Trumpland : pour qui vote Ella Langley ? La bande son des midterms

Ella Langley. Photo DR
Vingt-quatre semaines en tête du hit-parade, un record absolu : avec "Choosin' Texas", Ella Langley chante une Amérique de cow-boys, de pick-up et de two-step. Mais sous le parquet du honky-tonk, il y a une terre comanche. À l'heure des midterms, des voix amérindiennes rappellent qu'elles sont toujours là.
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Sa voix n'est pas arrivée jusqu'ici. Pourtant, sa chanson « Choosin' Texas » caracole en tête du hit-parade américain depuis vingt-quatre semaines, un record absolu, devant le « All I Want for Christmas Is You » de Mariah Carey. Elle est pourtant l'un des numéros un les moins écoutés en streaming de ces cinq dernières années, et presque inconnue hors des États-Unis. Son empire, c'est la radio country, deuxième format radiophonique du pays, que l'on écoute dans les pick-up et dans les campagnes où l'internet rame. Le statisticien Daniel Parris y voit la marque de « silos culturels » étanches.
L'histoire tient en trois minutes. Une jeune femme du Tennessee emmène son cow-boy à Abilene, au Texas. Sur la piste, il danse le two-step avec une fille du pays, et elle comprend : « Un cow-boy trouve toujours un moyen de partir. » Elle boit son Jack Daniel's seule, il choisit le Texas. Le clip, tourné au Stagecoach Ballroom de Fort Worth, convoque Miranda Lambert et Luke Grimes, l'un des fils de la série Yellowstone. On y voit un pick-up, des Stetson, un saloon, le vent de la plaine. Une amie du coin y glisse à l'héroïne : « Le Texas sait garder ce qui lui appartient. » La vidéo cumule plus de cent millions de vues.
Pour qui vote Ella Langley ? Elle ne l'a jamais dit. En 2020, elle posait dans un tee-shirt où l'on pouvait cocher « démocrate », « républicain » ou « musique country » : seule la troisième case était cochée. Le reste n'est que soupçon par association : un concert au festival de Kid Rock, soutien de Trump, et un abonnement TikTok au Charlie Kirk Show. Dans le New York Times, l'essayiste conservateur Matthew Schmitz fait de sa chanson l'emblème d'un « tournant rural » de la culture américaine. Une Amérique blanche et campagnarde, qui se sent devenir minoritaire, y trouverait une source d'authenticité.
Cet imaginaire a pourtant un hors-champ. Le comté de Taylor, où se trouve Abilene, porte le nom de trois frères venus du Tennessee, morts à l'Alamo en 1836 : on ne quitte décidément pas le Tennessee pour le Texas sans y laisser quelque chose. Avant les rails du Texas & Pacific, qui firent naître la ville en 1881, ce comté était le domaine des Comanches Penateka. Ils restèrent indépendants jusqu'aux années 1870, quand l'armée américaine les vainquit « après beaucoup de sang versé », dit sobrement l'encyclopédie d'histoire du Texas. Leurs descendants vivent aujourd'hui pour la plupart en Oklahoma, autour de Lawton. Sous le parquet du honky-tonk, une terre comanche : le Texas, en effet, sait garder ce qu'il a pris.
L'ironie va plus loin. Ella Langley vient de l'Alabama. Bien avant elle, d'autres Alabamas, au sens propre, ont « choisi le Texas ». Ce peuple autochtone a fui vers l'ouest, au tournant du XIXe siècle, la poussée des colons américains. Il survit aujourd'hui sur une petite réserve de l'est du Texas, sous le nom d'Alabama-Coushatta.
Le cow-boy, lui, n'a jamais été aussi blanc que ne le racontent les westerns. Les premiers vachers du continent, les vaqueros de l'empire espagnol, étaient pour beaucoup des Indiens. « Les tout premiers cow-boys étaient des Indiens », résumait en 2021 Michael Grauer, spécialiste de la culture cow-boy. Écartés des grands circuits par des juges peu impartiaux, les cavaliers autochtones ont fondé leurs propres associations, et l'Indian National Finals Rodeo réunit chaque année les meilleurs d'entre eux. Une country amérindienne existe aussi, même si la radio la passe peu.

Blaine Bailey en concert. Photo Brian Harrington / Western AF
Blaine Bailey, citoyen de la United Keetoowah Band of Cherokee Indians, chante le Red Dirt de l'Oklahoma, cette terre où ses ancêtres furent déportés après l'Indian Removal Act de 1830. Il a écrit une chanson contre ces groupes blancs qui impriment des motifs indiens sur leurs tee-shirts « parce que ça fait cool » : « Mais nous sommes toujours là. » Kalyn Fay, cherokee et muscogee, a grandi dans l'Oklahoma rural, entre territoires cherokee, muscogee et osage. Son dernier album porte un titre en syllabaire cherokee, ᎠᎾᏒᎤ (« Jardin »). Il est né du potager de son grand-père à Tahlequah. Elle y reprend une image de la poétesse muscogee Joy Harjo : chacun porte en lui « une carte que les ancêtres ont mise dans le cœur » pour retrouver le chemin de la maison.
Chez Ella Langley, on choisit le Texas comme on choisit un amour, une fierté, un drapeau. Chez Blaine Bailey ou Kalyn Fay, la terre ne se choisit pas : on en vient, on y revient, elle reste là, même quand on l'a prise. Le jour des midterms, Mary Peltola en Alaska et Peggy Flanagan au Minnesota peuvent devenir les premières femmes autochtones élues au Sénat ; au Nouveau-Mexique, Deb Haaland brigue le poste de gouverneure. Aucune n'a de tube en tête des ventes. Les deux Amériques voteront, mais une seule a la radio.
Tzotzil Trema
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