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Ubérisation de la terreur

Dernière mise à jour : 21 juin



 DROITS DE SUITE. MICHEL STRULOVICI  Poursuivi par une fatwa lancée en 1989 par l'Ayatollah Khomeiny suite à la publication des Versets sataniques, Salman Rushdie a bien failli mourir le 12 août 2022, sous les coups de couteau d’un jeune fanatique islamiste, lors d’une conférence qu’il donnait dans le nord de l’État de New York, aux États-Unis. Cette agression, Salman Rushdie la raconte dans son dernier ouvrage, précisément intitulé Le Couteau. Ces derniers mois, les attaques djihadistes au couteau n’ont cessé de défrayer la chronique, en France mais aussi en Espagne, en Australie, etc. Ce "lumpenterrorisme", qui s’attaque notamment en France au principe de la laïcité, répond à la "prédication" de l'hodjatoleslam iranien Ali-Reza Panahian, chef du "groupe de réflexion pour les universités" du dictateur Ali Khamenei : « Nous sommes en train de mener une guerre à petits feux contre l’Occident. »


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« La réalité est que nous avons tous une fatwa contre nous. Nous autres qui voulons faire usage de la liberté d’expression, avoir la possibilité de ne pas croire, mener une vie libre, boire un verre de vin à la terrasse des cafés et écouter de la musique ; mais aussi toutes les femmes qui ne veulent pas porter le voile ni vivre sous la domination des hommes… Nous avons tous été condamnés à mort par les fanatiques. J’admets que ce n’est pas agréable à entendre. Le satiriste américain H. L. Mencken a écrit qu’un puritain est un homme "hanté par la crainte qu’il y ait quelque part quelqu’un d’heureux". Le plaisir, voici l’ennemi des puritains. »


Salman Rushdie, in Philosophie Magazine, 2017.


« Il y a des plans B et même des plans C. (...) et on les prépare en parallèle. » Tels sont les mots d'Emmanuel Macron, prononcés le 15 avril dernier, dans une interview sur BFMTV et RMC depuis le chantier du Grand Palais, à Paris, qui doit abriter plusieurs épreuves des prochains Jeux olympiques. Des "plans B" et des "plans C" : c'est qu'il y a péril en la demeure !


Le djihadisme, sous toutes ses formes, s'est en effet imposé comme une composante obligée de l'histoire en train de se faire. Et, chaque jour ou presque, il vient toquer à nos portes. Sa présence hante tant nos sociétés que des actes "terroristes" occultent jusqu'à la nécessaire prise en compte de problèmes sociaux, écologiques, culturels, éducatifs, cruciaux pour nombre de citoyens dans le monde entier. En faveur ou en opposition, « ils ne mourraient pas tous mais tous étaient frappés » comme écrivait le poète.


Une dimension nouvelle du djihadisme, incarnée par "monsieur tout-le-monde"


La manière de "mener le djijad" évolue. Aujourd'hui, les attaques au couteau de boucher et /ou au marteau tendent à devenir une des marques déposées des islamistes fanatiques. En France, la dernière en date a frappé le 10 avril, près du Miroir d'eau à Bordeaux. Dans cet espace convivial sur les rives de la Garonne, un jeune réfugié afghan, depuis trois ans en France, a attaqué au couteau deux hommes d'origine algérienne. Ceux-ci fêtaient l'Aid-el Fitr en buvant de l'alcool et ne respectaient donc pas, selon leur agresseur, les obligations de la Charia pour cette fin de ramadan. Il a tué l'un et blessé gravement l'autre.


Cette action meurtrière, la police et la justice ne la qualifient pourtant pas "d’acte terroriste". Les autorités, sans doute avec l’objectif de ne pas exagérer les dissensions communautaristes à l’œuvre dans nos sociétés, refuseraient-elles de prendre en compte cette dimension nouvelle du djihadisme, incarnée par "monsieur tout-le-monde" ? Pourtant, ce type d'assassinat est né il y a plusieurs années déjà et il frappe partout dans le monde, instaurant et diffusant un climat d'inquiétude et de peur, installant une suspicion généralisée et « raidissant » volontairement la société en la clivant selon une déclinaison raciale, religieuse et communautariste. Il s'agit là, par cette assignation à résidence dans sa supposée communauté d'origine, unidimensionnelle, réduite à un culte plutôt qu'à une culture multiforme, d’un premier pas stratégique conjointement voulu par des islamistes de diverses obédiences et par différents groupes identitaires d’extrême droite.


Cet effet de l'acte terroriste sur nos concitoyens de religion musulmane, ceux qui se sentaient intégrés jusqu'alors, depuis le 7 octobre, est fort bien commenté par Louise Couvelaire sur le site du Monde : « ils ont la conviction que les pouvoirs publics, de nombreux médias et une partie de l’opinion se raidissent chaque année davantage à leur égard, l’attaque terroriste du Hamas en Israël marque, à leurs yeux, un nouveau tournant dans la défiance qu’ils pensent susciter. »

 

L'extension du domaine de la lutte islamiste, certains experts, comme le criminologue Alain Bauer, l'ont décrite dès 2017 : « Alors que la "signature" terroriste nécessitait des agents et des modes opératoires clairement identifiés, l'EI joue de toute la gamme des auteurs ("lions", envoyés spéciaux depuis le siège du califat, désormais essentiellement mobilisés pour défendre ce qui reste de son territoire ; soldats, sous-traitants en mission ; lumpenterroristes, indépendants plus ou moins ubérisés ; inconnus se réclamant de l'organisation qui les découvre en même temps que le reste du monde) et des moyens d'action, du plus artisanal au plus sophistiqué. La gamme a continué de s'élargir avec des attentats alliant désormais le nombre des agents et l'absence de moyens. » (1)



Un mémorial de fortune en hommage aux victimes de l'attaque au couteau dans un centre commercial de Sydney,

en Australie, le 15 avril dernier. Photo Jaimi Joy/Reuters


Lumpenterrorisme


En France cette méthode ubérisée, quasi-artisanale, (mais particulièrement célébrée à l'ère des réseaux sociaux) a été utilisée par les terroristes pour assassiner les professeurs Samuel Paty en octobre 2020 et Dominique Bernard, en octobre 2023. Depuis, la liste des attentats au couteau s'allonge.


Le 2 décembre dernier, sur le Pont Bir-Hakeim à Paris, un jeune français d'origine iranienne tue un jeune touriste allemand au couteau et en blesse deux autres au marteau. Ce terroriste, Armand Rajbpour-Miyandoab, publie sur son compte Twitter une vidéo de revendication, dans laquelle il déclare son allégeance à l’État islamique. Le 3 février dernier, c'est à la gare de Lyon à Paris qu'un jeune Malien attaque au couteau et blesse trois personnes. Il déclare « vouloir s'en prendre à la France ». En Allemagne, c'est dans un train régional qu'un jeune palestinien, le 26 janvier 2023, tue à coups de couteau deux personnes et en blesse sept sérieusement. En Espagne, le même jour,un sacristain est tué par un homme portant djellaba ; l'agresseur blesse également plusieurs personnes, dont un prêtre, au sein même de l'église de San Isidro, à Algesiras. En Australie, à Sydney, le 15 avril dernier, un évêque de l’Église syriaque est agressé au couteau lors d'une messe, retransmise en ligne en direct par un jeune homme de 15 ans ! Plusieurs fidèles sont également blessés. Une fake news, diffusée par une chaine d'info en continu, identifie l'agresseur comme un certain Benjamin Cohen. Comme par hasard, celui-ci est membre de la communauté juive. Il faudra des heures et des dizaines de milliers de reprises haineuses sur les réseaux sociaux pour que la vérité soit rétablie. L'origine de la fake news est un site néo-nazi. L'agresseur s'appelle Joel Cauchy ! La veille, une autre attaque à l'arme blanche avait eu lieu dans la même ville, contre des femmes, faisant six victimes dans un centre commercial. L'auteur, qui a été tué, serait un "malade mental", disent les policiers qui n'ont toutefois pas clos l'enquête.


Il est nécessaire de rappeler ici que ce système de terreur atteint, prioritairement, les musulmans eux-mêmes. Dans une étude de septembre 2021, inédite par sa recension mondiale, la Fondation pour l'innovation politique remarque que le nombre de pays touchés par le djihadisme est passé de 54 entre 1979 et 2000. à 76 depuis l'an 2000. Dans son introduction, cette étude précise  : « L’Afghanistan a été le pays le plus touché par le terrorisme islamiste, devant l’Irak et la Somalie. Au sein de l’Union européenne, la France a été le pays le plus frappé, avec au moins 82 attentats islamistes et 332 morts. (...) La majorité des attentats islamistes (89,5%) touchent des pays musulmans et les victimes sont principalement des musulmans, dans les mêmes proportions. » (2) 

 

Nous sommes un certain nombre, à gauche, à ne pas avoir assez prêté attention à la mise en garde du grand poète algérien de langue française, Kateb Yacine, sur la manière dont l'islamisme politique s'impose pour arriver au pouvoir et l'exercer. «  L'Algérie arabo-islamique, c'est une Algérie contre elle-même, une Algérie étrangère à elle-même. C'est une Algérie  imposée par les armes parce que l'islam ne se fit pas avec des bonbons et des roses. Il s'est fait dans les  larmes et le sang, il s'est fait par l'écrasement par la violence, par le mépris, par la haine, par les pires abjections que puissent supporter un peuple. » (3)

 

A petits feux


Mondialisés, parfois au pouvoir et enracinés dans des sociétés différentes, l'islamisme politique et ses bras armés djihadistes se tracent des chemins nombreux pour l'emporter. Ils s'adaptent avec une efficace plasticité aux évolutions du terrain. Ils sont à l’affût de tout événement pour créer l’affrontement nécessaire à leur prospérité. Et ils sont millénaristes. Je rapportais le 15 mars dernier dans ma chronique "Un rien qui dit tout" (ICI), ce que confiait l'hodjatoleslam iranien Ali-Reza Panahian, chef du "groupe de réflexion pour les universités" du dictateur Ali Khamenei : « Nous sommes en train de mener une guerre à petits feux contre l’Occident. » A petits feux, donc ! C'est bien noté.


Stratégiquement, aujourd'hui, la théorie et la pratique de l'islamisme se déclinent de plusieurs manières. Selon les traditions et les circonstances. Pour certains, l'islamisme politique, dont l'appartenance à une idéologie tribale est forte, peut choisir de gérer un ensemble géographique et ne s'établir que dans un seul pays, comme on le disait du "socialisme" à l'époque de Staline. C'est la version afghane, celle des Talibans. Son seul "débord" se situe sur ses marges, les "zones tribales" au Pakistan.


Il existe un djihadisme combattant pour créer un État à visée expansionniste comme l’État islamique dont les bases géographiques furent fluctuantes et dont les miliciens peuvent migrer de continent en continent. Il existe des États islamistes comme l'Arabie saoudite et le Qatar, soutenant, de par le monde, des organisations d'influence comme les Frères Musulmans et les Salafistes. Il est aussi des théocraties animant des organisations terroristes comme l'ont démontré les ayatollahs chiites iraniens avec le Hamas, le Hezbollah et les Houtis, pour l'heure à dimension régionale. Et il y a des organisations terroristes sans État et qui souhaitent le rester, comme Al Quaida, se considérant comme au-delà de toute notion de frontière.


Cette diversité stratégique et l'étendue des moyens d'action -de la guerre à la guérilla en passant par les attentats d'ampleur ou individuels– ont tous un objectif commun : il s'agit de l'instauration de la charia et du pouvoir religieux sur l'ensemble de la société et la future réalisation de la Oumma, ce rêve totalitaire. (4)


Pour vaincre, les djihadistes dans leur diversité ne se privent d'aucune forme d'action. Ils ont ainsi pu, apparemment, organiser un commando fortement armé dans la banlieue de Moscou, il y a quelques semaines et dans le même temps "ubériser" ailleurs d'autres assassins. Le politologue Gilles Kepel, a forgé un nouveau concept pour rendre compte de ce passage à l'acte, souvent individuel, parfois après une "conversion 2.0" : « Aujourd'hui le djihadisme de quatrième génération ne repose par vraiment sur un réseau institué, mais s'installe dans une atmosphère préexistente dont il est l'aboutissement. » Ce concept est affirmé après la décapitation du professeur Samuel Paty, et Gilles Kepel l'explique ainsi : « Dans une atmosphère qui propage la haine des valeurs des sociétés laïques occidentales qui nourrit aujourd’hui la vision du monde d’un certain nombre de jeunes internautes islamistes, on a le début du processus qui conduit à l’assassinat de Samuel Paty, mais également aux attentats de Zaheer Hassan Mahmoud à Paris et de Brahim Issaoui à Nice. » (5)



Lors d'une manifestation d'islamistes à Londres, en septembre 2011. Photo Matt Cardy/Getty Images

 

La laïcité, voilà l'ennemi


Que la lutte contre la laïcité soit un enjeu central pour les islamistes de diverses obédiences n'est pas surprenant. L’École a pour projet d'apprendre à regarder le monde, son histoire et ses évolutions d'une manière critique, elle développe l'amour des sciences, des arts, elle forme les futurs citoyens. Ses valeurs sont à l'exact opposé de celles prônées par les énamourés du Livre unique. Elle représente le contraire de l'enseignement dispensé dans les madrassas, là où sont enseignés le dogme et la soumission comme des vérités fondamentales. Et le travail au corps par les Frères musulmans au sein même de l’école publique en France est une réussite indiscutable. Les sondages parlent d'or. Celui du 9 décembre 2021 de l'IFOP pour la Licra (Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme) a mis le feu aux poudres.


Selon cette étude, 47 % des lycéens déclaraient avoir assisté à des revendications religieuses au sein de leur établissement. Parmi les apprentissages les plus contestés : l'éducation sexuelle, les questions d'égalité hommes-femmes et les cours de natation. L'étude signalait également que la volonté d'appartenance religieuse de ces adolescents entrait en conflit avec leur perception de la République et de ses lois, puisque 40 % des lycéens (65% pour les lycéens musulmans) déclaraient partager l'affirmation selon laquelle « les normes et règles édictées par votre religion sont plus importantes que les lois de la République ». Quand on pense au célèbre slogan de mai 1968, peint sur les murs de la Sorbonne : « Même si Dieu existait, il faudrait le supprimer », nous pouvons constater que nous avons changé de planète.


C'est à l'aune de ces mutations idéologiques que l'on peut mesurer l'infusion grandissante, dans les sociétés occidentales et pas seulement, des théories islamistes. Aussi, quand les présidentes des trois plus prestigieuses universités des États-Unis répondent que « cela dépend du contexte » pour refuser de condamner les appels à l'assassinat des Juifs, il s'agit là, tout à la fois, d'une manifestation inédite de l'exécration des Juifs et, du même mouvement, d'une adhésion de facto à une analyse frériste de la situation. Dans cette nation multiculturelle et qui se revendique comme telle, toutes les opinions sont protégées par la Constitution et le pire de la bêtise (6) peut croiser et côtoyer le plus resplendissant savoir.

 

Le Grand Satan himself


Dans ce pays-continent l'appartenance religieuse est considérée comme le ciment du tissu social et le recours au communautarisme comme un habitus. Il ne faut pas oublier que sur le sceau des États-Unis figure la devise latine E Pluribus Unum (l’unité naît de la pluralité). La laïcité telle que nous la pratiquons est incompréhensible pour ces partisans à tout crin du communautarisme comme un horizon indispensable. Les prédicateurs de l'Islam politique l'ont analysé, parfaitement intégré, et ils s'en donnent à cœur joie. Aujourd'hui, le pays du Grand Satan lui même est considéré comme terre de mission. Il suffit pour s'en convaincre de voir la multiplicité et la nature des prêches des imams américains, tels que les rapporte la chaîne Memri TV (consultable gratuitement sur internet).


Je subodore la jouissance que peuvent ressentir tous les partisans et dirigeants de l'islamisme politique à intervenir ainsi au cœur même du dispositif de l'ennemi américain. Imaginez le bonheur du militant islamiste Tarek Bazzi qui peut qualifier publiquement le Président des États-Unis de « Génocide Joe »... sous la protection de la police américaine et du FBI ! Et combien doit-il être en joie d'admirer la foule des manifestants présents pour l'accueillir, en toute quiétude, et scandant : « Mort à l'Amérique ! Mort à Israël ! ». Cette scène ne se déroule pas à Téhéran mais au cœur du Michigan, à Dearborn. Et cette fiesta islamiste s'organise au cours d'un rassemblement tenu à l'occasion de la journée internationale Al-Qods, célébration de soutien à la cause palestinienne inventée par l'Ayatollah Khomeiny ! (7)


Tarek Bazzi peut également librement expliquer que « c’est l’ensemble du système des États-Unis qui doit disparaître ». Et reprenant le réquisitoire de Malcolm X, il s'exclame : « Nous vivons dans l’un des pays les plus pourris qui ait jamais existé sur cette terre. » Tarek Bazzi conclut ces aimables propos par un constat : « mort à Israël  est devenu le chant le plus logique crié à travers le monde aujourd’hui ». Dans ce même meeting, l’imam de l’État, Oussama Abdulghani, qui lui succède à la tribune, affirme : « Israël est un cancer et un projet maléfique. » (8)

 

Capitaine Crochet


En Grande Bretagne où, depuis les années 90, l'implantation des islamistes, afghans, saoudiens et pakistanais notamment, se fait en toute liberté, les déclarations-provocations sur la nécessaire islamisation de la société sont monnaie courante.



L'imam Abou Hamza prêche lors de la prière du vendredi près de la mosquée de Finsbury Park au nord de Londres le 26 mars 2004.

Photo Odd Andersen / AFP


L'histoire de Abou Hamza est à cet égard exemplaire. Né à Alexandrie en 1958, il émigre à Londres en 1979 avant de se rendre en Afghanistan —où il aurait perdu un œil et ses mains lors d'une opération de déminage—, puis en Bosnie pour combattre Serbes et Croates. Rentré à Londres en 1994, il s'autoproclame cheikh. En 1997, il commence sa prédication à la mosquée de Finsbury Park au cœur de ce qui est appelé le "Londonistan". Il y devient le leader du groupe "Supporters of Sharia", un groupe extrémiste prônant la stricte application de la charia. Il se rend également célèbre par ses nombreuses déclarations publiques à Hyde Park, à Londres. L'une de ses plus célèbres harangues appelle à la conversion obligée de la famille royale et d’Élisabeth II. Ses provocations sont telles que "capitaine Crochet" (ainsi surnommé par la presse britannique) est mis en procès.

Au cours des perquisitions à son domicile, la police découvre 2.700 enregistrements audio et 570 cassettes vidéo sur lesquels, Abou Hamza appelle à "saigner" l'ennemi, si besoin avec un couteau de cuisine, sans épargner les femmes et les enfants.


Parmi les extraits de ses discours, note le journaliste Jean Pierre Langellier, on retiendra ainsi : "Tuer un kafir (non-musulman), c'est OK, même sans raison", ou : "Nous haïssons les juifs, car ils corrompent la terre." Le prêcheur s'en prend aussi, entre autres, aux homosexuels, aux femmes "en bikini" et à la famille royale, la reine étant gracieusement comparée à un "singe". (9)


Reconnu coupable d'organisation de complots et de prises d'otages (seize touristes au Yémen en 1998 dont deux Américains), d'assassinats -entre autres le meurtre d'un scientifique néo-zélandais et de la mort de quatre autres personnes-, il est emprisonné en Grande Bretagne en 2004, puis est extradé aux États-Unis le 5 octobre 2012 . Depuis janvier 2015 il y purge une peine de prison à vie."Abou Hamza n'a pas été condamné pour ses paroles", avait déclaré le procureur fédéral de New York, Edward Kim, avant le prononcé de la sentence. "Ses crimes se sont vraiment étendus à la planète, du Yémen à l'Afghanistan, jusqu'aux États-Unis."


Mais, pendant vingt ans, Abou Hamza a utilisé, avec art, cette liberté totale d'expression dont il veut la mort, une fois le pouvoir obtenu. Ainsi il a pu organiser, convertir et mener le combat de l'Islam politique, dans cette société où la laïcité n'existe pas (10). Cette façon de faire société est étonnante à plus d'un titre. Ainsi, en Grande Bretagne, il existe des tribunaux islamiques établis par deux institutions musulmanes, le Muslim arbritation Tribunal et l'Islamic sharia Council, à l'occasion d'une loi de 1996. Cette loi qui flirte, à l'évidence, avec l'établissement de la Charia, permet de recourir à l’arbitrage pour résoudre certains conflits sans passer par le juge !


Le projet d'Abou Hamza, qui, lui, avait revendiqué son appartenance à Al Qaida, mais qui est l'avenir commun dessiné par toutes les branches de l'islamisme politique et djihadiste, est d'assigner à résidence les musulmans dans leur communauté, et de les emprisonner dans un espace idéologique extrémiste. Il fait monter ainsi la peur dans le reste de la société, que le populisme d'extrême droite récupère dans cette action-réaction mortifère désormais établie de par le monde.


En France, la jeunesse est particulièrement la cible tout à la fois de l’extrême-droite et des Frères musulmans et de leurs alliés gauchistes. L’analyse électorale de la dernière élection présidentielle, menée par les chercheurs en sciences politiques Vincent Tiberj et Laurent Lardeux, souligne que les candidats Mélenchon et Le Pen sont arrivés largement en tête chez les 18-34 ans (35,5 % ont voté pour le candidat LFI, 29 % pour la candidate RN), et c'est principalement pour leurs positions culturelles, comme le rapport à la diversité, au genre, à l’autorité, que leurs choix se sont faits ! L'avenir a de beaux jours devant lui, comme dit l'adage.

 

Les dits de l'érudit


Les propos de l'"érudit et juriste islamique" britannique Haitham al-Haddad méritent de retenir également notre attention. Celui-ci préside aux destinées du "Comité de la fatwa pour le Conseil islamique de l’Europe". A Manchester, en août 2023, se tenait une table ronde de cette organisation sur les "musulmans en Occident". L'érudit explique que la situation des musulmans au Royaume-Uni et en Occident est bien meilleure qu’elle ne l’était il y a 20 ans et il souligne : « si vous sortiez, vous penseriez que vous êtes dans un "deuxième Afghanistan", mais c’est en fait le "Londonistan" ». Et Haitham Al-Haddad conseille aux musulmans de ne pas se considérer comme une « minorité soumise », parce qu’ils sont les « chefs de file de l’humanité ». (11)


Cette référence à l'Afghanistan est particulièrement signifiante quand on sait l'emprisonnement total des femmes dans la société talibane. Pour l'érudit, les principes qu'il professe depuis de nombreuses années sont clairs :

« l'homosexualité est un fléau et un acte criminel (...) On ne devrait pas demander à un homme pourquoi il frappe sa femme, car c’est quelque chose qui se déroule entre eux. (…) Le rôle le plus honorable et le plus digne pour une femme est de s’efforcer d’être une bonne épouse. (...) Ce rôle assure non seulement le meilleur à une femme dans l’au-delà, mais correspond également parfaitement à sa disposition naturelle. » Et pour monsieur Al-Haddad, il existe «  un consensus de tous les érudits sur le fait que l’excision est la sunnah [la méthode appropriée] ». Naturellement (sic), le même explique que « les Juifs sont les descendants des singes et des porcs. »


La continuation de la laïcité à la française, qui est un marqueur de notre modèle social et culturel, n'est plus assurée. Cet espace, évidemment perfectible où, depuis 1905 la sphère de l'instruction publique et privée sont séparées, où les rituels et les interdits cultuels restent à la porte de l’École, construit non pas des espaces d'exclusion mais des espaces de liberté. Le face-à-face entre les tenants d'une autre manière de la pratiquer et nous devient vif. Pourtant cette réalité a été inventée au moment même où notre République naissait. Rappelons-nous Condorcet : « Il était donc rigoureusement nécessaire de séparer de la morale les principes de toute religion et de n’admettre dans l’instruction publique l’enseignement d’aucun culte religieux (…) [de façon que vienne le temps] où chaque homme enfin trouvera dans ses propres connaissances, dans la rectitude de son esprit, des armes suffisantes pour repousser toutes les ruses de la charlatanerie. » (12)


Michel Strulovici


NOTES


(1). Alain Bauer, sur Figarovox, 20 août 2017.

 

(2). "Les attentats islamistes dans le monde. 1979-2021". Fondation pour l'innovation politique, septembre 2021. 

 

(3). "Aux origines des cultures du peuple : entretien avec Kateb Yacine" (1987), dans Revue Awal, n° 9/1992 - Hommage à Kateb Yacine, Kateb Yacine, éd. MSH, 1992, p. 125.


(4). La Oumma est la communauté des musulmans, indépendamment de leur nationalité, de leurs liens sanguins et des pouvoirs politiques qui les gouvernent. Ce terme est synonyme de “umma islamiyya”, qui signifie "la nation islamique". Elle est unie par la foi en Dieu et le message du Prophète  La oumma est un concept central dans l’Islam, représentant la solidarité et l’unité entre les croyants.

                                                                           

(5). Gilles Kepel, interview pour Grand Continent, le 1er novembre 2020.                 

 

(6). Une américaine, Danielle Johnson, dite "Ayoka" sur les réseaux sociaux a cru « l' apocalypse arrivée » au moment de l'éclipse totale, en début de mois. Elle a alors tué son mari et jeté ses filles hors de sa voiture, rapporte La Voix du Nord dans son édition du 11 Avril 2024.

 

(7). Al-Quds ou Al Quods, également connu sous le nom d’Al-Quds Al-Arabi, est un terme arabe qui se traduit par "le saint" ou "le sacré". C’est l’un des noms arabes de Jérusalem.                     

 

(8). Rapporté par Memri TV le 5 avril 2024.

 

(9). Le Monde du 8 février 2006.

 

(10).  Il n'y a pas de séparation de l’Église et de l’État en Angleterre puisque l’Église anglicane est Église d’État avec le Roi comme gouverneur suprême (Supreme Governor of the Church of England), dont la cérémonie du couronnement est elle-même religieuse, comme le monde entier a pu le voir le 6 mai 2023 pour le couronnement de Charles III tenue sous les ordres de l'archevêque de Cantorbery.

 

(11). Cette table ronde faisait partie de la conférence “Anchored by Quran” organisée par le Michigan Miftaah Institute à Manchester et Londres en août 2023 et a été téléchargée sur la chaîne YouTube du Miftah Institute le 26 septembre. Deux universitaires islamiques américains ont également participé à la table ronde, Yasser Qadhi, doyen du Séminaire islamique d’Amérique et érudit résidant au Texas et dirigeant du East Plano Islamic Center et Abdullah Waheed, cofondateur et doyen de l’Institut Miftaah et directeur des affaires islamiques au Flint Islamic Center dans le Michigan.


(12). Condorcet, Cinq Mémoires sur l’instruction publique”, présentés à l'Assemblée constituante le 21 avril 1792. 


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