28 décembre. Ces Innocents que l'on massacre
- Jean-Marc Adolphe

- 28 déc. 2025
- 21 min de lecture
Dernière mise à jour : 29 déc. 2025

Le Massacre des Innocents, commémoré le 28 décembre par les Églises d’Occident, est à la fois un récit fondateur du christianisme, un mythe puissant et un miroir cruel de l’histoire humaine. De la superstition des soldats du XVe siècle aux chefs-d’œuvre de Brueghel, Rubens ou Picasso, la mémoire des enfants de Bethléem traverse les siècles comme symbole de l’innocence broyée par le pouvoir. Mais cette mémoire n’est pas qu’affaire de passé : elle éclaire les violences contemporaines faites aux enfants, de Bethléem à l’Ukraine. Lorsque des institutions religieuses qui exaltent les Saints Innocents bénissent guerres, déportations ou russification forcée, elles trahissent le sens même de cette commémoration et se rangent, aujourd’hui encore, du côté d’Hérode plutôt que de Rachel qui pleure ses enfants.
J-5 : DONS DÉFISCALISABLES JUSQU'AU 31/12/2025
Compte à rebours : Il nous reste 4 jours pour espérer réunir d'ici le 31 décembre 6.000 € (dont 2.000 € seront consacrés à l'enquête sur les déportations d'enfants ukrainiens).
Depuis le lancement de cette campagne (le 31 octobre), cinquante-neuf donateurs, 3.700 €.
Pour mémoire, nous avons fait le choix d'un site entièrement gratuit, sans publicité, qui ne dépend que de l'engagement de nos lecteurs. Jusqu'au 31/12/2025, les dons sont défiscalisables (à hauteur de 66% du montant du don). Un don de 25 € ne revient ainsi qu'à 8,50 € (17 € pour un don de 50 €, 34 € pour un don de 100 €, 85 € pour un don de 250 €). Dons ou abonnements ICI
L'IMAGE DU JOUR
En tête de publication : Nicolas Poussin, Le Massacre des Innocents. Faut-il préciser que l'image placée en tête de notre éphéméride du jour (28 décembre) ne doit rien à l'IA ? A l'époque où fut peint ce tableau (1625-1626 ou 1628-1629 selon les sources), son auteur, Nicolas Poussin, ignorait totalement qu'un jour puisse advenir une supposée "intelligence" artificielle. En revanche, il concevait la peinture comme un « système pensant » : les figures, gestes et couleurs sont organisés pour exprimer des idées morales, historiques ou poétiques plutôt que l’émotion immédiate et spectaculaire du baroque.
Nicolas Poussin (1594-1665) est considéré comme le grand maître du classicisme français du XVIIᵉ siècle, même s’il a passé l’essentiel de sa carrière à Rome. Né le 15 juin 1594 à Villers, près des Andelys en Normandie, il se forme d’abord à Rouen puis à Paris avant de s’installer définitivement à Rome en 1624. Il revient brièvement en France entre 1640 et 1642, nommé « premier peintre du roi » sous Louis XIII, puis retourne à Rome où il meurt le 19 novembre 1665. Poussin incarne un classicisme fondé sur la clarté de la composition, la primauté du dessin, l’équilibre des lignes et une forte dimension intellectuelle et philosophique du sujet. Il peint surtout des scènes d’histoire (antique ou biblique), des sujets religieux et mythologiques, ainsi que des paysages « héroïques » où la nature est idéalisée et structurée par l’ordre humain. Ses tableaux sont souvent de format moyen, destinés à des collectionneurs érudits, plus qu’aux grands décors publics, même s’il a répondu à quelques commandes pour des églises et pour la cour. Avec La Mort de Germanicus, L’Enlèvement des Sabines, Le Jugement de Salomon, la série des Sept Sacrements et Et in Arcadia ego, Le Massacre des Innocents (image du jour) fait partie de ses tableaux les plus célèbres. Dans cette huile sur toile (probablement commandée par le grand collectionneur romain Vincenzo Giustiniani, peut‑être en écho au sort tragique d’enfants de la famille Giustiniani pris en otage par l’Empire ottoman en 1564), Poussin concentre la scène, non sur un tumulte de cadavres, mais sur un seul enfant saisi par un soldat et sur la mère qui hurle en tentant de le retenir, figure au centre où convergent deux diagonales compositives. Le premier plan fonctionne comme un avant‑scène théâtrale, dans un cadre architectural sévère qui ferme l’horizon ; au loin, de petites silhouettes prolongent le récit biblique sans détourner l’attention du groupe principal. Le tableau décline une gamme d’affects féminins : hurlement, terreur paralysée, fuite paniquée, deuil agenouillé, chaque femme incarnant un registre spécifique de la violence d’État subie. Le cri de la mère hurlante, au centre, a été lu comme un sommet du pathos pictural français, au point que le grand historien de l'art Jacques Thuillier affirmera que, « jusqu’à Guernica, aucune femme n’a crié plus fort que cette mère‑là ».
Admiré à Rome au XVIIIᵉ siècle, le tableau reste étonnamment peu imité jusqu’au XIXᵉ, avant de devenir une référence majeure pour l’art moderne et la réflexion sur la représentation des massacres. Picasso, marqué par l’œuvre, y fait écho dans certaines figures des années 1920 puis, après sa visite à Auschwitz, souligne l’écart entre ce massacre « représentable » et l’irreprésentable des crimes de masse contemporains.
Le Massacre des Innocents, de Nicolas Poussin, est aujourd'hui conservée au musée Condé, à Chantilly (https://www.musee-conde.fr/fr/)
LA CITATION DU JOUR

Publié en 1988, Commentaires sur la société du spectacle est le bref livre où Guy Debord revient, vingt ans après, sur sa théorie du spectacle à l’ère du néolibéralisme triomphant. En une série de thèses numérotées, il montre comment le capitalisme spectaculaire a cessé d’être seulement « concentré » (propagande étatique) ou « diffus » (marchandises et publicité) pour devenir un « spectaculaire intégré » qui imbrique marchés, médias, police et secret d’État. Debord y insiste sur la fusion entre information et désinformation, sur le rôle stratégique des médias dans la gestion de l’opinion, et sur l’usage moderne du terrorisme – ou de son récit – comme instrument de gouvernement dans un monde où le spectacle ne se contente plus de représenter la réalité, mais la produit et l’organise.
ÉPHÉMÉRIDE. LE JOUR DES INNOCENTS
« Alors Hérode, voyant qu'il avait été joué par les mages, se mit dans une grande colère, et il envoya tuer tous les enfants de deux ans et au-dessous qui étaient à Bethléem et dans tout son territoire, selon la date dont il s'était soigneusement enquis auprès des mages. Alors s'accomplit ce qui avait été annoncé par le prophète Jérémie : 'Ainsi parle l'Éternel : On entend des cris à Rama, des lamentations, des larmes amères ; Rachel pleure ses enfants ; elle refuse d'être consolée sur ses enfants, car ils ne sont plus » (Évangile selon Matthieu, 2:16-18)
En ce 28 décembre — jour où les Églises d’Occident commémorent les Saints Innocents — il s’est produit, il y a plusieurs siècles, un épisode curieux de l’histoire militaire : en 1476, René II de Lorraine dut renoncer à livrer bataille (1), car ses lansquenets (2) refusaient de combattre “le jour des Innocents”. Ces mercenaires redoutaient d’attirer sur eux la malédiction attachée à cette date où l’on fait mémoire du massacre des enfants de Bethléem ordonné par le roi Hérode (3). La superstition des soldats suspendit ainsi les calculs du prince : même la guerre, ce jour-là, s’inclinait devant la mémoire des suppliciés de l’Évangile.
Le récit qui fonde cette tradition se trouve dans l’Évangile selon Matthieu. Hérode, trompé par les mages, ordonne l’exécution de tous les enfants de moins de deux ans dans la région de Bethléem, craignant la naissance du “roi des Juifs”. L’évangéliste cite le prophète Jérémie : « On entend des cris à Rama, des lamentations, des larmes amères ; Rachel pleure ses enfants, car ils ne sont plus ». Depuis le IIᵉ siècle, l’Église célèbre ces petits martyrs innocents, aperçus comme les premiers témoins du Christ.
L’historicité du massacre demeure discutée : Paul Veyne, s’appuyant sur le témoignage du lettré romain Macrobe, y voyait peut-être un fondement réel, tandis que d’autres y lisent plutôt un récit symbolique, à la frontière du mythe et du commentaire politique. Le bibliste Daniel J. Harrington estimait pour sa part qu’il s’agissait là d’« une question ouverte » que l’histoire ne pourrait jamais trancher. Mais la puissance du mythe traverse les âges. Le thème du Massacre des Innocents a obsédé les peintres : Brueghel l’Ancien y transposa, au XVIᵉ siècle, la répression sanglante des Pays-Bas espagnols ; Rubens en fit une scène de fureur baroque, devenue l’une des toiles les plus coûteuses du monde (4) ; Poussin, à son tour, y chercha une tragédie muette dont les gestes inspireront Picasso dans Guernica. À travers les siècles, les soldats d’Hérode se confondent avec ceux de toutes les tyrannies — et les cris des mères de Bethléem se mêlent à ceux des victimes des guerres d’hier et d’aujourd’hui.
(1). René II de Lorraine renonce à livrer bataille en 1476 lorsqu’il reprend Nancy sans combat, profitant de l’affaiblissement de Charles le Téméraire après ses défaites suisses. La ville, occupée par le duc de Bourgogne depuis novembre 1475, ouvre ses portes à son « duc légitime », ce qui évite un affrontement rangé à ce moment précis. (2). Les lansquenets sont des soldats mercenaires d’infanterie recrutés dans les pays de langue allemande, actifs surtout de la fin du XVᵉ au XVIIᵉ siècle, armés de longues piques et très recherchés par les princes européens. Ils naissent dans le contexte où les succès des fantassins suisses poussent Maximilien Ier à créer, vers la fin des années 1480, des troupes de piquiers sur ce modèle, mais organisées comme une armée de métier. (3). Sous le nom de « roi Hérode », on désigne en fait plusieurs souverains liés, dont deux principaux dans le contexte du christianisme : Hérode Ier dit « le Grand » et Hérode Antipas. Hérode le Grand est celui de la naissance de Jésus et du « massacre des Innocents » dans l’Évangile de Matthieu. Il règne comme roi de Judée sous tutelle romaine de 37 av. J.-C. à 4 av. J.-C., après avoir été installé par le Sénat romain et confirmé par Marc Antoine puis Auguste. Personnage politiquement brutal mais grand bâtisseur, il réorganise le royaume, agrandit Jérusalem et reconstruit le Temple, tout en éliminant de nombreux rivaux, y compris au sein de sa famille. (4). Le Massacre des Innocents de Rubens fait partie des peintures les plus coûteuses du monde depuis qu'elle a été achetée par Kenneth Thomson pour 49,5 millions de livres sterling en 2002 lors d'une vente aux enchères organisée par Sotheby's. Kenneth Thomson en a depuis fait donation à l'Art Gallery of Ontario de Toronto.
Dans le judaïsme, il n’existe aucune fête ni commémoration du Massacre des innocents, et l’épisode n’appartient pas à la tradition juive mais à la tradition chrétienne (Évangile de Matthieu). Les sources juives antiques (Flavius Josèphe, littérature rabbinique) ne mentionnent pas ce massacre, qui n’apparaît que dans le texte de Matthieu et dans les développements chrétiens ultérieurs. La tradition juive a élaboré d’autres formes de mémoire des massacres et catastrophes (jeûnes, prières, Yizkor, jours de deuil comme le 9 av, commémorations de pogroms, de la Shoah, des massacres récents), mais sans lien avec l’épisode chrétien des Innocents.
Donc, ce 28 décembre, en Israël/Palestine, le Massacre des Innocents est principalement commémoré à Bethléem, sur le lieu même où la tradition situe l’épisode, le 28 décembre (calendrier latin) dans le cadre de la fête des Saints Innocents. Cette commémoration reste surtout liturgique et locale (Églises, Custodie franciscaine, sanctuaires). À Bethléem, les franciscains de la Custodie de Terre Sainte célèbrent une messe spécifique dans la « Grotte des Saints Innocents », reliée par un passage à la Grotte de la Nativité, en présence de religieux et de quelques fidèles locaux. La tradition situe à cet endroit la fosse commune des enfants massacrés, à proximité de la grotte dite de Saint-Joseph, où l’ange lui aurait ordonné de fuir en Égypte. La liturgie insiste sur la valeur sacrificielle de ces enfants et associe leur mémoire à celle de tous les enfants victimes de violences ou de massacres, ce qui donne à la commémoration une résonance contemporaine forte en contexte de guerre.

Kirill, patriarche des “Innocents”... déportés
Dans la tradition russe, l’Église orthodoxe commémore le Massacre des Innocents le 29 décembre du calendrier grégorien, soit le 11 janvier julien, comme fête des « Saints enfants de Bethléem, mis à mort par Hérode ». Théologiquement, ces enfants sont exaltés comme les premiers martyrs du Christ, morts « à sa place » avant même de pouvoir le connaître, figures de l’innocence broyée par la panique d’un pouvoir menacé. Les offices russes leur consacrent lectures de Matthieu 2, 13‑23 et hymnes funèbres proches de ceux des martyrs ; on y chante que « les enfants de Bethléem furent les prémices du martyre », dans un ton grave, mais présenté comme lumineux, car les Innocents sont glorifiés plutôt que simplement pleurés.
La posture officielle de “défenseur des enfants”. Depuis les années 1990, la piété orthodoxe russe a volontiers associé cette mémoire à la dénonciation générale des violences faites aux enfants : guerres, avortement, pauvreté, effondrement moral de la société. Des initiatives caritatives, des fondations ecclésiales et des discours pastoraux mettent en avant l’image d’une Église protectrice des plus vulnérables, au premier rang desquels les enfants, supposés être « les plus proches du Seigneur ». Mais cette ordure vivante, pourriture d'entre les pourritures qu'est le patriarche Kirill ne cache même pas la volonté génocidaire de son "Eglise". Dans un sermon de janvier 2023, il avertissait : « il ne restera plus aucune trace des schismatiques [ukrainiens - NdR] parce qu'ils accomplissent la mauvaise offre du diable d'éroder l'orthodoxie sur la terre de Kyivan (1) ». Et il bénit une guerre où les enfants ne sont plus seulement victimes collatérales, mais aussi butin idéologique. Il ne s'agit pas de Kirill : aux humanités, nous sommes en train de documenter la coopération organique de l’Église orthodoxe russe avec l’appareil d’État dans la déportation et la “rééducation” d’enfants ukrainiens : placements dans des structures religieuses, camps, maisons « caritatives », au service d’une russification forcée. Un seul exemple, pour tout de suite : peu après le début de l'inasion poutinienne en Ukraine, le métropolite Mercurius de Rostov a placé plus de 500 enfants « expulsés et déplacés » de deux internats et d’un centre de réadaptation sociale de la région de Donetsk dans le complexe sportif et récréatif Romachka, dans le district de Neklinovsky, région de Rostov. Ces enfants ont ensuite été "dispersés" en plusieurs lieux : village de Manichskaya et ville de Kamensk‑Shakhtinsky, centres d’hébergement de réfugiés dans le monastère de l’Assomption du diocèse de Tver, centre mère‑enfant du diocèse de Belgorod, orphelinat Kovalevsky du diocèse de Kostroma, monastère Staritskiy Svyato‑Uspenskiy et camp orthodoxe pour enfants Gorniy Posad. Ils y sont toujours. Faut-il préciser que celles et ceux qui n'acceptent pas de gaieté de coeur d'être "russifiés" sont soumis à toutes sortes de représailles, dont des violences psychologiques et physiques (y compris sexuelles) qui semblent fort éloignées de la foi orthodocxe...
Autrement dit, l’institution qui encense les « Saints enfants de Bethléem, mis à mort par Hérode », participe, ici et maintenant, à l’arrachement d’enfants bien réels à leurs familles, à leur langue, à leur pays. En termes strictement chrétiens, c’est une profanation du sens même du Massacre des Innocents : l’Église qui devrait se tenir du côté de Rachel qui pleure ses enfants se range du côté d’Hérode, du côté du pouvoir qui a peur, qui ment, qui déporte et qui brise.
(1). L’expression renvoie à la terre ou au pays de la « Rus’ de Kyiv », c’est‑à‑dire l’espace médiéval centré sur Kyiv (Kyivan Rus’) considéré comme le berceau historique des Slaves de l’Est.

Chez Trump, ce n'est guère mieux. Monseigneur Charles Pope, prêtre catholique américain de l’archidiocèse de Washington, pasteur de la paroisse Holy Comforter–St. Cyprian à Washington DC et figure très présente dans les médias catholiques anglophones, ne manque pas de rappeler le Massacre des Innocents et de dénoncer comme il se doit « le tueur paranoïaque et fou connu sous le nom d’Hérode le Grand ». Et il poursuit : « bien qu’on puisse dire qu’Hérode a agi seul, nous ne pouvons pas échapper à toute responsabilité, car dans une certaine mesure nous participons tous à la création et au maintien d’un monde cruel où de telles ignominies se produisent régulièrement. Les enfants ont beaucoup à souffrir dans ce monde de notre création collective. Et bien que nous ne soyons pas tous également coupables de contribuer à la souffrance des enfants, aucun d’entre nous n’est totalement innocent non plus, sinon pour une autre raison que notre silence ». On ne saurait mieux dire, sauf que du massacre des enfants ukrainiens perpétré par ses copains orthodoxes russes, Monseigneur Pope... ne dit mot. Ce saint homme a en tête un autre "massacre des Innocents", dû à « la fornication; à la mentalité contraceptive et à l'avortement », sans oublier « le grand nombre de familles divorcées, les couples de même sexe » et l'érosion des « valeurs traditionnelles ». Soit un copier-coller, au mot près des discours du patriarche Kirill, de "l'eurasiste" Alexandre Douguine, du milliardaire fasciste Konstantin Malofeev et de son épouse rafleuse d'enfants Maria Lvova-Belova, qui invoquent une forme de "guere sainte" (contre l'Occident décadent) qui les autorise (pensent-ils) à rejouer le geste d'Hérode et à commettre sur les enfants ukrainiens les pires atrocités.
Jean-Marc Adolphe
Et aussi...
Le 28 décembre, planète errante
On raconte qu’un 28 décembre, Galilée leva son œil vers le ciel et prit Neptune pour une étoile (1). L’erreur avait la beauté des commencements : parfois, ce qui s’annonce comme fixe ne l’est pas. Il faut du temps, des révolutions entières, pour comprendre que ce qui scintille à peine recule déjà — discrètement, obstinément, hors du regard établi.
Trois siècles plus tard, dans un sous-sol parisien, d’autres lumières tremblaient sur un mur. Les frères Lumière y projetaient La Sortie de l’usine (2). Le monde entrait dans l’ère où l’ombre devenait spectacle. Ce soir-là, personne ne savait encore que le cinéma allait transformer le souvenir en mouvement perpétuel, ni que, quelques rues plus loin, Rostand offrirait à Cyrano la gloire de son verbe (3) — l’éclat des perdants magnifiques, des étoiles trop ambitieuses pour leur orbite.
Pendant qu’à Paris les mots et les images inventaient de nouvelles façons d’exister, ailleurs des peuples tentaient d’en obtenir le droit. En Floride, Osceola avait relevé la tête contre la dépossession (4) ; à Bombay naissait le Congrès national indien (5), promesse lointaine d’indépendance. En Irlande, Constance Markievicz, élue sans y siéger (6), prouvait que le combat pouvait franchir les murs des prisons comme la lumière d’un projecteur passe à travers la poussière.
Ce jour-là encore, à Apia, des Samoans tombaient sous les balles coloniales (7) ; en France, on codifiait pour la première fois le travail (8), en cherchant à dompter ce qui échappe : la vie des autres. À Santa Clara, Che Guevara fermait un cercle en marchant sur le fil de sa révolution (9). En Espagne, les condamnations du franquisme annonçaient, en négatif, le souffle des années à venir (10). Puis vinrent les accords, les exils, les fermetures : l’Algérie et la France tentant d’organiser leur séparation (11), le Karmapa s’enfuyant à travers les montagnes du Tibet (12), en Russie, l'ONG Memorial réduite au silence par la justice d’un empire qui ne supporte pas la vérité de la mémoire (13). Et à Jérusalem, un patriarche palestinien dressait un pont fragile entre foi et justice (14).
Le 28 décembre n’a rien d’une fin d’année : c’est un carrefour de départs. Chaque nom, chaque flamme, chaque erreur astronomique dit la même chose : l’histoire ne cesse de recommencer à partir de ceux qu’on croit immobiles. Comme Neptune dans la lunette de Galilée, le monde avance toujours — lentement, obstinément — vers une autre vérité.
(voir notes en fin de publication).
LA VOIX DU JOUR. GILBERT MONTAGNÉ
On n'a pas le droit ? Qu'à cela ne tienne, on le prend. Le droit, par exemple, d'être là où on ne nous attend pas forcément. Qu'il nous soit donc permis, ce 28 décembre de souhaiter, pour ses 74 ans, un bon anniversaire à monsieur Gilbert Montagné. Et oui, c'est de la "variété" comme on dit.
Né le 28 décembre 1951 dans une famille modeste du 20ᵉ arrondissement de Paris, Gilbert Montagné vient au monde après cinq mois et demi de grossesse, placé en couveuse et rendu non‑voyant par une rétinopathie liée à un excès d’oxygène. Enfant, il grandit entre institutions spécialisées – notamment Saint-Mandé puis l’Institut national des jeunes aveugles – où il reçoit une formation classique tout en forgeant, en autodidacte, un goût marqué pour la variété, le jazz et le rock au piano puis à l’orgue. Marqué par l’histoire de sa mère juive, sauvée pendant la guerre grâce à de faux papiers, il retrouvera des décennies plus tard la femme dont l’identité avait servi à la protéger et en tirera un livre, J’ai toujours su que c’était toi (Calmann-Lévy, 2011).
Dès l’adolescence, Gilbert Montagné cherche à s’immerger dans le « monde des voyants » : il passe par le lycée Voltaire, joue dans des pianos-bars, puis s’impose dans la chanson avec une trajectoire qui fera de lui l’une des grandes figures populaires des années 1980. Parallèlement à ses tubes, il mène un combat constant pour la cause des personnes aveugles et malvoyantes, plaidant notamment pour un étiquetage en braille des produits de consommation et, plus largement, pour l’accessibilité dans la vie quotidienne. Proche un temps de Nicolas Sarkozy, il accepte en 2007 une mission officielle sur l’intégration des déficients visuels avant d’être nommé secrétaire national chargé des handicaps à l’UMP, fonction dont il démissionne en 2011, préférant retrouver la liberté de l’artiste engagé plutôt que du responsable partisan.
À plus de 70 ans, Gilbert vMontagné réapparaît là où on ne l’attendait pas forcément : du côté du jeune public, avec le livre‑CD On chante ! On danse ! avec Gilbert Montagné (éditions Fleurus, 2024), qui mêle cinq comptines inédites et cinq classiques comme « Une souris verte », « Pirouette, cacahuète » ou « Il était un petit navire ». En 2025, il signe son véritable retour à la création adulte avec « Ça sert à ça », première chanson originale depuis vingt ans, co‑écrite avec Didier Barbelivien et annonciatrice de l’album L’Amour dans les mains attendu en 2026, un titre qu’il revendique comme un remède dansant à la morosité, loin de toute « course au hit ».
NOTES
(1). Ce 28 décembre 1612, Galilée, observant le ciel avec sa lunette depuis Padoue, note la présence d’un point lumineux près de Jupiter. Il croit d’abord à une étoile fixe, sans se douter qu’il vient d’apercevoir la planète Neptune, invisible à l’œil nu et que l’astronomie ne reconnaîtra comme telle qu’en 1846. Ses croquis montrent pourtant que l’objet se déplaçait imperceptiblement entre deux nuits d’observation — preuve qu’il s’agissait bien d’une planète. (2). Le 28 décembre 1895, dans le sous-sol du Grand Café, boulevard des Capucines à Paris, les frères Auguste et Louis Lumière organisent la première projection publique payante de leurs « vues photographiques animées ». L’appareil, à la fois caméra et projecteur — le cinématographe —, marque la naissance du cinéma comme art et industrie. Dix petits films d’une minute y sont présentés, dont le désormais mythique La Sortie des usines Lumière à Lyon. Une trentaine de spectateurs assistent à la séance inaugurale, parmi eux des journalistes et des curieux. La presse du lendemain parle d’une « invention merveilleuse » appelant au scepticisme ou à l’émerveillement. En quelques semaines, l’événement se propage à travers l’Europe : l’image animée quitte le domaine scientifique pour devenir un langage universel. (3). Ce 28 décembre 1897, le théâtre de la Porte-Saint-Martin, à Paris, accueille la première de Cyrano de Bergerac, pièce en vers du jeune dramaturge marseillais Edmond Rostand, âgé alors de vingt-neuf ans. Interprété par Coquelin aîné, le rôle-titre entraîne immédiatement un triomphe. Le public parisien, ébloui, acclame un héros qui mêle bravoure, verbe et dérision — un poète bretteur incarnant tout à la fois la générosité française et la mélancolie du panache inutile. Nous sommes en pleine Belle Époque : l’industrialisation s’impose, les désillusions du siècle s’accumulent, mais la scène offre encore des figures de grandeur. Rostand redonne à la langue française l’éclat du vers classique à l’heure où le théâtre naturaliste tend à dominer. Cyrano réconcilie idéal et corps, lyrisme et ironie, héroïsme et lucidité. (4). Le 28 décembre 1835, les Séminoles, peuple autochtone de Floride, se soulèvent contre la politique de déplacement forcé imposée par le gouvernement des États-Unis. Sous la conduite du jeune chef Osceola — métis d’origine creek, symbole de résistance face à la dépossession coloniale —, ils refusent le Traité de Payne’s Landing (1832), qui prévoyait leur déportation vers les territoires à l’ouest du Mississippi. Ce jour-là, l’embuscade de la colonne du major Dade, où plus d’une centaine de soldats américains sont tués, marque le début de la deuxième guerre séminole (1835–1842). Cette guerre deviendra l’un des conflits amérindiens les plus coûteux pour les États-Unis. Malgré leur infériorité numérique, les Séminoles pratiquent une guérilla efficace dans les marécages et les forêts de Floride. Osceola sera finalement capturé par trahison en 1837 et mourra en captivité, mais sa lutte reste le cœur d’un long combat contre la politique d’« Indian Removal » du président Andrew Jackson. (5). Le 28 décembre 1885, soixante-douze délégués venus de diverses régions du sous-continent se réunissent au Gokuldas Tejpal Sanskrit College de Bombay pour fonder le Congrès national indien (Indian National Congress). Conçu au départ comme un espace de dialogue entre élites indiennes « occidentalisaées » et administration coloniale, il s’agit d’abord d’un forum modéré réclamant une représentation plus large des Indiens dans le gouvernement du Raj britannique et l’accès aux postes de responsabilité. L’initiative est notamment portée par l’ancien haut fonctionnaire britannique Allan Octavian Hume, entouré d’avocats, de journalistes et de notables indiens comme Womesh Chunder Bonnerjee, qui devient le premier président du Congrès. La majorité des délégués appartient aux couches instruites urbaines, hindoues pour l’essentiel, ce qui nourrit dès l’origine critiques et tensions sur la représentativité sociale et religieuse de l’organisation. Si le Congrès ne revendique pas encore l’indépendance en 1885, il crée un cadre national inédit pour l’expression politique indienne, qui deviendra au XXᵉ siècle l’outil central de la lutte anticoloniale, notamment sous l’impulsion de Gandhi et de Nehru. (6). Le 28 décembre 1918, lors des premières élections générales organisées après la Première Guerre mondiale au Royaume-Uni, la militante irlandaise Constance Markievicz, membre du Sinn Féin, est élue députée à la Chambre des communes pour la circonscription de Dublin St Patrick. Emprisonnée au moment du scrutin pour son engagement révolutionnaire, elle devient la première femme jamais élue à Westminster, quelques semaines seulement après l’extension du droit de vote et d’éligibilité à certaines femmes britanniques et irlandaises. Fidèle à la ligne du Sinn Féin, Constance Markievicz refuse de siéger à Londres et rejoint, au moins symboliquement, le Dáil Éireann, parlement révolutionnaire irlandais proclamé en 1919. Figure du soulèvement de Pâques 1916, socialiste, féministe et nationaliste, elle incarne une politisation au croisement de plusieurs combats : libération nationale, droits des femmes... (7). Le 28 décembre 1929, dans la ville d’Apia, aux îles Samoa alors placées sous administration néo-zélandaise, une manifestation non violente du mouvement nationaliste samoan est brutalement réprimée. La police ouvre le feu sur la foule désarmée : onze personnes sont tuées, dont le chef du mouvement, Tupua Tamasese Lealofi III, figure centrale de la contestation anticoloniale, et de nombreux autres sont blessés. Cet épisode, connu comme le Black Saturday, est aujourd’hui considéré comme un moment fondateur de l’histoire de l’indépendance samoane, obtenue en 1962 pour la partie occidentale de l’archipel. Il rappelle que, derrière les dates et les chiffres, les empires ont aussi bâti leur autorité sur le sang des foules désarmées, et que les luttes anticoloniales du Pacifique, souvent invisibles en Europe, ont leur propre panthéon de martyrs. (8). Le 28 décembre 1910, le Parlement français adopte une loi qui rassemble et codifie l’ensemble des textes épars concernant les travailleurs et les conditions de travail, donnant naissance au premier Code du travail. Ce corpus naît dans un contexte de conflits sociaux intenses, de montée du syndicalisme et de prise en compte progressive de la question ouvrière par l’État républicain. Ce premier Code du travail ne crée pas tous les droits sociaux, mais il les ordonne et les rend plus lisibles : réglementation du travail des enfants et des femmes, hygiène et sécurité, durée du travail dans certaines branches, inspection du travail, etc. Il s’agit de transformer un patchwork de lois ouvrières en un instrument juridique cohérent, capable d’encadrer la relation entre patrons et salariés dans une économie industrielle en pleine mutation. (9). Le 28 décembre 1958, au terme d’une série de combats et d’actions de guérilla, la colonne de Che Guevara, forte d’environ 300 combattants, parvient à s’emparer de la ville stratégique de Santa Clara, au centre de Cuba. Cette prise désorganise les lignes de communication et de transport du régime de Fulgencio Batista, notamment par le sabotage et le déraillement d’un train blindé transportant troupes et matériel militaire. La chute de Santa Clara a un effet psychologique et politique décisif : elle montre que l’armée gouvernementale, numériquement supérieure et mieux équipée, peut être battue par une force de guérilla mobile, soutenue par une partie de la population locale. En quelques jours, Batista comprend que la situation est intenable et fuit le pays dans la nuit du 31 décembre au 1ᵉʳ janvier 1959, ouvrant la voie à la victoire de l’insurrection castriste. (10). Le 28 décembre 1970, en Espagne franquiste, six militants basques sont condamnés à mort au terme du « procès de Burgos », grande mise en scène judiciaire du régime contre des membres présumés de l’ETA. L’affaire provoque une vague d’indignation internationale, des mobilisations en Europe et en Amérique latine, ainsi qu’une contestation intérieure croissante contre la brutalité et l’illégitimité du pouvoir franquiste. Le « procès de Burgos » devient un moment clé de la délégitimation morale du régime à l’étranger comme au sein de la société espagnole. Il cristallise la convergence entre luttes nationalitaires, revendications démocratiques et dénonciation de la torture et des tribunaux militaires, annonçant les débats – toujours vifs – sur mémoire, amnistie et impunité à la transition démocratique. (11). Le 28 décembre 1968, la France et l’Algérie signent un accord bilatéral qui encadre de manière spécifique la circulation, l’emploi et le séjour des ressortissants algériens sur le territoire français. Cet accord intervient six ans après l’indépendance algérienne, dans un contexte où l’immigration de travail venue d’Algérie est déjà massive et structurante pour certains secteurs de l’économie française. Cet accord illustre la manière dont le lien colonial se reconfigure en lien migratoire : l’ancienne domination se poursuit sous forme d’asymétries juridiques, de dépendances économiques et de tensions politiques récurrentes autour de la présence algérienne en France. Les révisions ultérieures de l’accord n’ont cessé de rejouer cette ambivalence, entre reconnaissance d’une histoire partagée et gestion sécuritaire des frontières. (12). Le 28 décembre 1999, le 17ᵉ Karmapa, Ogyen Trinley Dorje, quitte secrètement le monastère de Tsourphou, au Tibet, sous contrôle chinois, pour s’enfuir vers l’Inde. Agé d’à peine quatorze ans, il entreprend une traversée clandestine de l’Himalaya en plein hiver, accompagné de quelques proches, afin de rejoindre le siège traditionnel de son école, le monastère de Rumtek, et le Dalaï-Lama en exil. Reconnu à la fois par le Dalaï-Lama et par les autorités chinoises quelques années plus tôt, le Karmapa se trouve au cœur d’un dispositif de légitimation du pouvoir de Pékin sur le Tibet tout en étant une figure majeure du bouddhisme tibétain. Sa fuite fragilise cette mise en scène : elle rappelle que l’aval de l’État chinois ne suffit pas à neutraliser la dimension spirituelle et politique de ces lignées monastiques, ni à contenir les désirs d’autonomie des religieux tibétains. (13). Le 28 décembre 2021, la Cour suprême de Russie prononce la liquidation judiciaire de l’ONG Memorial International, organisation majeure de défense des droits humains et de recherche sur les crimes du stalinisme. La justice l’accuse de violations répétées de la législation sur les « agents de l’étranger », dispositif au cœur de l’arsenal répressif du pouvoir contre la société civile. Fondée à la fin des années 1980 autour de figures comme Andreï Sakharov, Memorial documente les purges, la terreur d’État et l’univers concentrationnaire soviétique, tout en suivant les violations contemporaines des droits humains en Russie et dans le Caucase. En visant Memorial, le pouvoir cherche à contrôler non seulement le présent – la critique des guerres et de la répression – mais aussi le récit du passé, en effaçant les archives vivantes des victimes des régimes successifs. (14). Le 28 décembre 1987, le pape Jean-Paul II nomme Michel Sabbah patriarche latin de Jérusalem, faisant de lui le premier Palestinien à occuper cette fonction depuis la restauration du patriarcat latin au XIXᵉ siècle. Cette nomination intervient quelques semaines après le début de la première Intifada, alors que la question palestinienne s’impose à nouveau au centre de l’actualité internationale. Né à Nazareth en 1933, prêtre puis éducateur et recteur de l’université de Bethléem, Sabbah incarne une Église locale profondément enracinée dans la réalité politique et sociale de la Palestine. À la tête d’un patriarcat qui couvre Israël, la Palestine, la Jordanie et Chypre, il défend une ligne de justice, de non-violence et de coexistence fondée sur l’égalité des droits, en articulant étroitement foi, dignité nationale et défense des minorités.





.png)



Commentaires