top of page

29 décembre. En partenariat avec le roi Pelé


Pelé frappe un ballon au-dessus de sa tête en 1968 avec un mouvement acrobatique. Photo Associated Press
Pelé frappe un ballon au-dessus de sa tête en 1968 avec un mouvement acrobatique. Photo Associated Press

Avec Merce Cunningham et Pina Bausch en renfort, on lui rend hommage : Edson Arantes do Nascimento, plus connu sous le nom de Pelé, a définitivement fermé les yeux le 29 décembre 2022 à l’hôpital Albert-Einstein de São Paulo, mais il a pris soin, avant de partir, de bâtir une fondation qui s'engage contre la pauvreté et l'éducation : fondation à laquelle s'associent les humanités, à partir de 2026 : c'est-à-dire demain.

 J-3 : DONS DÉFISCALISABLES JUSQU'AU 31/12/2025  

Compte à rebours : Il nous reste 3 jours pour espérer réunir d'ici le 31 décembre 6.000 € (dont 2.000 € seront consacrés à l'enquête sur les déportations d'enfants ukrainiens).

Depuis le lancement de cette campagne (le 31 octobre), cinquante-neuf donateurs, 3.700 €.


Pour mémoire, nous avons fait le choix d'un site entièrement gratuit, sans publicité, qui ne dépend que de l'engagement de nos lecteurs. Jusqu'au 31/12/2025, les dons sont défiscalisables (à hauteur de 66% du montant du don). Un don de 25 € ne revient ainsi qu'à 8,50 € (17 € pour un don de 50 €, 34 € pour un don de 100 €, 85 € pour un don de 250 €). Dons ou abonnements ICI


 L'IMAGE DU JOUR


En tête de publication : Le roi Pelé n'a pas su dribbler la mort. Il y a trois ans, le 29 décembre 2022, il fermait les yeux pour de bon, à l’hôpital Albert-Einstein de São Paulo, des suites d’un cancer du côlon. On a une bonne raison de lui rendre hommage ce jour (avec Merce Cunningham et Pina Bausch en renforts, voir en fin de publication) : avec la fille de Pelé, Kely Nascimento, les humanités sont en train de convenir d'un partenariat éditorial à partir de 2026, pour contribuer à éditorialiser et faire savoir ce que fait la Fondation Pelé. Parce que, en effet, Pelé n'a pas quitté ce bas monde sans laisser derrière lui une fondation : pour le meilleur et pour le meilleur.


Pelé a très tôt associé sa légende sportive à un plaidoyer pour l’enfance et l’éducation. Lors de son 1000ᵉ but, en 1969, il dédie publiquement cet exploit aux enfants pauvres du Brésil, appelant à investir dans leur santé et leur scolarité plutôt que dans la seule gloire footballistique. Comme ambassadeur de bonne volonté de l’UNICEF et « Champion pour le sport » de l’UNESCO à partir de 1994, il soutient des campagnes liant sport, droits de l’enfant et accès à l’éducation, convaincu que le football peut être un levier de mobilité sociale. En 2018, il crée la Pelé Foundation, qui finance des ONG travaillant spécifiquement sur la pauvreté et l’éducation (comme Pencils of Promise), et participe à la mise en place d’infrastructures éducatives et sportives pour les enfants des favelas, à Santos notamment, en partenariat avec d’autres fondations.


Quelques exemples concrets : Écoles Pencils of Promise : la fondation cofinance des constructions et rénovations d’écoles au Ghana, au Guatemala et au Laos, via Pencils of Promise, qui a déjà bâti plus de 550–580 écoles et soutient l’éducation de plus de 230.000 élèves (salles de classe, sanitaires, formation des enseignant·es). Programmes de leadership et d’égalité via la Nascimento Foundation (pilotée par sa fille Kely Nascimento) : bourses et ateliers où le sport et les arts servent de support à des modules d’éducation, de leadership et de prévention des violences de genre pour des jeunes en Ouganda, au Brésil, au Kenya ou au Belize. “Safe place to play” à Santos : en partenariat avec l’UEFA Foundation for Children et la Johan Cruyff Foundation, la Fondation Pelé soutient la création d’un espace sécurisé de jeu et d’apprentissage dans un quartier populaire de Santos, où le terrain de sport sert de porte d’entrée à des activités éducatives.


 ÉPHÉMÉRIDE. LE JOUR DU SALPÊTRE


Le calendrier républicain dédiait le 29 décembre au salpêtre, matière trouble, entre engrais et poudre à canon, promesse de fertilité et menace d’explosion. L’histoire de ce jour semble justement hésiter entre germination de nouveaux mondes et déflagrations meurtrières.

Pour rappel : Le calendrier républicain, ou calendrier révolutionnaire, est un calendrier civil instauré pendant la Révolution française pour rompre avec la monarchie et le christianisme. Adopté en 1793 mais rétrodaté au 22 septembre 1792 (proclamation de la Première République et équinoxe d’automne), il compte des années numérotées à partir de l’« an I » de la République. L’année y est divisée en 12 mois de 30 jours aux noms liés aux saisons (Vendémiaire, Brumaire, Nivôse, etc.), découpés en « décades » de 10 jours, complétés par 5 ou 6 jours dits complémentaires, avant d’être abandonné au profit du calendrier grégorien en 1806.


Il y a de cela 1.150 ans, le 29 décembre 875, Charles le Chauve est couronné empereur d’Occident par le pape Jean VIII, tentative de ranimer la flamme carolingienne dans un empire déjà morcelé. La cérémonie, qui rejoue le geste fondateur accompli sur Charlemagne, cherche à réaffirmer l’unité d’une chrétienté déjà travaillée par les fractures et les ambitions rivales. Mais derrière la pompe impériale, les principautés s’émancipent, les seigneurs s’enracinent dans leurs fiefs, et la couronne carolingienne n’est plus qu’un fragile halo posé sur un puzzle de pouvoirs locaux. 846 ans plus tard, le 29 décembre 1721, au large de l’Afrique, la France occupe et « baptise » l’Île-de-France, future île Maurice : un nom posé comme un drapeau sur une terre déjà habitée, prélude à des siècles de circulation forcée d’hommes et de marchandises.


Le XIXᵉ siècle, lui, porte la marque des catastrophes. Ce 29 décembre, en Irlande, on célèbre la Constitution (Bunreacht na hÉireann), adoptée par référendum le 1ᵉʳ juillet 1937, mais entrée en vigueur le 29 décembre 1937. Cependant, pas de grand tintouin : les « célébrations » restent discrètes. Peut-être parce qu’un lointain fantôme hante cette date du 29 décembre :

 

Le 29 décembre 1845, dans un hameau battu par le vent au nord de Galway, un paysan du nom de Seamus Ó Faoláin prit la route avant l’aube. Il marchait en silence, les mains dans ses poches vides, longeant des champs où la terre retournée exhalait encore cette odeur douce-amère de pourriture. La pomme de terre, depuis des mois, se décomposait sous ses yeux : une bouillie noire, gluante, qui ne nourrissait plus personne.

Depuis la première récolte perdue, Seamus avait vendu un cochon, puis la vache, puis les outils les moins nécessaires. À chaque marché, le même spectacle : des sacs de grain destinés à l’exportation, scellés et surveillés, tandis que les corps s’affinaient, que les joues se creusaient. Il avait écrit une fois à un cousin parti en Amérique, mais la lettre n’était jamais arrivée, ou jamais revenue. Restaient sa femme, Máire, et leurs deux enfants, dont le ventre gonflé par la faim commençait déjà à trahir la misère.

Ce matin-là, le 29 décembre, on parlait à la messe de la Nativité et de l’espérance, mais Seamus, lui, ne voyait plus que l’hiver sans fin. La rumeur courait que le mildiou reviendrait l’année suivante, que la terre était maudite, que même les prières n’y pouvaient rien. Certains disaient que c’était la colère de Dieu, d’autres murmuraient que c’était la faute de Londres, qui laissait partir les bateaux pleins à craquer pendant que les villages se vidaient de leurs vivants. Lui n’avait plus de mots, seulement une fatigue épaisse comme la brume.

Après la messe, Seamus prit à l’écart le vieux curé pour lui parler de ses dettes, de la rente qu’il ne pourrait plus payer. Le regard fuyant du prêtre lui répondit avant les paroles : la compassion ne suffisait pas, les propriétaires ne renonçaient à rien. La maison serait bientôt saisie, la famille chassée, ou forcée d’embarquer sur l’un de ces bateaux où l’on mourait plus souvent qu’on n’arrivait.

À la tombée du jour, alors que Máire essayait d’allonger une soupe claire autour d’un quignon de pain rassis, Seamus sortit, prétextant une dernière tournée des champs. Le ciel était bas, d’un gris uniforme, sans étoiles. Il s’arrêta au bord du petit pont de pierre qui enjambait le ruisseau, celui où il avait joué enfant, celui où il avait demandé la main de Máire. Dans le grondement de l’eau, il crut entendre les voix de ceux qui partaient, ceux qui mouraient, ceux qui ne reviendraient pas.

Il pensa à ses enfants, à leurs mains minuscules serrées sur des écuelles vides. Il se dit que son corps en moins, ce serait une bouche de moins à nourrir, un fardeau de moins pour eux. La pensée le traversa comme une lame, rapide et froide. Il enleva sa veste, la plia soigneusement sur la rambarde, y glissa le chapelet de sa mère. Puis, sans un cri, Seamus bascula dans l’eau noire.

Le lendemain, les voisins retrouvèrent sa veste et comprirent sans qu’on leur explique. On dit au village que la famine avait emporté Seamus Ó Faoláin avant même que la maladie ne s’en charge. Dans les années qui suivirent, certains prirent l’habitude de dire que, pour eux, la Grande Famine avait vraiment commencé ce 29 décembre 1845, le jour où un homme trop épuisé pour espérer avait préféré disparaître plutôt que regarder mourir les siens.

Ainsi, dans la mémoire du hameau, la catastrophe ne commence pas avec un décret ou un chiffre, mais avec le geste silencieux d’un paysan qui se laisse engloutir par l’eau, comme tant d’autres seront engloutis par la faim, les maladies et les bateaux de l’exil.


Rowan Gillespie est un sculpteur irlandais né à Dublin en 1953, surtout connu pour ses statues en bronze figuratives, souvent marquées par des thèmes de souffrance, de migration et de mémoire historique. Son œuvre la plus emblématique sur la Grande Famine est le mémorial Famine (1997) sur Custom House Quay, à Dublin : une série de silhouettes faméliques, hommes, femmes et enfants en haillons, qui avancent vers le port comme si elles se dirigeaient vers les bateaux de l’exil. Ces figures ont trouvé un écho transatlantique avec un ensemble de statues « jumelles » à Ireland Park, à Toronto, dédiées aux réfugiés de la famine arrivés au Canada.
Rowan Gillespie est un sculpteur irlandais né à Dublin en 1953, surtout connu pour ses statues en bronze figuratives, souvent marquées par des thèmes de souffrance, de migration et de mémoire historique. Son œuvre la plus emblématique sur la Grande Famine est le mémorial Famine (1997) sur Custom House Quay, à Dublin : une série de silhouettes faméliques, hommes, femmes et enfants en haillons, qui avancent vers le port comme si elles se dirigeaient vers les bateaux de l’exil. Ces figures ont trouvé un écho transatlantique avec un ensemble de statues « jumelles » à Ireland Park, à Toronto, dédiées aux réfugiés de la famine arrivés au Canada.

La Grande Famine irlandaise (1845‑1852) résulte de la destruction répétée des récoltes de pommes de terre par le mildiou, dans une société où une grande partie des paysans pauvres dépend presque exclusivement de ce tubercule pour se nourrir. La crise est aggravée par la domination britannique, les structures agraires inégalitaires et le maintien des exportations de denrées, malgré la misère. On estime qu’environ un million de personnes meurent de faim ou de maladie et qu’un autre million émigre, notamment vers l’Amérique du Nord, laissant une empreinte durable sur la démographie, la mémoire collective et la diaspora irlandaise.

 

De très nombreuses œuvres littéraires et picturales évoquent cette Grande Famine, mais beaucoup restent peu connues hors d’Irlande. On peut mentionner : Famine (1937), de Liam O’Flaherty, grand roman réaliste centré sur une communauté rurale, qui donne chair à la faim, aux expropriations et à l’exil ; Under the Hawthorn Tree (1990), de Marita Conlon-McKenna, roman jeunesse devenu classique, qui suit trois enfants pendant la famine (premier volume de la série Children of the Famine) ; ou encore Star of the Sea (2002), de Joseph O’Connor, roman polyphonique situé sur un « famine ship » en route vers l’Amérique, qui mêle enquête, mémoire coloniale et critique sociale. La poésie n’est pas en reste, avec, notamment, “Quarantine”, de la poétesse Eavan Boland, poème bref et déchirant, inspiré d’un récit de couple mort pendant la famine, souvent cité comme l’un des textes contemporains les plus puissants sur ce traumatisme. (Lire en PDF ci-dessous, traduit en français par Martine De Clercq).

 


Dans la peinture et les arts visuels, il faut mentionner The Discovery of the Potato Blight in Ireland (1847), de Daniel Macdonald, une des rares œuvres contemporaines montrant directement la découverte d’une récolte détruite ; scène d’une famille confrontée aux tubercules pourris (ICI) ; ou encore les gravures de James Mahony pour l’Illustrated London News en 184, qui  comptent parmi les images les plus marquantes de la Grande Famine. Envoyé dans l’ouest de l’Irlande (Skibbereen, Cahera, Schull, Dunmanway), Mahony dessine des scènes de cabanes en ruine, de paysans squelettiques, de files devant les soupes populaires, qui seront gravées sur bois et publiées sous le titre « Sketches in the West of Ireland ». Diffusées dans un journal à grand tirage londonien, ces images jouent un rôle clé : elles exposent au public victorien l’ampleur de la catastrophe, tout en la filtrant par les codes visuels de l’époque, oscillant entre compassion, exotisation et regard colonial (ICI).

La Grande Famine a engendré, en Irlande et dans toute la diaspora, une véritable géographie de la mémoire. Des dizaines de monuments et musées jalonnent aujourd’hui l’île, souvent sur les sites mêmes des anciens workhouses, des fosses communes ou des ports d’embarquement, comme le Famine Memorial de Dublin, la famine ship de Murrisk ou le National Famine Museum de Strokestown Park. Hors d’Irlande, croix celtiques, sculptures et parcs commémoratifs s’élèvent à Liverpool, Boston, New York, Toronto, Grosse-Île au Québec, Sydney ou Melbourne, rappelant l’exil massif et les morts du voyage. Cette cartographie de monuments, de plaques et de musées dit combien la famine reste un traumatisme fondateur, mais aussi un point d’ancrage pour penser migrations, inégalités et solidarités contemporaines.


Et aussi... Guerre de Crimée, Wounded Knee,


Il y aurait encore mille et une histoires à raconter. Mais on en garde sous le coude, pour les prochaines années (si on est encore là). Rapide revue des troupes :


Il y a 170 ans, le 29 décembre 1855, l’Autriche adresse un ultimatum à la Russie dans la guerre de Crimée, démonstration diplomatique qui annonce un nouvel équilibre de forces en Europe. Cet ultimatum cristallise un moment où une puissance intermédiaire tente de contenir l’expansion russe sans entrer en guerre directe, par la pression diplomatique et la menace implicite de basculer dans le camp adverse. L’Autriche, officiellement neutre mais de plus en plus hostile à Saint-Pétersbourg, pousse alors le tsar à accepter des conditions de paix qui limitent sa présence en mer Noire et son influence dans les Balkans, au nom de « l’équilibre européen ». L’épisode de 1855 laisse une trace durable : la Russie vit l’attitude autrichienne comme une trahison, ce qui empoisonne la relation bilatérale sur le long terme, illustrant combien une « neutralité hostile » ou une diplomatie coercitive peuvent produire des ressentiments qui pèsent ensuite sur tout l’équilibre continental.


Survivants du massacre de Wounded Knee, 1891. Photo John C. Grabill.
Survivants du massacre de Wounded Knee, 1891. Photo John C. Grabill.

Il y a 135 ans, le 29 décembre 1890, à Wounded Knee, dans les plaines enneigées du Dakota du Sud, la cavalerie américaine massacre des centaines de Lakotas, scellant dans le sang la fin des guerres indiennes. Aujourd’hui aux États-Unis, Les Lakotas (Teton Sioux) constituent l’une des trois grandes branches du peuple sioux (avec Dakotas et Nakotas) et vivent principalement dans les Grandes Plaines, surtout dans le Dakota du Sud, le Dakota du Nord, le Nebraska et le Montana. Ils sont répartis en plusieurs tribus reconnues par l’État fédéral, notamment les Oglala, Miniconjou, Hunkpapa, Brulé, etc., dont les réserves couvrent une partie de l’ancien territoire sioux. La plus connue est la réserve de Pine Ridge (en Lakota: Wazí Aháŋhaŋ Oyáŋke), siège de l’Oglala Sioux Tribe, qui couvre une vaste zone du sud-ouest du Dakota du Sud et accueille plus de 3 000 habitants dans la seule localité de Pine Ridge, dont l’écrasante majorité se déclare indigène. D’autres réserves et communautés lakotas existent (Rosebud, Cheyenne River, Standing Rock, Lower Brule, etc.), formant un ensemble d’environ 20 à 30.000 Lakotas aux États-Unis, selon les estimations combinant tribus et recensements.


L’Amérique latine, elle aussi, trouve un fragile répit ce 29 décembre : en 1996, le gouvernement du Guatemala et la guérilla signent un accord de paix, après trente-six ans de guerre civile et plus de cent quarante mille morts, en majorité des populations indigènes. En 2015, l’OMS annonce la fin de l’épidémie d’Ebola en Guinée, scellant des mois de peur, de soins, de gestes répétés avec des gants et des combinaisons, où chaque contact pouvait être fatal.


Mais ce jour n’est pas seulement celui de la poudre et des dépossessions. Le 29 décembre 1965, le Betchouanaland accède à l’indépendance et devient le Botswana, au sud de l’Afrique, dessinant un rare récit de stabilité sur le continent. En Chine, le 29 décembre 1986, malgré l’interdiction de la dictature, des milliers d’étudiants manifestent à Pékin, premières étincelles de ce qui se transformera plus tard en révolte écrasée sur la place Tian’anmen. Trois ans plus tard, en 1989, Václav Havel, dramaturge devenu dissident, est élu président de la Tchécoslovaquie, incarnant le passage de la prison à la tribune.

​Ce jour voit naître ou disparaître des figures qui ont travaillé, chacune à sa manière, la matière du monde. En 1800, Charles Goodyear, inventeur de la vulcanisation du caoutchouc, donne à la gomme une élasticité stable qui transformera l’industrie. En 1925, Félix Vallotton s’éteint, laissant ses bois gravés aux noirs tranchants. Le 29 décembre 1986 meurt Andreï Tarkovski, cinéaste soviétique des paysages intérieurs et des lentes traversées du temps. S’y ajoutent le musicien Florian Fricke, mort en 2001, artisan des nappes mystiques de Popol Vuh, collectif musical issu du krautrock, d’abord très électronique (Moog) puis de plus en plus acoustique et spirituel, qui a trouvé sa notoriété internationale en composant les bandes originales de plusieurs films de Werner Herzog (Aguirre, la colère de Dieu, Nosferatu, Fitzcarraldo, Cobra Verde, Cœur de verre, L’Énigme de Kaspar Hauser), le couturier Pierre Cardin, pionnier des lignes futuristes, mort en 2020, et le romancier et le poète québécois Noël Audet, disparu il y a 20 ans, le 29 décembre 2005 : originaire de Maria, en Gaspésie, également professeur de littérature à l’UQAM pendant près de trente ans, il s’impose dans le paysage littéraire avec des romans ancrés dans les paysages et les communautés du Québec, mêlant réalisme, humour et regard critique sur la société, dont L’Ombre de l’épervier (adapté en télésérie), La Parade, Frontières, Tableaux d’Amérique ou Les bonheurs d’un héros incertain. On lui doit aussi un essai marquant sur la pratique romanesque, Écrire de la fiction au Québec, qui réfléchit à la place et aux formes de la fiction dans la littérature québécoise contemporaine.

 

En 2024, la danse perd Dada Masilo, chorégraphe sud-africaine née en 1985, dont les pièces mêlaient danse classique, traditions africaines et engagement politique ; elle meurt à 39 ans, après une brève maladie, laissant orphelin un public qui avait appris à regarder le monde par le prisme de ses corps en lutte.

Merce Cunningham, Pina Bausch et Pelé
Merce Cunningham, Pina Bausch et Pelé

Et puis, le 29 décembre 2022, c’est un autre roi qui s’en va : Pelé, triple vainqueur de la Coupe du monde avec le Brésil (1958, 1962, 1970), celui qui avait fait du football une langue commune, au-delà des frontières, des guerres et des classes.


Petit exercice de style : nous avons demandé à Merce Cunningham et Pina Bausch, post mortem, de livrer l’hommage qu’ils auraient pu rendre à Pelé…

 

« Pelé, sur un écran en noir et blanc, avançait comme une phrase qu’on ne finit pas tout de suite. Le ballon restait proche, mais jamais captif. Il décrivait autour de lui un champ de forces : lignes de fuite, tangentes, brusques suspensions. Le stade le regardait comme on regarde un danseur : non pour la vitesse, mais pour l’articulation du possible.

Ce qui m’intéresse, ce n’est pas le but. C’est l’instant juste avant, quand le corps prend une décision que la pensée n’a pas encore formulée. Un déplacement latéral, un poids qui passe au pied gauche, la hanche qui s’ouvre, l’espace qui se tord. La défense croit lire un schéma ; Pelé, lui, écrit une variation.

Le football est souvent raconté comme un drame héroïque. Je le vois plutôt comme une partition aléatoire avec contraintes : dimensions du terrain, règles, nombres de corps. À l’intérieur, il invente des phrases de mouvement, avec ses reprises, ses bifurcations, ses silences. Ses dribbles sont des changements de direction qui, soudain, deviennent style.

Dans certaines images, on dirait qu’il écoute le ballon. Il ne le domine pas, il discute avec lui. Le triple champion du monde, ce serait alors un homme qui a trouvé comment transformer un objet rond en partenaire de danse, devant des millions de spectateurs qui croient assister à un match. »


Merce Cunningham (pour copie conforme, Tzotzil Trema)

 

En haut à gauche : en 1966, Pelé signe des autographes pendant la Coupe du monde en Angleterre. En bas à gauche : Pelé et Muhammad Ali, peut-être les deux stars sportives les plus célèbres de leur époque, s'embrassent lors d'une cérémonie en l'honneur de Pelé au stade des Giants. A droite : pendant la Coupe du monde de 1970 au Mexique, Pelé, grand amateur de musique, se détendait avec sa guitare.
En haut à gauche : en 1966, Pelé signe des autographes pendant la Coupe du monde en Angleterre. En bas à gauche : Pelé et Muhammad Ali, peut-être les deux stars sportives les plus célèbres de leur époque, s'embrassent lors d'une cérémonie en l'honneur de Pelé au stade des Giants. A droite : pendant la Coupe du monde de 1970 au Mexique, Pelé, grand amateur de musique, se détendait avec sa guitare.

« Ils disent qu’il jouait au foot. 

Je crois qu’il traversait des foules.

 

Pelé court, et autour de lui tout s’effondre au ralenti : les épaules des défenseurs, les cris, les attentes, les insultes, les prières. Il passe au milieu comme un homme qui cherche une sortie dans une ville en ruines. Les autres chutent. Lui, parfois, s’arrête une fraction de seconde de trop, comme si le temps le retenait par la manche.

 

J’aimerais voir son corps sans ballon, sur un plateau nu. Refaire les mêmes gestes, mais sans but, sans cages, sans arbitre. Juste la mémoire musculaire des dribbles, des accélérations, des coups qu’il n’a pas rendus. Le voir répéter l’élan avant le tir, et ne jamais tirer. Laisser la jambe suspendue, jusqu’à ce que le public ait mal au ventre.

 

Il y a ces images où on le porte en triomphe. Je n’y vois pas la gloire, mais un homme soulevé comme un objet, un trophée, presque un fardeau. Dans un spectacle, je demanderais aux danseurs de le porter longtemps, au point d’épuisement, pour que la célébration devienne question : combien de mains faut-il pour faire tenir un mythe en l’air ?

 

Quand il rit, c’est un soleil. Mais je cherche ce qui tremble derrière. La fatigue, le poids d’un pays, le racisme collé à la peau, les blessures qu’on cache pour jouer encore. Sur scène, on pourrait multiplier ses doubles : un Pelé enfant, un Pelé blessé, un Pelé fantôme. Tous regarderaient le ballon posé au centre, immobile. 

 

Et peut-être qu’à la fin, personne ne le toucherait. »


Pina Bausch (pour copie conforme, Tzotzil Trema)


 LA VOIX DU JOUR. MARIANNE FAITHFULL  


Née il y a 79 ans, le 29 décembre 1946, Marianne Faithfull fut l’un des visages emblématiques du Swinging London avant de devenir, après sa chute, une immense voix rock et une figure de la littérature de soi. Découverte en 1964 à une soirée des Rolling Stones, elle s’impose avec As Tears Go By, romance cristalline qui tranche avec la suite de sa trajectoire : scandales, dépendances, années de rue, puis résurrection avec Broken English (1979), album culte où sa voix cassée porte une rage politique et intime rarement égalée.

Actrice au cinéma (Girl on a Motorcycle, Irina Palm) et au théâtre, muse et parolière, elle bâtit un répertoire de chansons sombres, ironiques, tendres, qui font dialoguer chanson, rock, cabaret et Kurt Weill. Autobiographe lucide (Faithfull, Memories, Dreams & Reflections), elle devient, avec l’âge, une conteuse de sa propre légende, revisitant ses excès sans complaisance.

Récemment, elle avait survécu au Covid long, au prix d’une fragilisation durable de sa santé, et un album-hommage réunissant Iggy Pop, Cat Power ou Shirley Manson avait été monté pour l’aider à faire face à ses frais médicaux. Installée de longue date entre Londres et Paris, commandeur des Arts et des Lettres, elle disparaît en janvier 2025 à 78 ans, laissant l’image d’une survivante, passée de la nymphette pop à une artiste grave, littéraire et profondément moderne.

Broken English (1979), morceau-titre de l’album du retour, inspiré par Ulrike Meinhof et la Fraction armée rouge. Sur un groove new wave sombre, Marianne Faithfull y interroge le terrorisme, la violence politique, la désillusion de la gauche des années 1970, avec une voix fêlée qui sonne comme le commentaire d’une militante fatiguée plus que comme un slogan.



« Dès sa sortie », écrit Amaury de Lauzanne sur benzine.mag, « Broken English connut un succès immédiat. L’album se vend très bien au Royaume-Uni en moins de six mois, uniquement par le biais de distributeurs indépendants. La presse l’encense à juste titre, et John Peel joue ses chansons au milieu de celles de Joy Division et Killing Joke. D’abord réticent à distribuer l’album en raison des paroles plus qu’explicites de Why D’ya Do It ?, EMI reprit la distribution avec un succès décuplé. Le cinéaste Derek Jarman réalise un film promotionnel sur trois titres, similaire à celui qu’il fit ensuite pour The Queen Is Dead. Aux Etats-Unis, Marianne fut même sélectionnée pour un Grammy de la meilleure performance vocale rock féminine. Mais les vieux démons ne vous quittent jamais. Lors d’un show remarqué à New York dans "Saturday Night Live" en février 1980, Marianne crashe sa voix après avoir ingéré de la procaïne, un anesthésiant médical, et beaucoup d’alcool, du cognac surtout. Sabotage de nuits de fêtes aussi. Voix blanche sur le fil du rasoir. Destroy toujours. Néanmoins, Broken English marqua sa renaissance : "Ce disque est extrêmement important pour moi, il m’a sauvé la vie. Pour la première fois, j’ai vraiment essayé de me montrer telle que j’étais à travers cet album". »

1 commentaire


nerohiti
29 déc. 2025

Commentaire cosmétique: deux paragraphes sont dupliqués dans cette lettre.

J'aime

nos  thématiques  et  mots-clés

Conception du site :

Jean-Charles Herrmann  / Art + Culture + Développement (2021),

Malena Hurtado Desgoutte (2024)

bottom of page