frontières occidentales un pont et un tremplin vers une nouvelle Europe, non pas vers l’Europe actuelle du chaos et de la décadence, mais vers l’Europe de la Tradition. »


Ces diatribes sont d’autant moins éloignées de la pensée de Vladimir Poutine que l’on retrouve, dans les discours les plus récents du maître du Kremlin, les mêmes éléments de langage : un « Occident collectif » (???) qui serait devenu « Empire du mensonge » et qui n’aurait comme seule obsession que d’humilier et détruire la Grande et Sainte Russie. Utilisant le mot « guerre » et non pas « opération spéciale », Poutine dit ainsi, le 3 mars lors d’une vidéoconférence avec les membres permanents du Conseil de sécurité russe : « nous sommes en guerre contre des néo-nazis » (Lire ICI). Et ces « néo-nazis » sont soutenus et encouragés par « l’Occident collectif », comme il l’énonce très explicitement dans son « Discours à la nation », le 21 février dernier, parlant du « coup d'État soutenu par l'Occident en Ukraine en 2014 », à partir duquel « le nationalisme néandertalien et agressif et le néonazisme ont été élevés en Ukraine au rang de politique nationale ». « Tout cela se résume à une économie ukrainienne en lambeaux et à un pillage pur et simple des citoyens du pays », ajoute alors Vladimir Poutine, « tandis que l'Ukraine elle-même a été placée sous contrôle extérieur, dirigé non seulement depuis les capitales occidentales, mais aussi sur le terrain, comme on dit, à travers tout un réseau de conseillers étrangers, d'ONG et d'autres institutions présentes en Ukraine. (…) Fondamentalement, le soi-disant choix civilisationnel pro-occidental fait par les autorités oligarchiques ukrainiennes ne visait pas et ne vise pas à créer de meilleures conditions dans l'intérêt du bien-être de la population, mais à conserver les milliards de dollars que les oligarques ont volés aux Ukrainiens et qu'ils détiennent sur leurs comptes dans des banques occidentales, tout en étant particulièrement accommodants avec les rivaux géopolitiques de la Russie. »

Si la guerre en Ukraine n’avait pris une dimension aussi tragique, on, pourrait sourire, voire franchement se marrer, de cette accusation portée contre des oligarques qui auraient spolié la richesse nationale ukrainienne, au regard de la Russie où soit-dit en passant, les vrais oligarques proches de Poutine qui constituent une véritable mafia économique, ne semblent pas trouver l’Occident si décadent que cela, au vu des vacances et somptueuses propriétés qu’ils s’y offrent. Passons…


« Si nous le voulons, nous niquerons par-derrière l’Union européenne »


Vladmir Soloviev, "journaliste"-animateur de l'émission Moscou. Kremlin. Poutine sur la chaîne Rossiya-1


A lire l’intégralité des 50 minutes de ce Discours à la nation du 21 février, télévisé dans les chaumières russes, on se demande ce que lesdites chaumières ont bien pu retenir de cette très hasardeuse leçon d’histoire (revue et corrigée) et de géopolitique primaire. A part que la Russie est un « grand pays ». Bon, d’accord… Pour faire rentrer dans les têtes un tel discours totalement déconnecté du peuple et de ses préoccupations, il faut sortir le bon vieux marteau de la propagande, et pour bien enfoncer le clou, ne pas trop s’encombrer de fioritures (une tâche facilitée par le muselage de l’opposition et la fermeture des quelques médias qui restaient indépendants). C’est là qu’entre en scène un type comme Vladimir Soloviev. Aboyeur de service autant que « journaliste » (mais aussi actionnaire de Gazprom, et propriétaire d’une somptueuse villa au lac de Côme en Italie), Soloviev anime depuis septembre 2018, sur la très regardée chaîne Rossiya-1, une émission hebdomadaire, Moscou. Kremlin. Poutine, entièrement consacrée aux faits et gestes de Vladimir Poutine, dans le plus pur style d'un culte de la personnalité tel qu’il existe aujourd’hui en Corée du Nord.


Et ce Vladimir Soloviev, fort en gueule, ne fait pas vraiment dans la dentelle. « L’Ukraine sera liquidée », proclamait-il dans son émission du 16 janvier. Mais aussi : « Si nous le voulons, nous niquerons par-derrière l’Union européenne. » Une semaine plus tard, le 21 janvier, il renchérissait : « L’Ukraine, la Moldavie, la Biélorussie doivent devenir des provinces russes ! Guerre nucléaire : nous resterons la seule superpuissance ! Certains pays doivent être détruits ! Moscou dictera au monde entier ! […] Guerre d’anéantissement total ! Les États-Unis et Londres doivent être détruits ! Lavrov devra apporter à Blinken un dernier document à signer, l’acte de reddition ! La guerre va durer une semaine ! […] Biden est le dernier président des États-Unis, il doit être liquidé. Il n’y aura plus de langue anglaise — seulement le russe! ». Et dans l’une de ses dernières diatribes en date, le 18 mars dernier, il fanfaronnait : « Aucune sanction ne nous interdit pour l’instant de ne pas nous arrêter aux frontières de l’Ukraine, et perdu pour perdu, rien ne nous empêche de réduire le monde entier en cendres. Nous ne le ferons pas maintenant mais on va faire un gros ‘boum’, ça c’est sûr. » Voilà le niveau des fidèles parmi les fidèles de Poutine. Pour le moins glaçant.


S’il y a lieu de grandement s’inquiéter de tels propos, c’est qu’ils ne sont pas que fanfaronnade. Sur le site Desk Russie, le journaliste ukrainien Vitaly Portnikov écrit :

« Dès les premiers jours de cette guerre, j’ai averti que son objectif principal n’était pas simplement l’occupation des terres ukrainiennes, mais l’extermination et l’expulsion massives du peuple ukrainien. (…) Poutine détruit et les gens et les infrastructures ! Son armée fait tout pour que les gens soient tués et obligés de partir — et qu’ils n’aient aucune chance de survivre. Poutine n’a pas besoin des Ukrainiens, même en tant que nation conquise, il les craint et les déteste. Il a besoin de centaines de kilomètres de terres dévastées pour y placer des missiles — c’est tout. Pourquoi ? Et pourquoi Staline avait-il besoin que les campagnes ukrainiennes soient dévastées, alors que l’URSS manquait perpétuellement de pain ? Pourquoi Hitler avait-il besoin de millions de cadavres juifs ? Pour faire quoi ? Pourquoi Poutine a-t-il besoin de ces terres dévastées, alors que la province russe elle-même est indigente ? (…) Pourquoi essayer de deviner la logique d’un paranoïaque ? Pourquoi passer des heures à essayer de comprendre les objectifs d’un État entier, devenu une organisation terroriste commettant des crimes contre l’humanité ? Il est important de saisir le but, l’objectif. L’objectif, je le répète, est la destruction et l’expulsion du peuple ukrainien de sa terre natale. L’objectif est le génocide. (…) Qu’importent les mensonges que les Russes racontent, ou même les armes qu’ils choisissent. La seule chose qui compte, c’est l’objectif qu’ils poursuivent. Ce qu’ils visent. Et le salut, malheureusement, ce n’est pas la neutralité de l’Ukraine ou notre « renoncement aux armes nucléaires », comme si nous en avions. Non, le salut viendra d’une démilitarisation, d’une dénucléarisation et d’une dénazification de la communauté terroriste qui porte le nom tapageur de Fédération de Russie. » (« La planète Boutcha », texte intégral ICI)


(Lire aussi, sur Desk Russie, « Le « contramote » du Kremlin, ou comment Poutine avance vers le passé », texte du journaliste susse Andreï Lochak : « C’est, en effet, l’avènement de la Troisième Guerre mondiale : la dernière tentative de revanche du vieux monde qui vivait selon le droit du plus fort. Noyer le monde dans le sang, dans la peur, dans la souffrance qui représentent un terreau habituel et tellement nutritif pour le patriarcat. Détruire, éliminer la génération qui vient de naître, des jeunes gens libres, intolérants à la violence. (…) Le dictateur veut les jeter sous les balles, dans la boue, dans la haine, dans le crime, dans la misère. Ne pas leur permettre de devenir cette nouvelle espèce de personnes libres, les transformer en orques pleines de méchanceté et d’intolérance »)


« Nous voyons déjà se mettre en place dans les territoires ukrainiens occupés par les Russes les éléments du dispositif infernal » décrit par Timofeï Sergueïtsev et autres propagandistes du Kremlin, écrit, toujours sur l’excellent site Desk Russie, l’historienne Françoise Thom : « Nous assistons à des épisodes de terreur de masse, l’enlèvement systématique des élites politiques locales, la déportation des femmes et des enfants en Russie, l’organisation de famines pour « dresser » les populations contre le pouvoir ukrainien, comme l’avaient fait les bolcheviks. Les premiers camps de filtration ont été créés pour trier les Ukrainiens en distinguant les « russifiables » de ceux qui ne le sont pas. Il ne faut pas croire que les atrocités que nous avons sous les yeux sont des « bavures » dues aux militaires. Il s’agit au contraire de la mise en œuvre d’une politique délibérée de rééducation par la terreur du peuple ukrainien. »


L'intérieur du Théâtre de Marioupol. Environ 300 personnes ont été tuées lors de son bombardement.

Photo Alexei Alexandrov/Associated Press


Asphyxie de Marioupol, massacres à Boutcha, Irpin, Borodianka, Motyjyn et Trostianets, tir de missile balistique sur la gare de Kramatorsk, on ne compte déjà plus les potentiels « crimes de guerre » commis par l’armée russe et les supplétifs tchétchènes de Ramzan Kadyrov, ou par les mercenaires de la milice Wagner, qui reçoivent leurs ordres directement de Moscou.

Aux photographies des bombardements (le théâtre de Marioupol, le centre commercial à Kiev, où ont péri plusieurs centaines de civils), des cadavres qui jonchaient la rue Yablonska à Boutcha, aux soupçons d’exécutions sommaires (comme celles du photojournaliste Maks Levin, près de Borodianka), à la litanie des convois humanitaires bloqués, s’ajoutent peu à peu des récits terrifiants.


Parmi les premiers témoignages recueillis et divulgués par Amnesty International, il y a celui d’une femme de 46 ans, dans le village de Bohdanivka, qui a vu les forces russes entrer dans son village le 7 ou le 8 mars et garer leurs chars dans ses rues. Le 9 mars, dans la soirée, elle a entendu des tirs briser leurs fenêtres au rez-de-chaussée. Elle et son mari ont crié qu’ils étaient des civils et qu’ils n’étaient pas armés. Quand ils sont descendus, deux soldats russes les ont poussés avec leur fille dans une pièce servant de chaufferie : « Ils nous ont poussés de force à l’intérieur et ils ont claqué la porte. Une minute plus tard, ils ont rouvert la porte pour demander à mon mari s’il avait des cigarettes. Il a répondu que non, il avait arrêté de fumer quelques semaines auparavant. Ils lui ont tiré dans le bras droit. L’autre a dit : “Achève-le” et ils lui ont tiré une balle dans la tête. » Des cas de viols commencent aussi à être recensés : « Le 9 mars, une habitante d’un village situé à l’est de Kiev a vu deux soldats russes entrer chez elle, tuer son mari. Ils l’ont violé à plusieurs reprises sous la menace de leurs armes pendant que son jeune fils se cachait dans une pièce voisine. Elle a finalement réussi à s’enfuir avec son fils et à rejoindre une zone sous contrôle ukrainien. » (Premiers témoignages recueillis par Amnesty International, à lire ICI)


Les crimes commis à Boutcha « pourraient n'être que la partie émergée de l'iceberg »


Relayés par toute la presse internationale, les massacres de Boutcha ont évidemment indigné les opinions publiques. Les humanités décident de verser une pièce supplémentaire, quand bien même il s’agit d’images difficilement soutenables (âmes sensibles s’abstenir). Après le départ des Russes, les Ukrainiens ont fait une macabre découverte au 144 de la rue Yablosnska (cette même rue où des corps gisaient au sol) : ce qui fut vraisemblablement un centre de torture. Ce qu’on voit : bouches béantes, yeux brulés, corps mutilés, estropiés.



Qui est responsable de telles atrocités ? Les services de renseignement allemands ont intercepté des enregistrements de soldats russes précisément stationnés à Bucha, qui décrivent le meurtre systématique de civils et de soldats ukrainiens après des interrogatoires. Ces enregistrements indiquent par ailleurs que la milice Wagner (une unité d'élite privée appartenant à l'oligarque Yevgeny Prygozin, ami de Poutine) a pris part au massacre, délibérément perpétré dans le but de briser la résistance de l’Ukraine.


(Lire aussi, dans Le Monde des 10 et 11 avril 2022, "A Boutcha, la plongée en enfer de la rue Ivana-Franka", reportage de Rémy Ourdan)


Pour saisissante et abjecte que soit l’horreur des crimes commis à Boutcha, ils « pourraient n'être que la partie émergée de l'iceberg », selon Agnès Callamard, secrétaire générale d’Amnesty International. En d’autres termes, on n’a encore rien vu ! Mais que resterait-il donc de plus terrible encore à découvrir ?


A ce jour, il n’y a quasiment aucune nouvelle des personnes qui ont été arrêtées en Ukraine par l’armée russe, et acheminées de force en Russie. On sait que des cas existent, mais quelle est leur ampleur ? Le 5 avril, devant le Conseil sécurité de l’ONU, Vassily Nebenzia, le représentant russe a déclaré que son pays avait procédé à l’évacuation de « 600.000 personnes » d’Ukraine, dont « plus de 119.000 enfants ». « Nous ne parlons pas, en aucune manière, [de personnes parties] sous la contrainte ou enlevées, ainsi que le décrivent nos partenaires occidentaux, mais bien de décisions volontaires », a-t-il ajouté. Ce chiffre de 600.000 personnes, totalement invérifiable, est au demeurant fort peu crédible. Aucun mouvement migratoire d’une telle ampleur n’a été perçu vers la Russie. Et s’il avait eu lieu, nul doute que les médias russes se seraient empressés de montrer ces « réfugiés » fuyant la barbarie nazie censée régner en Ukraine.

Côté ukrainien, les seuls chiffres fournis sont ceux qu’avance le maire de Marioupol, qui parle de 15.000 de ses concitoyens « kidnappés » et conduits vers la Russie. Les gens seraient contraints de monter dans des bus, de se voir retirer leur téléphone portable, leur passeport et d'autres documents ukrainiens, puis d'être emmenés dans ces « camps de filtration ». Des témoignages concordent en tout cas sur trois de ces camps sommairement installés à Dokuchayevsk et Magush, ainsi qu’à Bezimenne, petite ville près de Novoazosk, dans la région de Donetsk, en Ukraine mais sous contrôle des séparatistes pro-russes.


Qu’est-ce qu’un « camp de filtration » ? Ce terme est apparu à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il désignait alors des structures instaurées pour contrôler les soldats soviétiques qui avaient été capturés par l’Allemagne nazie et revenaient sur le sol russe. Selon l’historien britannique Nick Baron, l’objectif était de vérifier que ces militaires n’avaient pas été trop influencés ou qu’ils n’étaient pas devenus espions pour le camp adverse. Ces « camps de filtration » sont réapparus à l’occasion des guerres de Tchétchénie, entre 1994 et 1996, puis entre 1999 et 2003. Il s’agissait alors de repérer et d’isoler toute personne susceptible de soutenir les rebelles tchétchènes. C’est peu ou prou le même modus operandi qui semble être aujourd’hui réactivé en Ukraine, pour trier les personnes « dignes de confiance » de celles qui sont, selon les mots de Timofeï Sergueïtsev, des « nazis passifs » (c’est-à-dire, qui soutiennent le président Vlodomyr Zelenski) ?

Début avril, le Washington Post et la BBC ont recueilli les récits de plusieurs femmes conduites dans ces camps : « Sur place, des tentes alignées et des uniformes russes. Elles expliquent avoir été appelées une par une et photographiées sous toutes les coutures. Leurs empreintes ont été relevées et elles ont également dû fournir les codes et mots de passe de leurs appareils électroniques. Puis elles ont été interrogées, certaines plusieurs fois, dont une fois par le FSB, les services de renseignement russes. “Ils m’ont aussi demandé ce que je pensais de l’Ukraine, de Poutine, du conflit. Tout était dégradant”, confie une réfugiée, quand une autre ajoute qu’elle a eu l’impression d’être traitée comme “une captive, une criminelle”, comme un “sac de patates” que “l’on balance de droite à gauche ».


C’est sans doute dans l’un de ces camps de filtration-détention qu’a été filmée Mariana Vishegirskaya, l’une des deux jeunes femmes enceintes photographiées après le bombardement de la maternité de Marioupol (la seconde, sur un brancard, est décédée). Dans la vidéo abondamment diffusée ces derniers jours par les organes de propagande du Kremlin, elle dit que tout était normal et qu’il n’y a eu aucun bombardement sur la maternité de Marioupol ! En dehors de cette étrange « confession » par vidéo (sans indication de lieu ni de date), Mariana Vishegirskaya n’a donné aucun signe à ses proches. Identifiée par le Kremlin, sur les photos de la maternité, comme une blogueuse anti-russe, il est peu probable qu’elle soit relâchée de sitôt, si ses geôliers estiment qu’elle est irrécupérable, c’est-à-dire impossible à « dénazifier ».


A Donestsk, un centre d’art moderne transformé en prison


"Armiya Kliv", installation de l’artiste Maria Kulikivska au centre d’art Izolyatsia, à Donetsk,

avant qu’il ne devienne une prison.


Il existe sur le territoire même de l’Ukraine contrôlée par les séparatistes pro-russes, des centres de détention arbitraire, sans le moindre contrôle judiciaire. Le New York Times a recueilli le témoignage d’un journaliste ukrainien, Stanislav Aseyev, qui a passé deux ans et demi dans une telle prison. Il a été arrêté le 2 juin 2017. Son crime : avoir écrit dans des journaux d’opposition libérale. Il « a d'abord été emmené au "Bureau", un camp de prisonniers situé dans un groupe d'immeubles le long d'un large boulevard du centre de Donetsk qui avait servi de bureaux avant la guerre. Après avoir été battu et torturé à l'aide de décharges électriques, il a passé six semaines à l'isolement, dans une cellule si froide qu'il devait remplir des bouteilles de sa propre urine pour se réchauffer. Puis il a été transféré à la prison Izolyatsia, du nom d’une ancienne usine de produits isolants - les langues russe et ukrainienne utilisent le même mot pour isolation et isolement - qui était devenue un centre culturel après la faillite de l'usine de l'ère soviétique. Là, M. Aseyev dit avoir été battu et torturé pendant plus de deux ans, avant d'être libéré lors d'un échange de prisonniers en 2019, juste avant le Nouvel An, après avoir passé 962 jours en prison. » Pendant deux ans et demi, sa mère n’a eu aucune nouvelle de lui, ne sachant s’il était mort ou vivant. (Lire ICI)

Dans un mémorandum qu’il a publié en 2020 (voir ICI, en ukrainien), Stanislav Aseyev raconte sans fard les brimades et tortures dont il a été victime pendant plus de deux ans, ou dont il a été témoin. Il évoque l’un des commandants de cette prison, surnommé "Palychyna", qu’il décrit comme « la personne la plus cruelle qu’il ait connu pendant sa captivité ; une personnalité qui combinait deux extrêmes : d’une part, un psychopathe-sadique qui n’éprouvait aucune sympathie pour les personnes qu’il frappait et violait. D’autre part, c’était un bon psychologue qui jouait très habilement des sentiments des prisonniers. »

« Je suis pourtant russophone », ajoute Stanislav Aseyev, « j’ai grandi dans la culture russe, dans la musique, les livres, le cinéma russes, même soviétiques en un sens. Mais je suis malgré tout définitivement considéré comme un ennemi par ces gens, tout comme ceux qui ont grandi à Lviv avec des valeurs complètement différentes », faisant référence à la ville à prédominance ukrainophone de l'ouest du pays qui est le cœur battant du nationalisme ukrainien. « Pour eux », dit-il à propos des dirigeants russes, « l'État ukrainien n'existe tout simplement pas. Et tous ceux qui ne sont pas d'accord avec cela sont des ennemis. » Forcément, cela fait beaucoup de monde…

Le général Alexander Dvornikov, à droite, avec Vladimir Poutine, le ministre de la Défense Sergei Shoigu et l'amiral Nikolai Yevmenov à bord d'un croiseur lance-missiles en mer Noire en janvier 2020.


Pour mieux coordonner l’armée russe sur le terrain, Vladimir Poutine vient de confier au général Alexander Dvornikov, 62 ans, le commandement général des opérations en Ukraine. Diplômé de l'école militaire d'Ussuriysk Suvorov, c’est ce même général qui avait reçu la charge, en septembre 2015, du commandement des forces armées russes en Syrie au début de l'intervention militaire russe. De la Tchétchénie dans les années 1990 à l’Ukraine aujourd’hui, en passant par la Syrie, Vladimir Poutine répète invariablement la même « stratégie » de la terre brûlée, avec son lot de crimes de guerre jusque-là impunis.


Concernant les « camps de filtration », ceux-ci ont déjà été mis en service par les autorités russes pendant les guerres de Tchétchénie entre 1994 et 1996, puis entre 1999 et 2003. L’un des camps l’un des plus connus fut celui de Chernokozovo, près de Grozny. Des milliers de Techètchénènes y ont disparu à l’époque, rappelait Le Monde, en février 2000 : « Les combattants tchétchènes prisonniers, ou ceux qui sont soupçonnés d'avoir pris les armes contre l'armée de Moscou, y sont retenus et torturés. (…) Déjà durant la guerre de 1994-1996, c'est dans de tels camps que des milliers de Tchétchènes ont disparu ou sont devenus invalides. » Un rapport de Human Right Watch avait également fait état, cette année-là, de multiples actes de tortures et de viols. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, et l’armée russe n’ayant pas vraiment changé de nature, on peut craindre le pire concernant ces camps de filtration aujourd’hui en Ukraine, sur lesquels… ne filtre quasiment aucune information. Qu’est ainsi devenue la petite Kira, 12 ans, « évacuée » vers Donetsk après que son père, Yevhen Obedynskyy, le champion ukrainien de water-polo et ex-capitaine de l'équipe nationale ukrainienne, ait été tué à Marioupol. Sert-elle de chair fraîche aux soldats qui en ont la garde, oui a-t-elle d’ores et déjà été liquidée en tant que « nazie passive ». En dehors de tout contrôle international de ces détentions arbitraires, et vu les exactions passées de l’armée russe dans des contextes similaires, on peut hélas redouter le pire.

Le 23 mars, l'armée russe regroupe des habitants de Marioupol pour les diriger vers un "camp de filtration". Photo Reuters.

Rappelons-le, ces « camps de filtration » sont, en quelque sorte, des centres de tri sélectif. Ils n’ont ni vocation, ni infrastructure pour devenir des lieux de détention pérennes. Et à ce jour, peu de personnes ont été libérées et relâchées. Si le chiffre avancé par le maire de Marioupol de 15.000 civils évacués par l’armée russe est exact, où sont-ils passés. Les photos satellite de quelques-uns de ces centres, notamment celui de Bezimenne, ne semblent guère correspondre à une telle capacité d’accueil.

D’ores et déjà, les humanités peuvent affirmer avec certitude que des familles ukrainiennes ont été déportées en Russie. L’information n’est guère aisée à trouver, la presse russe ne s’en fait guère écho. Un premier « point de chute » a été identifié : la ville de Taganrog, dans l’oblast de Rostov, un port sur la mer d’Azov, donc pas très éloigné de l’Ukraine. Un média local signale, à la date du 24 mars, l’arrivée de « milliers de civils ukrainiens » évacués du Donbass, naturellement présentés comme des « réfugiés » fuyant de leur plein gré la ville de Marioupol « contrôlée par les nazis ». L’article mentionne plusieurs « centres d'hébergement temporaire dans la région de Rostov » [d’autres centres d’hébergement seraient situés sur le territoire de Krasnodar, dans le Nord-Caucase] et fait état de la visite d’une « délégation des Nations unies dirigée par Karim Atassi, chef par intérim du bureau du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés en Fédération de Russie ». Cette visite semble faire suite à la signature, le 21 mars, d’un accord de partenariat entre le bureau de l'Agence des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) à Moscou et la Croix-Rouge russe (CRR) « pour répondre aux besoins humanitaires les plus urgents des personnes déplacées et des réfugiés en provenance de Donetsk, Luhansk et d'autres régions d'Ukraine. » Curieux de mettre sur un même plan « personnes déplacées » et « réfugiés »


Ile de Sakhaline : Les bagnards mis aux fers ; photographie jointe au rapport de Tchékhov, 1890.


Le jeu de piste continue. Si ce centre d’hébergement, à Taganrog, est « temporaire », quelle est la destination finale ? Selon des informations encore partielles recueillies par les humanités, certaines familles ont d’ores et déjà déportées vers l’île de Sakhaline, au large de la Sibérie (rendue célèbre par les notes de voyage de Tchekhov, publiées à la fin du 19ème siècle, après de longues années de censure tsariste), et d’autres régions défavorisées de la Fédération de Russie. Les « réfugiés-déportés » (un concept nouveau), à qui l’on a retiré documents d’identité et moyens de communication, se verraient « offrir un emploi » (autrement dit, une cariante du Service du Travail Obligatoire) pour récupérer des papiers, à la condition expresse de ne pas quitter le territoire où ils sont assignés. Un régime qui devrait contribuer à les « dénazifier », selon la prose de Timofeï Sergueïtsev.


Évidemment, c’est totalement contraire au droit humanitaire international. Mais Poutine n’a aucun souci à se faire. Sur les « camps de filtration » en Tchétchénie, l’ONG Memorial avait produit un rapport détaillé. Memorial a été récemment interdite. Amnesty International et Human Rights Watch avaient fait de même (lire ICI le rapport de HRW en 2000). Le Kremlin vient tout juste de fermer les bureaux russes de ces deux ONG, considérées comme « agents de l’étranger ». Bref, circulez, il n’ y a rien à voir.


Jean-Marc Adolphe,

avec la participation d’Olivier Schneider.


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