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dimanche 7 juin 2026

Les magnifiques (chronique pour voir)

Citation de l'écrivain Michel Butor (1926-2016) graphée sur l'un des murs du château d'Assas au Vigan (Gard). Usée par le temps et les intempéries peut-être, cette phrase dit ceci : « Nous surgissons dans l'entremonde en nous glissant dans les fissures » Une chronique comme une traversée libre des jours : lectures, films, conversations, paysages, inquiétudes politiques et éclats de beauté. Pour ce second rendez-vous, Daniel Conrod choisit de ne pas céder à l’injonction de commenter à chaud le vacarme du moment. Entre le vertige d’une parole politique qui sidère et la nécessité de reprendre souffle, il emprunte des chemins de traverse — ceux du cinéma, de la mémoire et des œuvres qui éclairent autrement notre époque. Là où le tumulte confine à l’impuissance, surgissent encore des formes de grâce. les humanités, ça n'est pas pareil. Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : Sur le banquet, site qu'il a créé, Daniel Conrod tient chronique, tous les quinze jours. En affinités (sans la moindre rivalité), ces chroniques trouvent hospitalité sur le site des humanités. / Jean-Marc Adolphe Ce que nous disent les gens et les choses #2. Par Daniel Conrod D’abord je voudrais vous confier quelque chose de pas simple. Cela fait quelques jours que je retourne la question Bardella dans tous les sens en vue de cette chronique. Pourquoi Jordan Bardella ? Parce qu’il est passé à la télé (LCI) il y a une semaine environ et que sa prestation que j’ai regardée en replay me semble avoir balancé une nouvelle paire de baffes, pour ne pas dire plus, en pleine figure du progressisme et renforcé à la fois, comme s’il en était besoin, la notoriété et la capacité supposée du personnage à gouverner le pays. J’y ai passé un temps précieux au bout duquel je ne suis guère plus avancé. Ecrire là-dessus ? Utile pas utile ? J’ai un gros doute. Et toujours cette même lancinante interrogation dès lors qu’on essaie d’articuler quelques phrases un peu sensées à propos d’à peu près n’importe quel objet de notre présent tourneboulé : quoi faire ? On est à peu près tous et toutes sonnés, abasourdis tous les jours ou presque par l’étendue de notre impuissance. Comprendre ce qui se passe nous est devenu souvent hors de portée. Du moins en avons-nous le sentiment. « D’abord voir clair ! » nous répétait notre professeur de philosophie en 1970. OK pour voir clair mais dans quoi et avec quelle paire de lunettes ? De cet étrange épisode bardellien, il me reste quelques notes, pas toutes à jeter, mais rien de suffisamment nutritif, sauf à faire du bavardage comme tout le monde et ajouter à la gloire de notre condottiere nouvellement associé, nous dit-on, à je ne sais trop quelle branche royale remontant à la nuit des temps. Pour l’heure, je baisse l’échelle. J’y reviendrai le moment venu, mais avec une besace un peu plus fournie. Il faut quelquefois rabattre son pavillon mais le faire à découvert et, autant que possible, avec grâce. Et justement, cette grâce, je crois l’avoir reçue deux fois récemment. La première en allant au cinéma voir le film DAO du réalisateur Alain Gomis, la seconde, en regardant sur Arte la série Etty du réalisateur israélien Hagai Levi (BeTipul/En thérapie…), deux œuvres immenses, d’une beauté foudroyante, en apparence très éloignées l’une de l’autre mais dans le contexte du moment, deux œuvres sœurs par-dessus le temps, deux œuvres nécessaires quant aux enjeux qui les inspirent, les soulèvent et les propulsent au devant de nous, telles des phares. Et l’écrivant, je pèse mes mots. DAO, c’est l’histoire d’une femme française noire, Gloria (magnifique Katy Correa), une femme autonome, courageuse, émancipée, une mère attentive qui travaille, une compagne parfois rugueuse. Gloria s’apprête à marier sa fille. Avant l’événement qu’elle ne prend pas à la légère, loin s’en faut, elle l’emmène en Guinée Bissau dont sa famille est originaire pour participer aux cérémonies organisées en l’honneur de son père à elle, Gloria, mort quelques mois auparavant, cérémonies qui permettront à celui-ci de trouver sa place pour toujours dans la vaste société des Ancêtres. Cette cérémonie traditionnelle d’une minutie protocolaire fait diptyque et carrefour avec le mariage de la fille qui a lieu un peu plus tard dans une grande maison de la région parisienne. Les deux récits se superposent, s’entrecroisent ou se complètent. C’est une épopée qui ne dit pas son nom. On comprend vite que tout cela va durer. On accepte de ne pas tout saisir dans l’instant. On écarquille yeux et oreilles. Tantôt feu d’artifice, tantôt bourrasque, ça voltige de tous côtés. Ce film-continent dont les femmes sont autant les cariatides que les raconteuses dure plus de trois heures. Et au milieu de cette saga qui brasse et chahute le passé, le présent, les anciens, les jeunes, ceux qui ont quitté le village, ceux qui sont restés, les femmes, les hommes, les acteurs professionnels (il y en a quelques-uns), les non professionnels (les plus nombreux), le documentaire, la fiction, la grande histoire, les affaires domestiques ou encore les mille manières de se vivre et de se penser comme noir.e.s dans le pays de France…, au milieu de tout cela, se faufilent de brefs extraits filmés des castings ayant précédé le tournage du film : il y est surtout question de comment plusieurs de ses protagonistes se projettent dans le personnage qu’ils vont être ou jouer… On n’en finirait pas de broder par-dessus cette sorte de tapisserie vivante qui semble se fabriquer à toute vitesse sous nos yeux de spectateurs et témoins. Etty, c’est l’histoire d’une autre femme réelle d’une autre époque. Elle s’appelle Etty Hillesum. Elle est juive. Elle a 27 ans. Elle est étudiante en littérature russe. Son projet de vie, c’est d’être un jour une grande écrivaine. Sur le conseil de son thérapeute, Julius Spier, un disciple de Jung, qui devient son amant, elle tient un journal intime. Etty Hillesum vit dans un Amsterdam sous le joug de l’occupant Nazi dont la présence est d’autant plus effroyable qu’elle nous est infiniment plus donnée à imaginer, à ressentir qu’elle nous est montrée frontalement. On n’est pas dans un film à costumes. D’ailleurs, le scénariste et réalisateur Hagai Levi a l’idée littéralement prodigieuse qui change tout : déplacer l’histoire réelle de Etty Hillesum dans un Amsterdam des années 70/80. C’est à dire beaucoup plus près de nous. Le trouble qui en résulte est considérable. A chaque instant, on s’interroge. De qui de quoi cette Etty Hillesum était/est la contemporaine ? De qui de quoi sommes-nous les contemporains ? Partout présente dans les six épisodes de la série, la menace de la tyrannie nous est-elle à ce point (re)devenue si proche ? A partir de quoi fusent les questions, la moindre n’étant pas : que ferais-je, moi, dans pareille situation ? Etty Hilsum est déportée à Auschwitz en septembre 1943. Elle y est assassinée en novembre de la même année. Elle est interprétée par une comédienne d’exception, sidérante de vérité, l’autrichienne Julia Windischbauer dont on imagine qu’elle se réinvente sous nos yeux en même temps qu’elle donne corps, parole, pensée, voix et écriture à son personnage. La série Etty est la libre adaptation du journal intime de Etty Hillesum tenu entre 1941 et 1943 et publié aux Pays-Bas en 1981 seulement (et en France en 1985). En libre accès sur Arte, la série Etty est également visible sur grand écran dans certaines salles en région et à Paris où elle est présentée en deux parties de trois épisodes chacune. Un dernier mot pour la route comme on le dit du dernier verre… Edgar Morin qui vient de nous quitter a cent deux ans lorsqu’il publie Encore un moment chez Gallimard. S’il y exprime sa tristesse de devoir quitter la vie sans rien savoir de ce qu’il va advenir de ce monde tel qu’il est, il y apporte ce trait d’esprit : « Je vais partir en plein suspense ! » Cela vaut bien une chronique sur Jordan Bardella (que j’écrirai sans doute un jour). Daniel Conrod (chronique initialement publiée sur Le Banquet le 6 juin 2026) https://www.lebanquet.eu Nous avons fait le choix d'un site entièrement gratuit,sans publicité, qui ne dépend que du soutien de nos lecteurs.

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