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Syrie : le soutien de Donald Trump à Daech


Avec 12.000 morts, les forces kurdes de Syrie ont payé un lourd tribut dans la lutte contre Daech, où elles étaient en première ligne. Elles sont aujourd'hui sacrifiées par Donald Trump sur l'autel d'une "realpolitik" qui préfère composer avec des dictatures, fussent-elles islamistes, que de s'encombrer de mouvements démocratiques. En Syrie, les prisonniers de Daech, sitôt "libérés", ont vite repris la routine des massacres. L'Europe emboîtera-t-elle le pas de la trahison américaine ? En soutien à la résistance du Rojava (la région kurde du nord et du nord‑est de la Syrie), nombreuses manifestations en France.



Le fragile échafaudage politique du Nord‑Est syrien s’est effondré en quelques jours. Les Forces démocratiques syriennes (FDS), colonne vertébrale kurde de l’alliance avec Washington contre l’« État islamique », voient leur pouvoir se dissoudre à mesure que l’armée de Damas reprend le terrain qu’elles administraient depuis des années. Celles qui incarnaient, pour les capitales occidentales, la guerre « propre » contre Daech découvrent que la reconnaissance diplomatique ne vaut pas garantie de survie politique.


Un cycle de négociations a d’abord laissé croire aux FDS qu’elles pourraient imposer des conditions – autonomie locale, contrôle des ressources pétrolières, gestion des prisons djihadistes – avant qu’elles ne se retrouvent acculées, abandonnées de fait par les États‑Unis. La promesse implicite d’une protection américaine en cas d’affrontement avec Damas s’évapore lorsque Washington se contente de plaider le « calme » et un cessez‑le‑feu, sans empêcher l’avancée des troupes gouvernementales.



En livrant les FDS à l’avancée des troupes d’Al‑Chareh Jolani – ancien chef d’Al‑Qaïda, recyclé en président fréquentable d’une « nouvelle Syrie » – Donald Trump ne se contente pas de tourner la page d’une alliance de circonstance : il laisse reprendre la main à un appareil djihadiste qui libère des prisonniers de Daech et recycle les milices islamistes dans le nouvel ordre syrien. Les vidéos que reçoivent les témoins sur place parlent d’elles‑mêmes : combattants kurdes égorgés, femmes enlevées, enfants frappés puis étranglés, prisonniers exécutés hors champ des caméras, pendant que les chancelleries parlent de « stabilisation ».


A gauche : Des habitants favorables au gouvernement syrien vandalisent et tentent de renverser une sculpture représentant une femme kurde, au lendemain de la prise de contrôle de la zone aux Forces démocratiques syriennes (FDS) par l’armée gouvernementale, à Raqqa,

dans le nord‑est de la Syrie, lundi 19 janvier 2026. (photo AP). Au centre Des jeunes locaux déchirent un drapeau des FDS

alors qu’ils célèbrent la reprise de la ville par les troupes gouvernementales syriennes aux Forces démocratiques syriennes (FDS),

soutenues par les États‑Unis, dans le cadre d’une offensive en cours contre les forces dirigées par les Kurdes, à Tabqa,

dans l’est de la Syrie, dimanche 18 janvier 2026. (Photo Omar Albam / AP) . A droite : publication Kurdistan au féminin.


Ce choix ne tombe pas du ciel. Depuis des années, les États‑Unis ont externalisé au mouvement kurde le sale travail de la guerre au sol contre Daech, gardant pour eux les bombardements aériens et la mise en récit de la « coalition internationale ». Douze mille morts kurdes plus tard, la protection promise s’évapore au moment même où Damas, soutenu par Moscou et Téhéran, peut monnayer la remise au pas des régions kurdes contre une réintégration dans le jeu diplomatique. En laissant un ancien chef djihadiste consolider son pouvoir sur les ruines de l’administration kurde, la Maison-Blanche envoie un signal clair : l’ennemi principal n’est plus Daech, mais toute forme d’autonomie démocratique kurde.


Se dessine ainsi un scénario désormais familier au Moyen‑Orient : des alliés locaux qui, après avoir servi de rempart et de troupes au sol pour une puissance étrangère, se retrouvent relégués au rang de variable d’ajustement dans un nouvel équilibre régional. Les Kurdes syriens, déjà trahis à plusieurs reprises, voient de nouveau leur destin négocié sans eux, dans un face‑à‑face entre Washington, Ankara, Moscou et Damas où leur autonomie n’a jamais été qu’une hypothèse provisoire.


De fait, Trump soutient Daech : Quand des milliers de prisonniers islamistes s’échappent ou sont libérés à la faveur de la débâcle des FDS, quand les milices qui les accueillent partagent la même matrice idéologique que l’« État islamique », quand les anciennes zones kurdes deviennent le laboratoire d’un nouveau djihadisme sponsorisé par Ankara, on ne peut plus se réfugier derrière l’alibi de l’« imprévu ». Ce qui est choisi, c’est un camp : celui de l’ordre autoritaire, fût‑il imbibé d’islamisme armé, contre un allié kurde devenu encombrant.


Reste la question pour l’Europe, et pour la France en particulier. Les anciens volontaires partis combattre Daech aux côtés des YPG/YPJ parlent de honte : honte d’avoir laissé sacrifier celles et ceux qui partageaient, en théorie, les mêmes mots – démocratie, liberté, égalité femmes‑hommes – au profit d’un marché avec les mêmes réseaux qui inspiraient le Bataclan. Si l’on accepte que des dirigeants occidentaux livrent leurs alliés kurdes à des structures issues d’Al‑Qaïda, si l’on accepte que des djihadistes sortent par milliers des camps sans que cela n’émeuve plus qu’un communiqué, alors le mot « soutien » n’est plus seulement une outrance militante : il devient le miroir brutal de nos renoncements.


Jean-Marc Adolphe


TÉMOIGNAGE


Georges Dallemagne : « La trahison envers nos alliés kurdes de Syrie est innommable »


Georges Dallemagne est un homme politique belge francophone, médecin de formation, connu notamment pour son engagement humanitaire et ses positions très actives sur les questions internationales et sécuritaires. Il est affilié au parti centriste humaniste Les Engagés. Il a travaillé de nombreuses années avec Médecins Sans Frontières puis à la tête de Handicap International, avec une forte expérience en Afrique, en Asie et dans les Balkans. À la direction de Handicap International, il contribue au développement de programmes pour les victimes de mines antipersonnel dans plusieurs pays, dans un contexte où l’organisation est distinguée par le prix Nobel de la paix.


« La trahison envers nos alliés kurdes de Syrie est innommable. La prise de contrôle de leur territoire dans le nord-est du pays par les troupes du président Al-Chareh se fait dans le sang et l’humiliation. Je reçois des images impubliables d’hommes et de femmes à la gorge tranchée, décapités, des récits de femmes kidnappées pour servir d’esclaves à des chefs de milices islamistes sous le contrôle d’Ahmad Al-Chareh, le maître de Damas, l’ex chef d’Al Qaida. Une vidéo d’un enfant frappé à coups de poings puis étranglé. N’oublions jamais que les Kurdes ont perdu douze mille hommes à nos côtés, il y a dix ans dans notre combat contre l’État islamique. Tandis que nos avions F-16 pilonnaient les positions des terroristes islamistes, ils combattaient au sol, en Syrie et en Irak. J’avais été les soutenir sur la ligne de front, dans la plaine de Ninive, au Rojava, à Raqqa, à Mossoul. J’avais été au chevet de leurs blessés à Kamishli. Des femmes et des hommes au courage extraordinaire. Et nous les avons lâchés, dans l’indifférence. Pas même une protestation. Au contraire nous continuons d’embrasser l’ancien djihadiste de Damas au nom de la réal politique, ce nouveau synonyme de cynisme. Cela pourrait nous coûter très cher, car les troupes d’Al-Chareh se sont empressées de libérer les prisonniers de Daech, aux mains pleines de sang, que les Kurdes gardaient dans leurs prisons, notamment des terroristes européens. Une dizaine de ressortissants belges était toujours sous leur garde. Le risque est grand qu’ils se retrouvent dans la nature. Des cellules actives de Daech opèrent toujours en Syrie. Leurs affinités avec le régime actuel fait peu de doutes. Notre trahison à l’égard de nos amis kurdes pourrait nous revenir violemment en boomerang. Il est temps pour l’Europe d’exiger l’arrêt de la tyrannie du nouveau régime syrien à l’égard des Kurdes mais aussi des Druzes, des Chrétiens syriaques, arméniens, araméens, des Alaouites et des Yezidis. Le risque de guerre civile est énorme. »


 TRIBUNE


Abandon des Kurdes en Syrie :

«N’y aurait-il plus en nous, Français, une seule once de lucidité et d’honneur ?»


Un groupe d’anciens volontaires français·es ayant combattu DAECH aux côtés des forces kurdes YPG / YPJ a publié une tribune en soutien aux Kurdes du Rojava actuellement sous le feu des gangs d’al-Sharaa (Jolani), ancien chef d’al-Qaïda proclamé président de la « Nouvelle » Syrie.


« Citoyens français, nous sommes partis en Syrie entre 2015 et 2019 en tant que volontaires pour rejoindre les unités combattantes kurdes du YPG/YPJ, fer de lance des unités arabo-kurdes des Forces Démocratique Syriennes (FDS) dans la lutte contre Daech.

Il y a tout juste un an, le 14 décembre 2024, nous publiions une tribune visant à alerter les Français et leurs dirigeants de la menace que représentait la prise de pouvoir du territoire syrien par Al- Charaa, dit Al Joulani, ancien chef des groupes djihadistes Al Nosra et Hayat Tahrir al-Cham. Nous faisions part de trois grandes craintes : la première, que les minorités locales, kurdes notamment, subissent un nettoyage ethnique total ; la seconde, que les combattants de Daech, qui partagent les valeurs des djihadistes de HTS, soient libérés des camps dans lesquels les Kurdes, jusqu’alors, les tenaient enfermés ; la troisième, c’est que le djihad, aidé par la Turquie, revienne en force dans cette partie du Moyen-Orient et, qu’à terme, recommencent les horreurs que nous avons connues au Bataclan – puisque cet attentat et tant d’autres ont été commandités depuis la Syrie.

Depuis quelques jours l’actualité, hélas, nous donne raison : des milliers de civils se pressent aux frontières ; d’autres sont massacrés avec une barbarie bien reconnaissable ; les anciens combattants de Daech et leurs familles sortent par milliers des camps de Shedadeh, Al Aqtan et Al Hol ; et ce n’est qu’une question de temps avant que cette victoire du terrorisme ne galvanise les islamistes de France.

Nous aimons notre pays. Plus que nous-mêmes, peut-être. C’est en grande partie pour lui que nous avons décidé de rejoindre les unités YPG/YPJ pour combattre, au péril de notre vie, notre ennemi commun : Daech. Pourtant, aujourd’hui, les mots nous manquent pour dire notre honte – oui, notre honte. Celle de voir la France abandonner ses alliés, dont elle partage les valeurs de démocratie, de tolérance et de liberté, aux mains des djihadistes – c’est-à-dire de gens qui haïssent l’Occident, et particulièrement la France, jusqu’au plus profond de leurs tripes.

Tous les malheurs du monde déferlent en ce moment sur les Kurdes, les Arabes non islamistes, les Syriaques, les Alaouites, les Druzes, et les Yézidis de Syrie. Et nous, Français, baissons les yeux. N’y aurait-il plus en nous une seule once de lucidité et d’honneur ? La détermination d’Al Joulani, elle, est totale : soutenu par la Turquie, il avance, cruel et conquérant. Les Kurdes, eux, sont livrés à eux-mêmes. Certes, ils savaient que les Etats-Unis, un jour, les abandonneraient. Mais ils comptaient sur la France – comme nous comptions sur elle.

Il y a trois jours, une statue de combattante YPJ de la ville de Tabqa était fracassée sur le sol par des islamistes. Triste symbole. Il y a dix ans, les yapajas étaient nos héroïnes : celles qui avaient défendu Kobané, le « Stalingrad » de la lutte contre le djihadisme.

Les avons-nous oubliés, elles et leurs camarades du YPG ?

Le temps est compté, pour nos amis. Ils le savent, et sont prêts à mourir pour ce en quoi ils ont toujours cru.

Mais il reste un espoir : celui que la France retrouve la mémoire.

Et son courage. »

Signataires : Jean « Soresh » ; Katell « Kewê » ; Michel « Baba Sidar » ; Olivier « Tekosher » ; William « Roj »


 KURDISTAN AU FÉMININ


Les derniers textes de Kurdistan au féminin (site et média d’information francophone consacré aux femmes kurdes, à leurs luttes politiques et sociales, et plus largement à l’actualité du Kurdistan et du Moyen‑Orient) dessinent un paysage kurde saisi à la fois dans l’urgence de la répression et dans la longue durée d’une révolution des femmes. Du Rojhilat à Alep, en passant par Paris, se tisse le même fil : celui d’un peuple nié, dont la parole féminine devient à la fois archive, arme politique et dernier rempart contre l’effacement.


Au Kurdistan d’Iran, un témoignage anonyme raconte une société paralysée par la peur, les magasins fermés, les rues vides, les familles sommées de se taire sur leurs morts, jusqu’à devoir présenter les victimes comme des miliciens du régime. La violence d’État se double d’un mensonge statistique : le nombre de tués est minimisé, les massacres invisibilisés, pendant que les femmes, en première ligne des mobilisations, subissent menaces, arrestations et exécutions ciblées. Ce silence imposé nourrit le cri du titre : « Le monde doit nous entendre », injonction à briser le huis clos iranien.


En Syrie, le site documente la nouvelle offensive contre les quartiers kurdes d’Alep et la manière dont elle s’inscrit dans la recomposition régionale en cours. Les bombardements sur Sheikh Maqsoud et Ashrafiyeh, les 140 000 déplacés, les « couloirs humanitaires » sous contrainte, composent le décor d’un accord international où l’« aide » européenne à Damas ne prévoit rien de spécifique pour les Kurdes, alors même qu’ils sont en première ligne des frappes. La « triple menace » décrite – retour en force du régime, appétits turcs, possible résurgence de l’« État islamique » – montre combien la marginalisation des Kurdes est intégrée au prix de la normalisation.


Face à cette contre‑révolution silencieuse, d’autres articles misent sur une autre temporalité : celle d’une « Renaissance des femmes » kurdes. La conférence des femmes parlementaires, les structures comme le KJK ou le mouvement des femmes kurdes, redéfinissent la lutte non comme simple accès aux institutions, mais comme construction d’un maillage transnational capable de faire front contre le génocide politique, les mariages forcés, la polygamie, les violences sexuelles et les mutilations. Le slogan « Jin, Jiyan, Azadî » irrigue ces textes comme une méthode : le refus de séparer la question nationale de la libération des femmes.


Enfin, la mémoire occupe une place centrale, avec l’appel à manifester à Paris en janvier 2026 pour les trois militantes kurdes assassinées rue Lafayette en 2013. Douze ans après, l’absence de justice en France, malgré les éléments pointant la responsabilité des services turcs, révèle la hiérarchie des vies dans les calculs d’État : les intérêts diplomatiques priment sur la vérité. En rassemblant témoignages de terrain, analyses politiques et appels à la rue, Kurdistan au féminin fait des femmes kurdes non plus seulement un symbole de résistance, mais le centre d’une contre‑histoire du Moyen‑Orient contemporain.



MANIFESTATIONS



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