C'était ça ou mourir. L’arbre Orélien et la forêt IA

Illustration en couverture du livre de Thélyson Orélien aux éditions Boréal.
Un roman primé, un détecteur d’IA, un écrivain mis en accusation : l’affaire Thélyson Orélien a tout d’un feuilleton de rentrée littéraire. Mais pendant qu’on traque la machine dans ses phrases, d’autres s’installent dans nos rédactions, nos villes et jusque dans nos achats. Et si le vrai sujet n’était pas de savoir qui a écrit un livre, mais qui organise désormais notre besoin d’écrire, de travailler et de penser.
les humanités, ça n'est pas pareil.
Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût :
Il a suffi d’un roman, d’un prix littéraire et d’un détecteur d’intelligence artificielle pour que la rentrée littéraire se transforme en procès public. En quelques jours, l’écrivain québécois d’origine haïtienne Thélyson Orélien est passé du statut de révélation à celui de suspect. Son premier roman, C’était ça ou mourir, distingué par le prix du roman Fnac, aurait été écrit par une machine, selon un compte anonyme sur X, « Balance ton Claude » (1), qui s’appuyait sur le logiciel Pangram (2). Le détecteur a vu de l’IA dans plus de 95% du texte soumis. L’affaire était faite, semblait-il : voilà donc le Goncourt contaminé par ChatGPT.
Sauf qu’elle ne l’était pas.
Thélyson Orélien dément avoir recouru à l’IA et affirme pouvoir établir qu’il a commencé son livre en 2017 et en a achevé un premier jet en 2019. Son éditeur français, Grasset, a dénoncé des attaques malveillantes. L’éditeur québécois Boréal s’est montré plus circonspect, sans pour autant conclure à la culpabilité de son auteur. Et, sur le plan strictement technique, le diagnostic de Pangram ne vaut pas certificat médico-légal. Un détecteur d’IA – qui est lui-même un modèle d’IA - n’a pas accès à la scène de l’écriture. Il compare des régularités statistiques.
C’est un point qu’il faut répéter, tant le chiffre exerce sa magie : « 100% IA » ne veut pas dire que chaque phrase a été écrite par une machine, ni même que la machine est certaine à 100% de son résultat. Cela signifie qu’un logiciel a classé les séquences qui lui ont été données dans une catégorie donnée. Pangram est, selon ses concepteurs, entraîné à distinguer des textes humains, des textes générés et des textes hybrides. Le modèle émet simplement une probabilité à partir de formes linguistiques. Que peut-on légitimement faire d’un indice statistique lorsqu’il devient un jugement public sur une personne ?

Thélyson Orélien aux Correspondances de Manosque, le 24 septembre 2026. Photo Lucie Amalric
La prudence est d’autant plus nécessaire que les détecteurs se contredisent. L’AFP a fait passer le roman d’Orélien dans huit outils différents et obtenu des résultats divergents. Des expériences menées avec d’autres logiciels ont donné lieu à des faux positifs spectaculaires : deux versions de ZeroGPT (3) ont par exemple identifié le discours « I Have a Dream » de Martin Luther King comme étant largement généré par IA — à 87,7% et 84,4% — quand quatre autres détecteurs le classaient comme humain. Il ne s’agissait pas de Pangram, précision importante, mais l’exemple dit quelque chose de la fragilité générale de ces oracles numériques. Une machine qui prétend distinguer l’humain de l’artificiel peut aussi confondre un texte historique avec une production de chatbot.
Le cas de la Première épître aux Corinthiens, régulièrement brandi sur les réseaux sociaux, demande la même rigueur. Des internautes ont affirmé avoir obtenu un fort score d’IA en soumettant le texte à Pangram. La vérification n’est pas publiquement reproductible. À l’inverse, Radio-Canada dit avoir soumis des chapitres de la Bible à Pangram et avoir reçu le verdict « 100% humain », sans préciser lesquels. Dans la grande fête contemporaine du soupçon, même les preuves de l’absurdité peuvent être incertaines.
L’affaire Orélien se complique, cependant, d’un second dossier — et il faut impérativement ne pas les amalgamer. Des articles de presse canadiens ont mis au jour des reprises sans attribution dans plusieurs textes signés par l’auteur entre 2012 et 2014. Une chronique publiée dans La Presse, par exemple, apparaît comme une traduction légèrement remaniée d’un article paru quelques jours auparavant aux Philippines. Une nouvelle primée par Radio-Canada, Où va le monde, comporte des passages rapprochés du Matin des magiciens de Louis Pauwels et Jacques Bergier. D’autres textes publiés dans le HuffPost Québec, sur Mondoblog-RFI ou dans un blog de Mediapart sont également mis en cause.
Ici, on n’est plus dans l’inférence algorithmique, mais dans la comparaison de textes, le rapprochement de dates, l’établissement de sources. Ce n’est pas la même affaire. Les accusations de plagiat appellent une enquête précise, contradictoire, éventuellement des explications de l’auteur, des éditeurs et des médias qui ont publié les textes.
Au fait, de quel « plagiat » parle-t-on ? Concernant l’un des textes de blog sur Mediapart (en novembre 2014) : « un paragraphe est rapproché d’une chronique antérieure » d’un ancien ministre colombien dans un journal italien ! Sans doute, écrit sur Facebook Jean-Emmanuel Fouché, « Orelien a déjà commis du plagiat. Mais les textes qui le prouvent remontent à une époque où il était encore dans la vingtaine. Il était alors un jeune homme, avec les erreurs, les maladresses et l’immaturité que cela peut comporter ».
À ce stade, en tout cas, aucune poursuite judiciaire n’a été publiquement signalée. Mais l’impact éditorial est réel : Boréal a suspendu la promotion du livre et l’Académie Goncourt l’a retiré de sa sélection en faisant explicitement référence aux plagiats des textes antérieurs.
Derrière le détecteur, le système
L’arbre Orélien risque pourtant de cacher la forêt. Car ce que cette affaire met en scène, au-delà d’un homme, d’un roman et d’un logiciel, c’est la pénétration brutale de l’intelligence artificielle dans tous les mécanismes de production, de tri, de validation et de mise en circulation de la parole. La question n’est pas seulement : « Un écrivain a-t-il utilisé ChatGPT ? » Elle est aussi : qui fabrique désormais les textes que nous lisons, qui en tire profit, qui les vérifie, qui disparaît quand on remplace le temps humain par de l’automatisation ?
L’IA générative est souvent présentée sous les deux formes les plus commodes pour ne pas avoir à en discuter sérieusement. D’un côté, la promesse extatique : une intelligence bientôt surhumaine (4), capable de tout inventer, tout soigner, tout optimiser. De l’autre, l’IApocalypse : une entité qui s’échapperait de son bac à sable, prendrait le contrôle des réseaux et réduirait l’humanité à l’état de souvenir. Entre la publicité et le film catastrophe, il devient difficile de regarder la réalité banale, matérielle et déjà très politique de l’IA.

Près de Châteauroux, Google envisage d’implanter son centre de données sur une parcelle de 195 hectares
dans la zone d’activités d’Ozans. Photo Thierry Roulliaud / La Nouvelle République
Cette réalité, ce sont des centres de données dont la taille et les besoins énergétiques explosent ; de l’eau, des métaux, des terres et des réseaux électriques mobilisés pour entraîner et faire tourner des modèles toujours plus voraces. C’est une économie fondée sur l’aspiration massive de textes, d’images, de musiques et de connaissances produites par d’autres, souvent sans consentement, sans rémunération et sans véritable possibilité de refus. C’est aussi une concentration inédite de ressources — puissance de calcul, données, capital, brevets — entre quelques groupes privés américains et chinois, auxquels les États européens peinent encore à imposer leurs règles.
Quand l’IA prend possession du sol
On parle de l’intelligence artificielle comme d’une chose immatérielle. Elle a pourtant besoin de terrains, de lignes à haute tension, d’eau pour refroidir ses machines et, parfois, de centrales électriques à proximité immédiate. Aux États-Unis, les centres de données s’invitent jusque dans la campagne des élections de mi-mandat. Lors d’un débat organisé le 23 septembre par le New York Times, le représentant du Tennessee Justin J. Pearson, candidat au Congrès, a mis en cause la pollution des turbines à gaz et des générateurs diesel. Erin Brockovich, figure des luttes contre les pollutions industrielles, a de son côté lancé une carte des grands projets américains, où figurent aussi les signalements d’habitants. Cette carte n’a pas vocation à recenser tous les centres de données : elle rend surtout visibles les lieux où leur implantation devient une affaire publique.
Près de Memphis, cette bataille est déjà judiciaire. La NAACP, organisation historique de défense des droits civiques des Afro-Américains, poursuit xAI, l’entreprise d’Elon Musk, au sujet de turbines à gaz installées à Southaven, dans le Mississippi, pour alimenter son centre de données Colossus 2 situé à Memphis, dans le Tennessee. L’association affirme que 27 turbines fonctionnaient sans l’autorisation exigée par la législation sur la qualité de l’air et demande à la justice d’en faire cesser l’exploitation.
Le conflit dépasse largement les États-Unis. Dans l’État brésilien du Ceará, Mediapart décrit le chantier d’un centre de données géant à la limite d’une terre du peuple autochtone Anacé, dans une région semi-désertique où le gouvernement Lula veut attirer des investissements. En Thaïlande, les autorités veulent réviser les règles applicables à un secteur en pleine expansion. Elles ont demandé aux porteurs de 49 chantiers de construction de nouveaux data centers de les interrompre volontairement en attendant de nouvelles règles, reconnaissant ne pas avoir le pouvoir de les arrêter.
La France connaît désormais les mêmes tensions. À Fouju, en Seine-et-Marne, le projet Campus IA, porté notamment par le fonds émirati MGX, Bpifrance, Nvidia et Mistral, prévoit à terme une puissance électrique de 1,4 gigawatt. Les Échos annonçaient le 24 septembre deux recours administratifs contre le projet, l’un ce jour-là à Melun, l’autre attendu en début de semaine suivante à Paris.
Près de Châteauroux, Google envisage huit à dix bâtiments sur 195 hectares à Étrechet : la maire de la commune, trois adjoints et une conseillère municipale ont démissionné pour protester, tandis que le collectif « Ozans dire non » a lancé une pétition. Le maire de Châteauroux défend au contraire la perspective d’emplois et assure que le refroidissement fonctionnerait en circuit fermé. Derrière le mot « cloud », voici donc des questions très terrestres : qui décide de l’usage du sol et de l’électricité, qui bénéficie des emplois promis, et qui supporte les nuisances ?
L’algorithme comme pouvoir
Le journaliste Stéphane Foucart a nommé ce déplacement du regard dans Le Monde : la « panique organisée autour de l’IApocalypse » agit comme un « écran de fumée ». Pendant que l’on débat d’une machine qui pourrait un jour échapper à ses créateurs, les conséquences présentes de l’IA — environnementales, sociales et politiques — passent à l’arrière-plan. L’IA n’a pourtant pas besoin de prendre le pouvoir pour transformer nos vies : il lui suffit d’occuper des hectares, de mobiliser l’eau et l’électricité, de capter les œuvres et de réorganiser le travail. C’est sur ce terrain-là que les conflits ont déjà commencé.

Le franciscain Paolo Benanti, conseiller du Vatican sur l’intelligence artificielle. Photo Vatican news.
Il y a quelques jours, le religieux franciscain Paolo Benanti, l’un des conseillers du Vatican sur les enjeux éthiques de l’IA (5), rappelait que les algorithmes ne sont jamais de simples outils neutres : ils sont des « médiations de pouvoir ». La formule mérite d’être retenue. Un algorithme de recommandation décide ce qui devient visible ; un logiciel de recrutement filtre des candidatures ; un agent conversationnel peut orienter une recherche, une relation affective, un achat, voire une opinion politique. La question décisive n’est donc pas de savoir si une machine est « intelligente » comme un humain. Elle est de savoir qui commande l’infrastructure, qui fixe les objectifs et qui supporte les conséquences de ses erreurs.
La rédaction après les rédacteurs
Dans les médias, cette conséquence a déjà un visage : celui des secrétaires de rédaction, correcteurs, éditeurs, iconographes, traducteurs et journalistes menacés au nom des gains de productivité. Dans le groupe de presse régionale Ebra – propriété du Crédit mutuel -, l’IA doit désormais proposer titres, chapôs et corrections, aider à hiérarchiser les articles et à mettre en page les journaux. Des secrétaires de rédaction, dont le métier consiste précisément à vérifier et à sécuriser le texte, se retrouvent sommés de surveiller des machines à un rythme incompatible avec une véritable vérification. Au Républicain lorrain, huit postes sur vingt sont annoncés comme supprimés. Ailleurs, les correcteurs sont licenciés pendant que les directions vantent des outils capables de « reformuler » à la place des humains.
À l’heure où l’on s’inquiète, à juste titre, de textes indiscernables produits par IA, on démantèle donc les métiers qui permettaient de les lire, de les corriger, de les vérifier et de leur donner un sens. On installe des générateurs de contenus dans les rédactions, puis on s’étonne que la frontière entre information, approximation et imitation se brouille. On confie à des logiciels statistiquement faillibles des tâches qui exigent précisément du jugement, de la mémoire, de la culture et le droit de dire : « Je ne sais pas. »
Ce n’est pas une querelle corporatiste. Une presse qui perd ses correcteurs, ses secrétaires de rédaction et ses journalistes de terrain gagne peut-être en rapidité, mais elle perd les conditions de sa crédibilité. À une époque saturée de contenus synthétiques, la valeur d’un journal ne devrait pas être de produire toujours plus vite des phrases qui ressemblent à de l’information. Elle devrait être de rendre visible le travail qui sépare une phrase plausible d’un fait établi : la source, le contexte, le doute, la vérification, la responsabilité d’une signature.
L’affaire Thélyson Orélien ne doit donc pas être réduite à une chasse au chatbot, ni à un tribunal d’algorithmes. Elle pose bien sûr une question littéraire : qu’est-ce qu’écrire, et que vaut une œuvre lorsque la part de l’auteur devient opaque ? Mais elle pose surtout une question politique : voulons-nous d’un monde où quelques entreprises entraînent leurs machines sur les œuvres de tous, puis vendent aux médias, aux écoles, aux administrations et aux écrivains eux-mêmes les instruments destinés à évaluer, remplacer ou standardiser leur travail ?
On peut rire d’un détecteur qui prendrait Saint Paul pour ChatGPT. On peut s’indigner à bon droit de passages copiés sans attribution. Mais le véritable scandale n’est peut-être pas seulement qu’un écrivain puisse être soupçonné d’avoir laissé une machine écrire à sa place. C’est que nous soyons en train d’organiser, à grande vitesse, les conditions matérielles, économiques et culturelles dans lesquelles l’écriture humaine deviendra inutile, sacrifiée sur l’autel du business.
De la Muse au marché
Car c’est bien de business qu’il s’agit. Le 23 septembre, à Menlo Park, lors de Meta Connect, le grand raout annuel de sa firme, Mark Zuckerberg a placé au centre de son discours un « agent d’IA personnel » baptisé Muse. Le nom n’a rien d’innocent : Lexicon, l’agence qui l’a imaginé, invoque les divinités grecques inspirant poètes et artistes. « Muse ne vous remplace pas. Elle vous inspire », assure-t-elle, en substance. Et pendant que la mythologie fait son travail, Meta prépare celui de l’agent : lire ce que voient ses lunettes, accéder à des applications, accomplir des tâches et accompagner des achats. C’est un malin, Zuckerberg, il a déjà fait ses calculs : « Il y a deux milliards de porteurs de lunettes dans le monde, et nous pensons que la plupart basculeront vers des modèles intelligents ».

Meta mise sur l'après-smartphone avec des lunettes connectées et l'assistant d'IA personnelle Muse. Photo Andrej Sokolow/Dpa/Sipa
Zuckerberg a aussi dévoilé des lunettes de réalité virtuelle d’environ cent grammes, reliées à un boîtier externe contenant batterie et processeurs. Leur lancement est prévu au printemps 2027, à partir de 1 299,99 dollars aux États-Unis. Ce n’est qu’une pièce du dispositif : Meta multiplie parallèlement les modèles de lunettes connectées plus ordinaires et promet, pour celles et ceux qui n’en portent pas, un petit appareil de poche, le Muse Charm — sorte de Tamagotchi dopé à l'IA, doté d'un micro et d'une caméra pour dialoguer exclusivement avec son agent Muse personnel.
« La voie vers un avenir meilleur consiste à mettre des superpouvoirs entre les mains de chacun », a lancé Mark Zuckerberg, quasiment en lévitation, lors de Meta Connect (6). « Avec Muse, nous apportons cette magie à tout le monde », a renchéri Alexandr Wang, le boss de l’IA chez Meta (7). Mais la « magie » a un modèle économique. Zuckerberg a dit espérer laisser un large usage de Muse gratuit, puis gagner de l’argent en prélevant, à terme, une commission sur les transactions effectuées par son intermédiaire. Meta annonce déjà des connexions avec des enseignes commerciales et des services de paiement ou de voyage. On nous vend une Muse pour stimuler notre créativité ; on construit aussi un intermédiaire capable de se glisser entre nos envies et nos achats. Les divinités grecques, à l’époque, n’avaient pas pensé à la commission.
Les humains, variable d’ajustement
En Chine, Zhang Yiming, cofondateur de ByteDance, maison mère de TikTok, est devenu l’homme le plus riche d’Asie, avec une fortune évaluée à 105 milliards de dollars selon l’indice Bloomberg des milliardaires à la mi-septembre 2026. Les trois clés du succès ? Le divertissement, la captation de l’attention et… le commerce.
Il faut ici appeler l’application par son nom chinois : Douyin. TikTok en est la version internationale, mais Douyin a pris dans la vie quotidienne une place que les seules vidéos de danse ne suffisent plus à décrire. Un milliard de personnes l’utilisent régulièrement en Chine, rapporte Raphaël Balenieri dans Les Échos. On y regarde des vidéos, on s’y informe et on y fait ses achats. Wang Xufeng, un retraité de Shanghaï interrogé par le journal, dit y passer deux à trois heures par jour et s’y informer désormais presque exclusivement. « Mais je ne suis pas addict », assure-t-il. C’est toute la difficulté de ces plateformes : elles entrent dans nos habitudes avant même que nous ayons décidé de leur faire une place.

Dans le village de Xia'ao (province du Zhejiang), l'agricultrice Peng Xiaying (première à gauche) et sa famille enregistrent
une chorégraphie pour leur communauté de plus de 1 million de followers. Photo Zheng Mengyu/Xinhua-REA
La prouesse de ByteDance n’est pas seulement d’avoir trouvé un format séduisant, court, musical, facile à reproduire. C’est d’avoir confié à un algorithme le soin d’apprendre, à partir de chaque geste de l’utilisateur, quelle vidéo lui montrer ensuite. Un ancien cadre cité par le média chinois 36Kr résume la nature de l’entreprise : ByteDance n’est pas tant une société de contenus qu’une société d’« IA algorithmique ». En Chine, cette mécanique de recommandation opère aussi dans les limites fixées par les autorités. Elle peut ouvrir l’accès à des contenus culturels, comme le souligne le professeur Lin Jian, de l’Université chinoise de Hong Kong ; elle peut également transformer chaque minute d’attention en occasion de vendre.
Et c’est là que Douyin annonce peut-être l’avenir de TikTok — et celui dont rêve Meta avec Muse. Selon les chiffres cités par Les Échos, les marchandises vendues par l’intermédiaire de Douyin représentaient 484 milliards de dollars en 2024, contre 112 milliards attendus pour TikTok Shop en 2026. Il s’agit d’un volume brut de ventes, non du chiffre d’affaires empoché par ByteDance ; les années comparées ne sont pas non plus les mêmes. Mais l’ordre de grandeur suffit à éclairer la stratégie : après avoir appris à choisir ce que nous regardons, la plateforme veut devenir l’endroit où nous achetons ce qu’elle nous montre. Muse, de son côté, promet de faire de même sans même nous demander de regarder un écran.
Toute médaille, cependant, a son revers. ByteDance peut faire de l’attention humaine une fortune ; cela ne signifie pas que l’économie chinoise sache encore offrir une place à tous les humains dont elle capte l’attention. En 2026, 12,7 millions de nouveaux diplômés arrivent sur un marché du travail déjà engorgé. Dans une enquête du New York Times, Jin Shangyu, diplômée en urbanisme, raconte avoir répondu à environ 150 offres de stage ou d’emploi débutant, sans résultat. Les premières tâches qui permettaient naguère d’apprendre le métier, observe-t-elle, peuvent désormais être exécutées en quelques clics. Elle a même payé une formation à l’IA pour améliorer ses chances — sans y voir, pour l’instant, d’issue.
Ce serait aller trop vite que de rendre l’IA responsable de tout le chômage chinois. Le ralentissement économique, la faiblesse de la consommation et le nombre croissant de diplômés lui préexistent. Mais la contradiction devient difficile à ignorer : Pékin mise sur une technologie capable d’accélérer la production tout en réduisant, dans certains métiers, le besoin de recruter des débutants. En août, le taux de chômage des jeunes Chinois, hors étudiants, atteignait 18,9%. Des économistes proches du pouvoir lui-même avertissent que les secteurs de pointe, si florissants soient-ils, ne suffiront pas à faire vivre le reste de l’économie. Une plateforme peut multiplier les transactions ; elle ne fabrique pas, par la même opération, les salaires qui permettront demain d’acheter.
Vendredi 25 septembre, à l’Unesco, le pape Léon XIV a formulé le paradoxe avec une netteté que les marchands de « superintelligence » pourraient méditer : nous appelons les systèmes informatiques « intelligents », tandis que nous peinons à reconnaître la dignité des êtres humains, jugés à l’aune de leur efficacité et rejetés lorsqu’ils ne sont plus considérés comme productifs. Sa mise en garde ne demande pas de croire à la fin du monde ni de jeter les machines à la mer. Elle oblige à poser une question plus embarrassante : une technique qui nous rend plus efficaces nous rend-elle aussi plus capables de faire une place aux autres ? Peut-être un prochain sujet de roman pour Thélyson Orélien…
Jean-Marc Adolphe
NOTES
(1). Le compte X « Balance ton Claude » a été créé en juin 2026. Il portait auparavant un autre nom, changé en septembre. Il n’y a eu qu’une soixantaine de « publications » avant les premiers posts accusateurs sur le roman de Thélyson Orélien, dans l’après-midi du 21 septembre. L’anonymat de ce compte X a été vite éventé. Derrière « Balance ton Claude », même s’il affirme « ne pas être seul », il y a Samuel Fitoussi, 29 ans, chroniqueur au Figaro et membre du comité éditorial de la nouvelle revue libérale-conservatrice Civilisation, soutenue par le milliardaire ultraconservateur Pierre-Édouard Stérin, dont le projet Périclès soutient des initiatives de la droite et de l’extrême droite. Passé par l'université de Cambridge et HEC, Samuel Fitoussi s’est d’abord fait connaître par La Gazette de l’Étudiant, une page Facebook de satire de la vie étudiante, où il moquait notamment les étudiants « bobos » de Sciences Po. Il a ensuite pris pour cibles de ses billets dans Le Figaro le wokisme, le néo-féminisme et le « néo-progressisme ». « L'extrême gauche est aujourd'hui beaucoup plus dangereuse [que l’extrême droite] », estimait-il le 22 septembre au micro de Radio J. Enfin, ce pourfendeur des usages de l’IA dans la littérature (et pas seulement), est lui-même associate du fonds d'investissement Frst, qui a investi dans des start-ups d'IA, notamment Poolside, qui construit précisément un modèle génératif capable de produire du code. Les deux co-fondateurs de Frst, Pierre Entremont et Bruno Raillard, ont d’abord travaillé ensemble chez Otium Venture, structure de capital-risque liée à la holding de Pierre-Édouard Stérin… Cet « environnement » situe Samuel Fitoussi du côté d’une droite identitaire xxx mais non, promis juré « ni les idées politiques d'Orélien, ni le thème de son livre [le périple d'un professeur d'histoire qui fuit son pays, Haïti] ne nous importaient », s'est-il défendu. Si l’objet de la quasiment seule et unique vindicte à ce jour de « Balance ton Claude » est un auteur haïtien, c’est juste le fruit du hasard…
(2). Pangram Labs a été fondée en 2023 par Max Spero et Bradley Emi, deux anciens étudiants de Stanford. La société a d’abord visé les établissements d’enseignement, puis élargi ses usages vers les plateformes et l’édition. Max Spero, qui dirige l’entreprise, imagine que son outil puisse devenir pour les textes l’équivalent d’une « étiquette nutritionnelle » indiquant leur origine. Pangram a annoncé en juillet 2026 une levée de 9 millions de dollars, concomitante au lancement de sa version 4. Il a donc un intérêt commercial manifeste à convaincre que l’authenticité d’un écrit peut être évaluée à grande échelle. Pangram 4 est lui-même un modèle d’IA. Ses concepteurs l’entraînent sur des écrits humains, des textes générés par différents modèles et des textes retouchés avec l’IA. Pour éviter qu’il ne se contente de reconnaître un sujet, ils produisent notamment des textes artificiels sur des sujets comparables à ceux des textes humains.
(3). ZeroGPT est un détecteur de textes générés par IA, distinct de Pangram — et aussi de GPTZero, malgré la ressemblance des noms. On colle un texte dans son interface ; l’outil renvoie un score et surligne les phrases qu’il juge artificielles. Son éditeur présente sa méthode, baptisée « DeepAnalyse », comme une analyse de régularités linguistiques, sans que ce score permette de constater directement comment le texte a été écrit.
(4). À la tribune de l’ONU, le 22 septembre 2026, Donald Trump a annoncé vouloir remplacer « intelligence artificielle » par « super intelligence » dans les documents officiels américains : « artificielle », selon lui, ferait croire que la technologie est « fausse ». Le département d’État a ensuite demandé à certains diplomates d’adopter ce nouveau vocabulaire. Rebaptiser l’IA « super » ne la rend pas surhumaine : le mot désigne habituellement une capacité qui dépasserait l’intelligence humaine, et non l’ensemble des outils actuels.
(5). Paolo Benanti est un frère franciscain italien, théologien et spécialiste de l’éthique des technologies. Membre de l’Académie pontificale pour la vie, il compte parmi les conseillers du Vatican sur l’intelligence artificielle. Il préside également une commission italienne consacrée aux effets de l’IA sur l’information.
(6). Mehdi Laghrari, « Lunettes, IA agentique, boîtier connecté… Quand Mark Zuckerberg inaugure l'ère post-smartphone », Les Échos, 24 septembre 2026.
(7). Alexandr Wang, cofondateur de Scale AI en 2016, a dirigé cette entreprise spécialisée dans les données destinées à l’IA jusqu’à son arrivée chez Meta en 2025, après la prise de participation de Meta dans Scale. Il dirige aujourd’hui les activités d’IA de Meta. Sous sa direction, Scale AI a obtenu des contrats du département américain de la Défense, notamment, en mars 2025, pour Thunderforge, un programme d’agents d’IA destinés à assister la planification et les opérations militaires.






Haro sur Thélyson Orélien par défaut ! Vérité ou mensonge, peu me chaut ...
L'IA ne s'use pas que si l'on ne s'en sert pas.
Client régulier d'une plateforme de vente - CDs en imports et livres épuisés, le tout à petits prix - je suis enquiquiné par des algorithmes n'ayant rien à voir avec mes goûts ; les algorithmes sont bêtes et disciplinés.
Puisqu'il est question de Miles Davis sur la page d’accueil : Centenaire Jon Coltrane (suite)
Miles Davis avec John Coltrane " So What " (album Miles Davis "Live in Paris ", 1960)
Lors de ce concert parisien, Coltrane se fit siffler. Au plus il était siffler, au plus Miles Davis l’encourageait à continuer ses solos !