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Ces peintures d'Auschwitz qu'Auschwitz ne veut pas rendre

il y a 2 heures
3 min de lecture
L'un des portraits peints par Dina Gottliebova Babbitt à Auschwitz

L'un des portraits peints par Dina Gottliebova Babbitt à Auschwitz


À Auschwitz, Dina Gottliebova Babbitt peignit sous les ordres de Josef Mengele des prisonniers roms destinés à ses pseudo-expériences raciales. Ses héritières réclament aujourd’hui les sept aquarelles conservées par le musée d’Auschwitz-Birkenau, qui refuse de les restituer au nom de leur valeur historique.

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Les sept aquarelles de Dina Gottliebova Babbitt sont à la fois des œuvres d’art, des pièces à conviction et les traces d’un marché impossible : peindre pour Mengele afin de rester en vie. Quatre-vingts ans après Auschwitz, ses filles demandent au musée d’Auschwitz-Birkenau de les leur restituer ; le mémorial polonais refuse, au nom de la mémoire collective et de la conservation des preuves des crimes nazis. Le litige ouvre une question vertigineuse : à qui appartient une œuvre exécutée sous la contrainte absolue ?


Née à Brno, en Tchécoslovaquie, en 1923, Dina Gottliebova abandonne ses études d’art après l’invasion allemande. Déportée avec sa mère à Theresienstadt en janvier 1942, puis transférée à Auschwitz-Birkenau l’année suivante, elle peint d’abord, avec des couleurs dérobées, des personnages de Blanche-Neige et les Sept Nains pour les enfants détenus dans le camp. C’est cette aptitude qui attire l’attention de Josef Mengele, le médecin SS surnommé « l’Ange de la mort ».


Mengele lui ordonne alors de réaliser des portraits à l’aquarelle de prisonniers roms sélectionnés pour ses pseudo-expériences raciales. La photographie, estimait-il, ne rendait pas assez précisément ce qu’il désignait comme leur « infériorité raciale ». Gottliebova accepte, à la condition que sa mère et elle soient épargnées par les chambres à gaz. Les modèles des sept portraits aujourd’hui conservés au musée furent tous assassinés. Plusieurs feuilles portent la signature au crayon « Dinah 1944 » : un nom et une date, inscrits au cœur même de l’entreprise d’extermination.


Dina Gottliebova Babbitt chez elle, en Californie, où elle avait reproduit l'un des portraits d'une jeune fille qu'elle avait peints à Auschwitz sur ordre du Dr Mengele.

Dina Gottliebova Babbitt chez elle, en Californie, où elle avait reproduit l'un des portraits d'une jeune fille qu'elle avait peints à Auschwitz

sur ordre du Dr Mengele. Photo Peter DaSilva pour le New York Times.


Après la libération, elle s’installe aux États-Unis, prend le nom de Babbitt et travaille pendant près de vingt ans dans l’animation hollywoodienne. Elle contribue notamment, comme assistante d’animation, à l’univers de Warner Bros, celui de Wile E. Coyote, Tweety et Daffy Duck. Mais l’ombre d’Auschwitz ne disparaît pas. En 1973, venue au musée pour authentifier les aquarelles, elle pense les récupérer. Elle repart sans elles. Jusqu’à sa mort, en 2009, elle multiplie les démarches diplomatiques et publiques pour les faire revenir. « Je veux les tenir dans ma main », disait-elle dans une vidéo enregistrée quelques mois avant sa disparition.



Le 14 septembre dernier, ses deux filles, Michele Babbitt Kane et Karin Wendy Babbitt, ont saisi un tribunal fédéral de Californie. Elles demandent que leur mère soit reconnue comme la propriétaire légitime des sept œuvres, leur restitution et des dommages-intérêts. Leur plainte s’appuie notamment sur une loi californienne de 2024 qui a ouvert pendant deux ans une voie de recours aux revendications portant sur des œuvres spoliées ou perdues durant la période nazie.


Le musée d’Auschwitz-Birkenau oppose une logique mémorielle à cette demande successorale. Six aquarelles ont été acquises auprès d’un survivant en 1963, la septième en 1977. Pour l’institution, créée en 1947 afin de recueillir, préserver et rendre accessibles les traces des crimes nazis, ces portraits constituent des documents uniques : les rares fragments visuels liés aux expérimentations de Mengele sur les Roms. Les laisser sortir des collections créerait, estime le musée, un préjudice irréparable et soulèverait la question d’autres objets fabriqués sous la contrainte dans le camp. Le mémorial rappelle ainsi que son devoir statutaire est de conserver les vestiges et documents du système concentrationnaire.


La force de l’affaire tient précisément à l’impossibilité de séparer ces deux vérités. Ces aquarelles appartiennent à l’histoire d’Auschwitz, à la persécution des Roms et à l’archive du crime. Mais elles portent aussi la main, la signature et le risque vital de Dina Gottliebova Babbitt. Les restituer ne ferait pas disparaître la mémoire ; les conserver contre la volonté de ses héritières ne saurait effacer la violence de leur origine. Entre la propriété, le musée et la survivante, le procès demande peut-être moins qui possède ces images que ce que la justice peut encore rendre à une femme qui peignait pour ne pas mourir.


Nadia Mevel


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