40 ans après, les enfants de Tchernobyl
- Nadia Mevel

- il y a quelques secondes
- 6 min de lecture

Sur cette photo prise le mercredi 19 mars 1996, Alek Zhloba, âgé de cinq ans et atteint de leucémie, est tenu dans les bras de son médecin au service d'oncologie pédiatrique de l'hôpital régional de Gomel, à Gomel, en Biélorussie. On aperçoit sur sa tête les traces laissées
par les interventions médicales. Photo Efrem Lukatsky / AP
Quarante ans après l’explosion du réacteur n°4, Tchernobyl ne se résume plus aux images de Prypiat abandonnée et du nuage radioactif. La catastrophe continue de traverser les corps et les vies de celles et ceux qui étaient enfants alors – ou qui sont nés juste après, dans des territoires contaminés. Entre diagnostics tardifs, séjours “au vert” en Europe de l’Ouest, potagers surveillés et peur pour les générations suivantes, leur histoire dit quelque chose de notre façon d’habiter un monde marqué, en profondeur, par l’invisible.
les humanités, ça n'est pas pareil.
Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût :
Il est 6 heures du matin dans la région de Jytomyr, au nord de l’Ukraine. Une brume légère s’accroche aux champs, avale les silhouettes des maisons en bois, et rend le paysage presque irréel. Ici, à une centaine de kilomètres de la centrale de Tchernobyl, la catastrophe du 26 avril 1986 n’appartient pas au passé. Elle s’inscrit dans le quotidien, dans les gestes les plus simples, dans la mémoire des corps.
Olena ouvre sa fenêtre. L’air est frais, presque doux. « On nous disait de ne pas sortir ce jour-là », raconte-t-elle. Elle avait deux ans. Elle ne se souvient de rien, mais l’histoire lui a été répétée, fragment par fragment, jusqu’à devenir une mémoire reconstruite. « Mes parents ne savaient pas. Personne ne savait vraiment. »

En avril 2016, pour commémorer le 30e anniversaire de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl, le street-artiste australien
Guido van Helten a installé cette fresque murale, inspirée du travail du photojournaliste Igor Kostin,
à l'intérieur d'une tour de refroidissement nucléaire désaffectée.
L’explosion du réacteur n°4, dans la nuit du 25 au 26 avril 1986, a libéré un nuage radioactif qui s’est étendu bien au-delà des frontières soviétiques. Les premières populations exposées — pompiers, liquidateurs, habitants des zones proches — ont rapidement été identifiées. Mais une autre catégorie, plus diffuse, plus difficile à cerner, s’est imposée avec le temps : les enfants.
Ceux qui ont bu du lait contaminé, inhalé de l’iode radioactif, joué dans des sols chargés en césium 137. Ceux qui étaient là, simplement, à un moment où l’air lui-même était devenu un vecteur de danger.
Dans les années qui suivent, un phénomène alerte la communauté scientifique internationale : une augmentation brutale des cancers de la thyroïde chez les enfants, en particulier en Biélorussie, où près de 70% des retombées radioactives se sont déposées. Selon l’Organisation mondiale de la santé, plusieurs milliers de cas supplémentaires seront diagnostiqués dans les décennies suivantes, un chiffre sans précédent pour les enfants et adolescents des régions touchées.
Une génération née “après”, mais pas épargnée
Diagnostiqué à l’adolescence, opéré à plusieurs reprises, Artem vit aujourd’hui avec un traitement hormonal quotidien (1). Il travaille dans l’informatique, parle anglais, voyage. Sa vie ressemble à celle de beaucoup d’Européens de sa génération. Et pourtant, une fragilité persiste. « Ce n’est pas seulement la maladie. C’est l’idée que quelque chose, au départ, a été cassé. »
Cette « cassure » ne se limite pas au biologique. Elle est aussi sociale, culturelle, presque existentielle.
Dans les années 1990 et 2000, des milliers d’enfants ukrainiens, biélorusses et russes sont accueillis temporairement en Europe de l’Ouest dans le cadre de programmes humanitaires. L’objectif est simple : les éloigner, ne serait-ce que quelques semaines, des zones les plus contaminées pour réduire leur charge corporelle en radionucléides.
En France, plusieurs associations, comme "Les Enfants de Tchernobyl", organisent ces séjours (2). Dans des villages normands, bretons ou savoyards, des familles accueillent ces enfants chaque été. Natalia, aujourd’hui traductrice à Kharkiv, se souvient de son premier voyage. « J’avais 9 ans. On mesurait tout chez nous : la nourriture, l’eau, même les champignons dans la forêt. Là-bas, on me disait juste : mange. »
Ces parenthèses, souvent décrites comme vitales sur le plan sanitaire, ont aussi produit des effets plus diffus. Une ouverture au monde, parfois un déracinement. « On voyait une autre vie possible », dit-elle. « Et ensuite, il fallait revenir. » Revenir dans des territoires où la contamination, bien qu’invisible, continue de structurer les pratiques. Certaines zones restent soumises à des contrôles alimentaires stricts. La consommation de produits locaux — lait, baies, gibier — est surveillée, parfois interdite. Pourtant, dans les faits, beaucoup d’habitants contournent ces recommandations. Par nécessité économique, mais aussi par attachement à une forme de vie.
L’héritage invisible
Quarante ans après, la question de l’héritage reste ouverte. Les études scientifiques s’accordent sur certains points — notamment l’augmentation des cancers de la thyroïde chez les personnes exposées enfants. Mais d’autres effets, plus diffus, font l’objet de débats : troubles cardiovasculaires, impacts génétiques, conséquences psychologiques à long terme.
L’UNSCEAR (Comité scientifique des Nations unies pour l’étude des effets des rayonnements ionisants) appelle régulièrement à la prudence dans l’interprétation des données, soulignant la difficulté à isoler les effets directs de la radiation de ceux liés aux conditions socio-économiques post-soviétiques. Mais pour les populations concernées, ces distinctions académiques ont parfois peu de prise sur le vécu.
« On nous demande des preuves, des chiffres », dit Artem. « Mais comment mesure-t-on une inquiétude qui dure toute une vie ? »

Tchernobyl est aussi une catastrophe du temps long. Une catastrophe qui ne se limite pas à l’événement initial, mais qui se déploie sur plusieurs générations. Les enfants d’hier sont devenus parents à leur tour. Avec, parfois, une question en héritage : celle de la transmission.
Dans un parc de Kyiv, une jeune mère surveille son fils qui joue. Elle est née en 1990, dans une région contaminée. « Quand j’étais enceinte, j’ai fait tous les tests possibles », raconte-t-elle. « Même ceux qui ne sont pas recommandés. Juste pour être sûre. » Elle marque une pause. « On ne sait jamais complètement. » Cette incertitude est peut-être l’empreinte la plus durable de Tchernobyl.
La zone d’exclusion, entre tourisme et déni
Dans la zone d’exclusion, aujourd’hui partiellement ouverte au tourisme, la nature a repris ses droits. Les arbres poussent à travers les bâtiments, les animaux circulent librement, et la ville de Prypiat, figée dans le temps, attire photographes et visiteurs. Une forme de fascination s’est installée, nourrie par les images spectaculaires et les récits post-apocalyptiques.
Mais à quelques dizaines de kilomètres de là, loin des circuits touristiques, la vie continue dans une normalité fragile. Une normalité faite d’adaptations, de compromis, de mémoire. « Tchernobyl, ce n’est pas seulement une zone interdite », dit le professeur Anatoli S. « C’est un problème de santé publique qui dure depuis quarante ans. »
Quarante ans après, les enfants de Tchernobyl ne sont plus des enfants. Ils sont devenus les témoins d’un désastre qui ne se laisse pas enfermer dans une date, ni dans un territoire. Un désastre diffus, silencieux, qui interroge notre rapport au risque, à la technologie, et à ce que l’on transmet — volontairement ou non — aux générations suivantes.
Et dans le calme trompeur des matins d’avril, quelque chose persiste. Pas une menace visible, pas une catastrophe en cours, mais une trace. Une trace inscrite dans les paysages, dans les récits, et dans les vies.
Nadia Mevel
(1). Le cas d’Artem n’est pas isolé. Des milliers de cancers de la thyroïde ont été observés chez des enfants et adolescents exposés en Ukraine, Biélorussie et Russie dans les années suivant l’accident, avec un lien clairement établi avec l’iode radioactif de Tchernobyl. Un traitement précoce et adapté permet un taux de guérison très élevé, mais implique justement chirurgie, suivi, et traitement au long cours. Parmi ces enfants, un certain nombre ont eu des chirurgies multiples (reprises, curages ganglionnaires) et vivent aujourd’hui avec un traitement hormonal substitutif à vie.
(2). Née en 1993, "Les Enfants de Tchernobyl" est une association humanitaire alsacienne qui organise l’accueil en France de groupes d’enfants (essentiellement ukrainiens, parfois russes) pour des séjours de plusieurs semaines en été, dans des familles d’accueil, afin de les éloigner temporairement des zones contaminées. Elle finance aussi de l’aide matérielle (médicaments, alimentation, fournitures scolaires) pour les populations vivant près de la zone d’exclusion (https://lesenfantsdetchernobyl.fr). Une seconde association, ""Les Enfants de Tchernobyl Belarus, créée en 2001 à la demande du physicien Vassili Nesterenko, est présidée par Yves Lenoir (notamment auteur de La comédie atomique. L’histoire occultée des dangers des radiations, éd. La Découverte, 2016). Cette association concentre son action sur les régions contaminées du Bélarus et apporte un soutien financier à l’Institut Belrad, qui mesure de la radioactivité dans l’alimentation et chez les enfants (https://enfants-tchernobyl-belarus.org/etb/)






Commentaires