Boire l'absinthe jusqu'à la lie ? Documenter, représenter Tchernobyl
- La rédaction
- il y a 3 heures
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Le 5 avril 2017, une horloge cassée accrochée au mur d'une école dans la ville déserte de Prypiat,
située à environ 3 kilomètres de la centrale nucléaire de Tchernobyl. Photo Efrem Lukatsky / AP.
Au printemps 1986, l’URSS tente d’étouffer un désastre “impensable” : deux morts officiellement, alors que le nuage radioactif a déjà quitté Tchernobyl. Quarante ans plus tard, ce sont les images, les films, les livres, les poèmes, les chansons qui parlent – et parfois se contredisent. Des archives du KGB à la mini‑série Chernobyl, des photos d’Igor Kostin aux visites touristiques dans la zone d’exclusion, que reste-t-il aujourd'hui à apprendre des "représentations" de la catastrophe ?
les humanités, ça n'est pas pareil.
Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût :
Au début, silence et dissimulation. L’accident survenu à Tchernobyl il y a 40 ans, dans la nuit du 25 au 26 avril 1986, était de l’ordre de l’impensable. Les autorités soviétiques réagissent pourtant selon un réflexe bien rodé : minimiser, contrôler l’information, retarder l’aveu public. Pendant plusieurs jours, Moscou laisse fonctionner les autres réacteurs de la centrale et ne communique qu’un bilan laconique de « deux morts », quand les niveaux de radioactivité sont déjà hors norme.
Dans Le KGB à Tchernobyl. Une plongée inédite dans les archives ukrainiennes, tout récemment paru, l’historienne Galia Ackerman montre, à partir d’archives des services de renseignement, comment cette culture du secret imprègne chaque étape de la catastrophe : des signaux d’alerte ignorés aux premiers rapports « optimistes » envoyés à Moscou, en passant par le déni de l’ampleur réelle de l’explosion (1).
Yves Lenoir prolonge ce constat dans Dans les coulisses de Tchernobyl. Mensonges et dissimulations des nucléocrates : pour lui, la dissimulation ne s’arrête pas aux frontières de l’URSS ni aux premières semaines de la crise. En s’appuyant sur les archives du KGB et du Politburo, mais aussi sur le rôle des institutions internationales, il décrit une continuité de stratégies visant à contenir la portée sanitaire et politique de l’accident, afin de préserver coûte que coûte « l’âge de l’énergie atomique » (2).
Quarante ans après, ce sont aussi les images qui se mettent à parler. Arte diffuse en ce moment (jusqu’au 6 juin) une série documentaire en trois volets, Tchernobyl, anatomie d’une catastrophe, qui reprend cette histoire depuis la nuit de l’explosion jusqu’aux batailles diplomatiques autour des responsabilités. Construite à partir d’archives déclassifiées du KGB, de documents techniques et de témoignages d’acteurs de l’époque, l’enquête donne à voir ce que les autorités avaient d’abord cherché à rendre invisible : l’ampleur des erreurs, la lenteur des décisions, et la manière dont le “mensonge d’État” s’est fabriqué, mot à mot, image après image.
Première partie de la série documentaire réalisée par Tom Cook et Erica Jenkin, diffusée sur Arte.
Documenter Tchernobyl, c’est d’abord entrer dans une bataille autour de ce qui est visible, mesurable, avouable. Ces 27 et 28 avril, l’Université de Strasbourg organise un colloque interdisciplinaire intitulé « Chornobyl (Tchernobyl) 40 ans après : des signes à déchiffrer », dans le cadre de l’ITI Lethica (Littératures, éthique & arts). Chercheurs en littérature, en histoire, en études visuelles ou en sciences sociales y explorent les traces laissées par la catastrophe : récits de témoins, images d’archives, fictions, poèmes, bandes dessinées, jeux vidéo. (3)
Au programme, des sessions sur les « fictions de Tchernobyl » (de La Supplication de Svetlana Alexievitch à la bande dessinée Un printemps à Tchernobyl ), sur la comparaison avec d’autres sites nucléaires comme Maïak, ou encore sur le passage « du silence imposé à la mémoire partagée ». Une dernière session porte explicitement ce titre : « Après Tchernobyl : des signes à déchiffrer », prolongeant la question qui traverse aussi les travaux de Galia Ackerman, d’Yves Lenoir et le documentaire d’Arte : que peut-on lire, et comment, dans les traces d’un désastre radioactif ?
Dire Tchernobyl : entre témoignage et œuvre
Dire Tchernobyl, ce n’est pas seulement établir des faits, c’est aussi trouver une forme. Dès les années 1990, la Biélorusse Svetlana Alexievitch invente avec La Supplication une manière singulière d’écrire la catastrophe : ni roman, ni simple reportage, mais un chœur de voix, de monologues, assemblés patiemment. Elle parle de « chroniques du futur », comme si Tchernobyl ouvrait une brèche dans le temps, un événement qui déborde les cadres habituels du récit. « Il s’est produit un événement pour lequel nous n’avons ni système de représentation, ni analogie, ni expérience. Un événement auquel ne sont adaptés ni nos yeux, ni nos oreilles, ni même notre vocabulaire. Une nouvelle histoire des sens vient de commencer… » Sur France Culture, un Atelier de création radiophonique, réalisé en 2000 par René Farabet et Pierre Billien, prolongeait le texte de Svetlana Alexievitch dans un maillage de voix et de nappes sonores. On peut heureusement retrouver en podcast (ICI) ce documentaire de création dont le titre, Une étoile nommée absinthe, reprend la signification russe du mot de Tchernobyl, et s’ouvre par ce passage du récit de l’Apocalypse, dans la Bible : « Le nom de cette étoile est Absinthe ; et le tiers des eaux fut changé en absinthe, et beaucoup d'hommes moururent par les eaux, parce qu'elles étaient devenues amères. »
Aux côtés de Galia Ackerman et de Françoise Lebrun, on peut entendre dans ce documentaire de création Bruno Boussagol, qui a découvert le livre de Svetlana Alexievitch à sa parution, en 1998, et décide presque aussitôt d’en porter le texte sur scène avec la compagnie Brut de béton, d’abord sous le titre La Prière de Tchernobyl à Clermont‑Ferrand en 1999, puis dans différentes versions en France, en Suisse et en Biélorussie. Avec la comédienne Nathalie Vannereau, il a notamment élaboré le monologue Elena ou la mémoire du futur, construit à partir du prologue du livre, qui fait entendre la voix d’une femme « ordinaire » traversée par la catastrophe, entre amour, deuil et exil forcé. Sa mise en scène reste volontairement épurée – un corps, une voix, quelques lumières – afin de laisser toute la place à la langue brute des témoins, à leur lyrisme accidentel et à leur douleur. (4)
À l’autre bout du spectre, plus récemment, la mini-série Chernobyl (HBO, 2019) a replacé la catastrophe au cœur de l’imaginaire global. Pensée comme une fiction historique, elle condense des personnages, simplifie des enjeux, mais donne à voir, avec une puissance de mise en scène rare, ce que signifie tenter de maîtriser un réacteur en fusion, mentir à une population, décider qui sacrifier. Là où Svetlana Alexievitch s’attache aux voix anonymes, la série choisit quelques figures pour incarner le conflit entre vérité et raison d’État.
Entre ces deux pôles — le témoignage fragmentaire et l’œuvre dramatique construite — se déploie tout un paysage de récits : bandes dessinées, romans, documentaires, jeux vidéo. Chacun propose un angle, une échelle, un partage entre ce qui doit être expliqué et ce qui ne peut qu’être montré ou suggéré. C’est cette tension, entre document et représentation, qui rend Tchernobyl si présent dans nos imaginaires quarante ans après.

Photographier la zone d’exclusion : d’un “non-lieu” militaire au décor de fiction
Dès le 26 avril, le photographe officiel de la centrale, Anatoly Rasskazov, survole le réacteur éventré et en rapporte les premières images, aussitôt saisies par les autorités soviétiques. Quelques heures plus tard, le photo-reporter moldave Igor Kostin, envoyé par l’agence Novosti depuis Kyiv, commence à documenter la catastrophe : ses clichés, souvent abîmés par les radiations, deviendront les premières images diffusées du désastre et le début d’un travail au long cours sur Tchernobyl. Il reviendra pendant des mois, puis des années, suivre les habitants et les liquidateurs (« ]e voudrais qu'on n'oublie jamais le sacrifice de ces hommes »), disait-il, au point que plusieurs institutions le présentent comme « le premier photographe présent à Tchernobyl » et l’un des rares à avoir fixé toutes les étapes du désastre. La première semaine, il retourne cinq fois sur le toit, avec une durée moyenne de deux à trois minutes : « Tous les films que je développais étaient noirs. Alors, j'ai emmailloté mes Nikon dans des plaquettes de plomb et découpé mes pellicules en bandelettes de vingt centimètres en variant le temps d'exposition. Quatre de mes appareils sont enterrés dans le cimetière des déchets radioactifs... » Lui-même a souffert de plusieurs séquelles de santé : une fatigue constante, des difficultés à marcher et des hospitalisations répétées pour intoxication aux radiations, dont une greffe de moelle osseuse et un traitement à Hiroshima pour un problème de thyroïde, mais il a vécu jusqu’à 78 ans : il est mort en 2015 dans un accident de voiture…

Moins « mythifié » qu’Igor Kostin, le photographe ukrainien Efrem Lukatsky (qui rejoindra Associated Press en 1989) fait pourtant partie des tout premiers à documenter la catastrophe de Tchernobyl. Quelques mois après l’explosion, il retourne dans la zone en tant que freelance pour Ogoniok, un magazine soviétique réformateur proche de la ligne de la glasnost de Gorbatchev, qui commence à publier des reportages plus critiques sur les tabous du régime. Mais faire sortir ses photos du système soviétique reste extrêmement compliqué.

À l’époque, toute image prise dans la zone est soumise à un strict contrôle : les pellicules doivent être remises aux autorités, vérifiées par la censure et, le cas échéant, coupées, recadrées ou purement et simplement détruites si elles montrent trop clairement l’ampleur du désastre ou la souffrance des populations. Les photographes n’ont aucune maîtrise sur la sélection ni sur la diffusion, et les premières publications officielles ne laissent filtrer que des vues relativement « neutres » du site.
Lukatsky contourne partiellement ces contraintes grâce à deux leviers. D’une part, Ogoniok bénéficie d’un statut un peu à part dans les dernières années de l’URSS : la rédaction pousse les limites de ce qu’elle peut publier, accumule les négociations avec la censure et obtient peu à peu le droit de montrer des images plus franches, notamment sur Tchernobyl. D’autre part, son travail circule ensuite via les agences de presse et les réseaux occidentaux : une fois certaines images validées et publiées à Moscou, elles peuvent être reprises, archivées et diffusées à l’international, échappant en pratique au monopole d’information que le pouvoir cherchait à maintenir. Ses photos n’ont donc pas échappé à la censure au sens strict, mais il a su exploiter les failles ouvertes par la glasnost et le relais d’un magazine réformateur pour transformer des images strictement surveillées en témoignages visibles bien au-delà des frontières de l’Union soviétique.
Dans les premières années, la zone d’exclusion est avant tout un espace militaire, fermé, contrôlé. Les rares images autorisées montrent des liquidateurs casqués, des blindés, le chantier du sarcophage : il s’agit moins de documenter un territoire que de mettre en scène la maîtrise retrouvée, la capacité de l’État à reprendre la main sur le réacteur éventré.
Une esthétique de la catastrophe ?
À partir des années 1990, avec l’ouverture progressive du périmètre, la photographie se déplace : des photo-reporters commencent à arpenter les rues vides de Prypiat, les intérieurs abandonnés, les villages figés dans l’après-coup. La zone n’est plus seulement le théâtre d’une intervention d’urgence, elle devient un paysage : écoles envahies par la végétation, parcs d’attractions rouillés, appartements figés comme des natures mortes.

Dans les années 2000 et 2010, des photographes comme David McMillan ou Guillaume Herbaut reviennent régulièrement dans la zone pour en suivre les transformations : la lente reprise des lieux par les plantes, les animaux, les effondrements de bâtiments. Le cadrage glisse de la catastrophe vers ce qui lui succède : un environnement où la radioactivité reste invisible, tandis que les signes visibles sont ceux du temps qui passe.
Diaporama : 3 photographies du Canadian David McMillan issues de la série "Tchernobyl" : Vue d'une forêt d'un hôpital dentaire, Prypiat, 2012 ; Bateau échoué près de Tchernobyl, 1998 ; Jeu et masques à gaz dans le couloir d'une école, 2003 (Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa © David McMillan). David McMillan s’est rendu sur les lieux une première fois en octobre 1994 afin de photographier ce qui est appelé la Zone d’exclusion de Tchernobyl, c’est-à-dire le territoire touché par la radiation nucléaire. Pendant vingt-cinq ans, il a visité le site vingt-deux fois pour observer l’évolution de la situation : « Dans certains cas, les changements avaient tellement transformé un endroit que je ne le reconnaissais plus comme un lieu que j’avais photographié auparavant. Les bâtiments s’effondrent et la végétation prolifère. À un certain moment, la distinction entre l’intérieur et l’extérieur disparaîtra, ramenant la ville connue sous le nom de Prypiat à un paysage naturel où ne subsisteront que les vestiges des vies qu’elle a autrefois abritées. » (https://www.dsmcmillan.com/)
Chez David McMillan, les images se construisent dans la durée : il revient plus de vingt fois à Prypiat depuis 1994 et photographie souvent les mêmes lieux à plusieurs années d’intervalle, pour montrer comment la végétation envahit les bâtiments, comment la peinture se détache, comment les objets se déplacent ou disparaissent. Ses photographies, souvent d’intérieurs, privilégient les couleurs douces et les symétries accidentelles, avec une lumière presque nacrée qui rend les ruines étrangement belles, au point que la contemplation esthétique entre en tension avec la tragédie qu’elles racontent. Une partie importante de cette série consacrée à la zone d’évacuation de Tchernobyl a été acquise en 2013 par le Musée des beaux-arts du Canada.
Diaporama : 3 photographies de Guillaume Herbaut issues de la série "POLISKE : LA VILLE OUBLIÉE DE TCHERNOBYL" : « Tout le monde connaît Prypiat, la ville fantôme, mais personne ne connaît Poliske, la deuxième plus grande agglomération de la zone interdite de Tchernobyl. Cette ville, fondée au XIVe siècle, a été fortement contaminée par les retombées radioactives. Cependant, son évacuation n’a eu lieu que six ans après la catastrophe. Juste après l'explosion de la centrale nucléaire, les autorités ont décidé que Poliske serait le premier refuge des habitants de Prypat. Certaines familles de Poliske se sont portées volontaires pour les héberger pendant quelques semaines, mais le temps a passé, et les habitants de Prypat sont venus à Kyiv. Poliske est alors devenue la principale ville de la zone contaminée. (…) C'est vraiment étrange de voir Poliske aujourd'hui ; une ville abandonnée, où les pilleurs saccagent tout ce qu'ils peuvent : du métal, des vitres, et même des briques. Seules une dizaine de personnes vivent au milieu de ce paysage de ruines, toutes refusant de quitter Poliske. Poliske était autrefois un paradis, où même les oiseaux aimaient séjourner. Cet endroit a le goût de la fin du monde, comme aiment à le dire les habitants. Une prison pour les derniers habitants, et un cauchemar pour les visiteurs. » (www.guillaume-herbaut.com)
Photographe à l’agence VU, Guillaume Herbaut travaille davantage sur les gens et les signes visibles du danger : habitants revenus vivre dans la zone, militaires, touristes, objets symboliques, traces administratives ou scientifiques. Ses images sont volontairement plus frontales et dramatiques, « épaississent » le réel en accentuant les situations ; dans certaines séries, il fait apparaître dans l’image même le taux de radiation mesuré sur place, comme une légende incrustée qui rappelle que l’essentiel est invisible. Là où McMillan met en scène la lente métamorphose d’un paysage abandonné, Herbaut cherche plutôt à rendre sensible un drame toujours en cours, à travers les corps, les gestes et les symboles de ceux qui vivent avec l’héritage de la catastrophe.
Diaporama : 3 photographies de Laurent Michelot, issues de la série « une ville: Pripyat ». « Plus de trente années après l'accident, s'immerger au cœur de cette capsule temporelle, c'est s’imprégner d'ambiances, de sons...c'est entrer dans un monde figé dans le passé. » (https://www.laurentmichelot.com/)
Dans la continuité de McMillan et Herbaut, le travail plus récent de Laurent Michelot s’attache davantage à un inventaire large de la ville Prypiat et de ses signes, comme s’il voulait en garder la mémoire avant son effondrement définitif. Auteur de Tchernobyl, visite post‑apocalyptique (Le Chêne, 2020), Laurent Michelot commence à se rendre à Tchernobyl et à Prypiat à partir de 2014–2015, soit près de trente ans après la catastrophe, et y effectue depuis une dizaine de voyages. Ses séries insistent sur l’idée de « Pompéi moderne » : appartements pillés, écoles éventrées, parcs d’attractions à moitié engloutis par la végétation, traces d’une vie figée en pleine activité puis abandonnée. Graphiste de formation, Laurent Michelot construit des images très composées, sensibles aux lignes, aux textures et aux couleurs, qui font ressortir le contraste entre la banalité des objets quotidiens et la violence de ce qu’ils racontent en creux.
Un symbole mondial du "dark tourism"
Enfin, la zone d’exclusion est de plus en plus photographiée par des visiteurs eux-mêmes : avec l’essor du « dark tourism », la zone d’exclusion est devenue une destination à part entière. D’abord fréquentée de façon informelle dans les années 1990, elle s’ouvre au tourisme encadré au tournant des années 2010, lorsque l’État ukrainien autorise des excursions au départ de Kyiv avec guides et autorisations officielles. Des agences spécialisées organisent alors des visites d’une journée ou plus, en minibus, avec passages par les checkpoints, dosimètres et stops « obligés » devant la grande roue, les écoles abandonnées ou les immeubles envahis par la végétation. La fréquentation explose dans les années 2010. En 2018, on parle déjà d’environ 70 000 visiteurs annuels, et l’effet de la série Chernobyl (HBO, 2019) provoque un bond estimé à plus de 40 % des réservations. Tchernobyl devient alors un symbole mondial du dark tourism, aux côtés d’Auschwitz, Ground Zero ou des sites de catastrophes naturelles.
Les réseaux sociaux transforment alors ces lieux en décors à selfies, et la photographie se charge d’une nouvelle ambivalence : entre pèlerinage mémoriel, curiosité morbide et consommation de ruines formatées pour Instagram, où le spectaculaire l’emporte souvent sur la réflexion sur la catastrophe elle‑même.
Documentaires et rares fictions
Les films consacrés à Tchernobyl composent, depuis la fin des années 1980, une sorte de contre‑archive de la catastrophe. On peut les regrouper en quelques grandes lignes : les récits du désastre immédiat, les enquêtes sur les liquidateurs, les films sur les populations contaminées et, plus récemment, les relectures politiques ou mémorielles – jusqu’à la fiction spectaculaire de la mini‑série Chernobyl.
Une première veine cherche à revenir au cœur de l’événement. Des films comme Tchernobyl, cette herbe amère (NHK Hiroshima, début des années 1990) remontent aux jours et aux semaines qui suivent l’explosion, en mêlant images d’archives, visites sur place et entretiens avec les premiers témoins. Ils posent déjà les thèmes qui hanteront la plupart des documentaires ultérieurs : la dissimulation par les autorités, la violence de l’irradiation, l’impossibilité de mesurer les conséquences sanitaires. Dans le même mouvement, des œuvres comme Le Soleil et la Mort : Tchernobyl et après (Bernard Debord, 2006) s’attachent au nuage radioactif et à son impact en Biélorussie, transformant un « accident » localisé en catastrophe continentale.
Le Sacrifice, film de Wladimir Tchertkoff
Une deuxième famille de films se concentre sur les liquidateurs, ces centaines de milliers d’hommes envoyés pour éteindre l’incendie, construire le sarcophage et décontaminer les terrains. Le remarquable Chernobyl.3828 (Serhiy Zabolotnyi, 2011) raconte la mission des 3 828 travailleurs qui montent sur le toit le plus irradié de la centrale, zone « Masha », pour pousser à la pelle les blocs de graphite hautement radioactifs. Le Sacrifice (Wladimir Tchertkoff, 2003) ou Le Piège atomique (1998) tissent, à partir de témoignages de liquidateurs, un récit de mort lente et d’abandon : maladies, invalidité, décès précoces, indifférence des pouvoirs publics. Ces films déplacent l’héroïsme soviétique vers une tragédie sociale – celle de ceux qu’on a utilisés comme « matériau jetable » avant de nier leurs souffrances.
Un troisième ensemble interroge la vie dans les territoires contaminés et la bataille autour des chiffres. L’édifiant Tchernobyl, un alibi en béton (Arte, 2002) décortique les promesses non tenues du chantier de sécurisation du sarcophage et, surtout, la gestion financière et politique de la « sûreté nucléaire » : fonds internationaux gelés, expertises sans fin, soupçons de détournements. Tchernobyl, le monde d’après (Yves Lenoir, Marc Petitjean) poursuit ce travail en donnant la parole aux médecins, militants et scientifiques qui contestent le bilan rassurant des instances internationales : explosion des pathologies cardiaques chez les enfants, malformations, dégradation lente de la santé dans des régions réputées peu touchées. Ces films se placent explicitement du côté de la contre‑expertise, en montrant comment la catastrophe se prolonge dans les corps et dans les statistiques.
En parallèle, des documentaires comme Pripyat, images zone interdite s’attachent davantage au quotidien dans la zone et dans les villages alentour : fragments de vie de ceux qui sont restés ou revenus, parole d’experts, prises de vue longues des paysages abandonnés. Ils annoncent le déplacement du regard vers la ville fantôme et ses ruines, qui deviendront plus tard l’un des décors emblématiques du « dark tourism ».
Enfin, au tournant des années 2010, la fiction s’empare de Tchernobyl. La mini‑série Chernobyl (HBO, 2019), fondée sur le travail d’historiens et de témoins mais assumant des simplifications dramatiques, condense en cinq épisodes le chaos de la nuit du 26 avril, la gestion de crise soviétique, le procès des responsables et le destin de quelques liquidateurs. Elle met en images – avec une puissance émotionnelle inédite – des thèmes travaillés depuis longtemps par les documentaires : mensonge d’État, déni des effets sanitaires, héroïsme ordinaire des anonymes. Diffusée dans le monde entier, elle contribue à fixer une mémoire visuelle dominante de Tchernobyl, au risque de marginaliser la complexité des récits documentaires antérieurs – mais en élargissant considérablement le public pour lequel « Tchernobyl » n’est plus seulement un mot, mais une histoire incarnée.

Aux humanités, on a toutefois un faible pour un autre film de fiction, La Terre outragée (Michale Boganim, 2012), porté par Olga Kurylenko. Premier long métrage tourné en partie dans la zone contaminée, il ne raconte pas tant la catastrophe elle‑même que la vie après : le film suit plusieurs personnages, d’Anya, jeune mariée qui perd son époux pompier le 26 avril 1986, à Valery, enfant d’ingénieur devenu adulte, en passant par Nikolaï, garde forestier qui refuse de quitter sa terre. Dix ans plus tard, on les retrouve dans une Pripiat transformée en ville fantôme et déjà en décor de visites touristiques, où Anya travaille comme guide pour des groupes qui viennent consommer l’horreur en une journée.
Ce qui fait la singularité du film, c’est son choix d’aborder Tchernobyl par les exils et les deuils impossibles : l’arrachement brutal à la terre, la culpabilité du scientifique qui s’est tu, la difficulté à se reconstruire ailleurs, la tentation de revenir coûte que coûte dans la zone comme « samossioly » (un mot ukrainien/russe qui désigne les habitants revenus vivre dans la zone d’exclusion malgré l’interdiction). La catastrophe n’est pas seulement un événement technologique ou politique, mais une blessure intime qui ronge les corps et les liens, à l’image d’Anya, irradiée et enfermée dans un deuil sans fin. Sans chercher l’effet spectaculaire, Michale Boganim filme avec douceur les paysages ravagés, les intérieurs abandonnés, les gestes ordinaires de ceux qui restent, et laisse affleurer une mélancolie profonde sur ce que signifie perdre son monde – une manière de faire dialoguer la mémoire de Tchernobyl avec d’autres tragédies de l’exil contemporain.
Un dimanche à Tchernobyl
Des images, rien que des images. Pour le 20ᵉ anniversaire de l’album The Division Bell en 2014, Pink Floyd a sorti un clip officiel pour l’instrumental Marooned (1994), dont une grande partie a été tournée à Prypiat, la ville fantôme voisine de la centrale de Tchernobyl. Le réalisateur Aubrey “Po” Powell y mêle plans d’espace et vues de la cité abandonnée : rues vides, immeubles envahis par la végétation, parc d’attractions désert, donnant au morceau une dimension méditative sur le temps suspendu et la ruine technologique (ICI).
On pourrait encore citer, dans un autre registre, Chernobyl, symphonie pour orgue composée en 1987, décrite par son auteur Mikaël Tariverdiev, musicien soviétique d’origine arménienne, comme un « requiem, un hommage à ceux qui nous ont protégés du mal ». Tariverdiev s’était rendu sur le site de Tchernobyl en 1986 et avait alors joué pour les travailleurs restés sur place. Le premier mouvement de sa symphonie, “The Zone”, évoque par ses descentes chromatiques et ses masses sonores l’atmosphère d’un paysage dévasté, oscillant entre fracas et suspensions presque silencieuses (ICI). En France, la pièce a été enregistrée en 2008 par l’organiste marseillais Christophe Guida (sur Spotify).
Ferment d’une culture engagée et antinucléaire, Ludwig von 88, groupe emblématique du punk‑rock / rock alternatif français, très actif dans les années 1980‑1990, a signé en 1990 la chanson “CS137” (sur l’album Ce jour heureux est plein d’allégresse). Le texte est écrit du point de vue des « gars de Prypiat », ces liquidateurs envoyés marcher dans la neige contaminée, pelleter les débris et « attendre que naissent les monstres de notre laxisme inconscient” » On y retrouve la marque de Ludwig von 88 : un mélange de dérision noire et d’images d’horreur, sur fond de riffs rapides et de mélodie très accrocheuse (ICI).
Enfin, sans être exhaustif, on ne saurait oublier Alain Bashung. Son « Dimanche à Tchernobyl » (dans L’Imprudence, 2002) est plus métaphorique : « Mes paupières sont lourdes / Mon corps s'engourdit / C'est pas le chlore / C'est pas la chlorophylle / Tu m'irradieras encore longtemps / Bien après la fin / Tu m'irradieras encore longtemps / Au-delà des portes closes ».
Irradier longtemps encore… Une vingtaine d’années plus tard, les paroles de Bashung résonnent toujours. L’accident continue de produire des effets sur plusieurs générations, à la fois dans les corps et dans les imaginaires. Les organismes internationaux reconnaissent des incertitudes importantes : la qualité des données, les bouleversements socio‑économiques post‑URSS et les difficultés de dosimétrie rendent difficile de trancher sur d’autres pathologies (autres cancers, maladies non cancéreuses), même si des études suggèrent des impacts durables sur la santé mentale, le sentiment d’abandon et la vulnérabilité sociale des populations déplacées.
D’autre part, depuis l’invasion russe de 2022, le site a été occupé, puis régulièrement survolé et visé par des drones. En février 2025, une frappe de drone attribuée à la Russie a endommagé la structure de protection : selon l’Agence internationale de l’énergie atomique, le “protective shelter” ne peut plus remplir pleinement sa fonction de sûreté : les autorités ukrainiennes et l’ONU parlent d’un risque sérieux à moyen terme si les réparations et consolidations ne sont pas menées rapidement. Quarante ans après, le combustible fondu reste potentiellement dangereux, et la guerre réintroduit une incertitude nouvelle sur la capacité du sarcophage à contenir durablement ce qui s’est passé dans la nuit du 26 avril 1986.
Ukraine : Tchernobyl dans la guerre, reportage ARTE disponible jusqu'au 19/03/2029
Adresse « à l’homme et à l’oiseau de la première alerte »
« L'avenir est une forme du souvenir qui tombe des yeux comme un oiseau de larmes », écrit Serge Pey dans un magistral poème qui évoque les oiseaux de Tchernobyl : « Tchernobyl était une réserve naturelle d’oiseaux migrateurs. Dans les marais de cette région vivent des centaines de milliers de canards sauvages. Après la catastrophe nucléaire la zone a été déclarée interdite à la chasse. Ces oiseaux radioactifs et victimes de mutations génétiques se sont multipliés d’une façon inquiétante et continuent leurs migrations périodiques vers l’Afrique et le Sud de l’Europe où ils sont chassés et consommés malgré le danger qu’ils représentent. »
« Il est un oiseau en équilibre qui vole dans l’homme immobile du contre-jour » : le poème de Serge Pey (en ligne sur barapoemes.net), qu’il a « scandé » au rythme du tambour à eau lors de plusieurs performances publiques, ne se contente pas d’“illustrer” Tchernobyl. Il s’adresse « à l’homme et à l’oiseau de la première alerte », c’est‑à‑dire à la fois aux victimes humaines et à ces animaux sentinelles qui perçoivent avant nous les dérèglements du monde, et il les place dans une même communauté de destin face au désastre technologique. Une “écologie de la révolte”, qui ne désigne pas Tchernobyl comme simple « accident local », mais en fait un symptôme de la façon dont la modernité industrielle traite le vivant, l’air, l’eau, les oiseaux – et, au fond, les humains eux‑mêmes comme matériau sacrifiable.
Au début, disait-on, silence et dissimulation. Haro sur les autorités soviétiques. Mais les institutions internationales et les experts de tout poil n’auront pas été en reste, surfant sur le vocabulaire de la « catastrophe nucléaire », de « l’accident industriel » ou de la « catastrophe sanitaire ». Il a fallu attendre le milieu des années 1990 pour que se banalise l’expression « catastrophe écologique », et qu’on ne parle plus seulement de doses et de cancers, mais d’un territoire durablement modifié, d’une radioactivité qui circule dans les chaînes alimentaires, de feux de forêt qui remobilisent les radionucléides, etc.
A l’intersection de l’histoire et de la nature
Dans le colloque organisé ces jours-ci par l’Université de Strasbourg, Alexis Nuselovici, professeur de littérature générale et comparée à l’Université d’Aix‑Marseille, spécialiste des écritures de l’exil et grand lecteur de Paul Celan, proposera une lecture du poème “Was geschah ?” (“Que s’est‑il passé ?”) pour penser Tchernobyl à l’intersection de l’histoire et de la nature. Chez Celan, la catastrophe historique – celle des camps – déborde déjà les cadres du récit politique pour devenir une atteinte fondamentale au monde partagé. Tchernobyl est ainsi un événement à la fois daté et interminable, humain et “naturel”, qui transforme durablement notre manière d’habiter la Terre.
Pour Frédérick Lemarchand, sociologue et anthropologue à l’université de Caen, spécialiste des sociétés confrontées aux risques technologiques (il a consacré plus de quinze ans de recherches de terrain aux zones contaminées de Tchernobyl, puis de Fukushima), qui intervient dans ce même colloque, estime que Tchernobyl constitue un événement paradigmatique. Pour lui, « la modernité est née avec le désastre de Lisbonne » et « Tchernobyl nous en a fait sortir » : en 1755, le tremblement de terre de Lisbonne fait basculer l’interprétation du mal du registre théologique vers celui de la raison et du progrès ; en 1986, Tchernobyl montre au contraire que le progrès technoscientifique peut produire des maux sans responsables clairement identifiables, sans fin prévisible, sans réparation possible. D’où l’idée d’une entrée dans l’« ère de l’irréversible et de l’impensé » : une époque où les conséquences de nos choix techniques (nucléaire, dérèglement climatique, sixième extinction) excèdent les catégories rassurantes du « risque calculable » et des scénarios de maîtrise.

Trois feuilles d'absinthe. Photo DR
Admettons qu’en 1986, personne n’ait vu venir la catastrophe de Tchernobyl ; admettons que le sarcophage informationnel imposé au début par l’Union soviétique (avant que ne soit construit le vrai sarcophage, devenu « arche de confinement » en 2016), ait contribué à en prendre l’exacte mesure… Quarante ans plus tard, en 2026, nous continuons à préparer de futures catastrophes à venir (pour certaines, déjà présentes), parfaitement documentées et prévisibles. Peut-être n’auront-elles pas le caractère soudain d’un réacteur qui explose. Mais il n’y aura nul sarcophage pour en contenir les dommages.
Tchernobyl, absinthe ? Le passage de L’Apocalypse cité plus haut ne fait pas allusion à la liqueur chère à Verlaine, mais à la plante très amère, associée au malheur et au châtiment. Dans la Bible, l’absinthe figure à la fois une catastrophe matérielle (des eaux rendues toxiques) et une catastrophe spirituelle et morale, où ce qui devrait nourrir (la vérité, la Parole, la justice) devient amer et mortifère. On peut laisser Dieu de côté mais retenir quand même la fable : quand la source devient poison, quand l’amertume envahit ce qui devait être doux, c’est le signe que quelque chose d’essentiel dans la relation entre l’humain et la création est brisé. Un terreau propice aux catastrophes…
Pour la rédaction des humanités,
Dominique Vernis, Isabelle Favre, Jean-Marc Adolphe
NOTES
(1). Galia Ackerman, Le KGB à Tchernobyl. Une plongée inédite dans les archives ukrainiennes, éditions Premier Parallèle, avril 2026, 228 pages (ICI).
(2). Yves Lenoir, Dans les coulisses de Tchernobyl. Mensonges et dissimulations des nucléocrates, éditions La Dissidence, avril 2026, 370 pages, 26 € (ICI).
(3). « Chornobyl (Tchernobyl) 40 ans après : des signes à déchiffrer », les 27 et 28 avril 2026, colloque organisé par l’Université de Strasbourg (ICI)
(4). Bruno Boussagol a inscrit ce travail de mise en scène dans un ensemble plus large de projets autour de Tchernobyl, comme la Diagonale de Tchernobyl, parcours de lectures et de rencontres soutenu par l’association Les Enfants de Tchernobyl.
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Le nuage radioactif, en 1986, ne s'était pas arrêté à notre frontière : mensonges d’État !
Ironie : "Tous les matins, j'ouvre grand la fenêtre et je respire à plein poumons" (1961, 1ère primaire, Athénée Léon Lepage, Bruxelles) 🤣
Se moquant du tourisme et des selfies malsains à Pripyat voici du Jazz : le EYM Trio
"Picnic in Tchernobyl"
" https://www.youtube.com/watch?v=g-kB698285M&list=RDg-kB698285M&start_radio=1 "