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Chez Saint-John-Perse, à Reims, le défilé de la misère humaine


Klodiana avec ses trois enfants


Ce samedi 5 février, Marine Le Pen tient à Reims son premier grand meeting de campagne. A quelques centaines de mètres où la candidate d’extrême-droite fustigera « le mondialisme », son « principal adversaire », le mondialisme se tient là. Il campe. « Depuis plusieurs années », écrit le quotidien L’Union, le parc Saint-John Perse, dans le quartier Croix-Rouge, est devenu le point de chute des migrants transitant par la cité des sacres. Aucune solution ne semble se dessiner à l’horizon. » Les humanités poursuivent la série VU D’EN FRANCES, pour prendre le pouls de la France comment qu’elle va, avec bonheurs et déboires, depuis les territoires voire terroirs, avec le concours de la presse quotidienne régionale.


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VU D'EN FRANCES Reportage Olivier Durand. Photos Stéphanie Jayet / L’Union

Des flammes qui crépitent dans le soir tombant. Deux hommes qui discutent tranquillement, en se réchauffant les mains autour d’un feu de palettes. À quelques mètres du tramway, derrière un rideau d’arbres dénudés, plusieurs toiles de tentes sont plantées sur la pelouse du parc Saint-John-Perse, le long de l’avenue du Général-Eisenhower, à l’orée du quartier Croix-Rouge. Le tableau est désormais si banal que personne n’y fait plus vraiment attention. Deux Kosovars, Refi et Rabit, y traînent leur peine. L’un comme l’autre sont englués dans une procédure de régularisation dont l’issue est bien incertaine.


« Ils attendent que quelque chose se passe.
C’est toujours un peu la même histoire ».
Fabien Tarrit, collectif Sövkipeu

Le temps est long, à la fois si loin et si près du cœur battant de la ville. Rabit ouvre grand ses mains devant nous, en dépliant tous ses doigts. Dix mois qu’il est là, avec son compagnon d’infortune. Il ne connaissait pas Refi avant d’atterrir, comme lui, dans ce parc devenu un point de fixation à Reims.

Tous les deux voguent aujourd’hui dans la même galère. « Ils attendent que quelque chose se passe. C’est toujours un peu la même histoire. Les mêmes causes produisent les mêmes effets », résume Fabien Tarrit, du collectif Sövkipeu, qui passe très régulièrement les voir. Un saut à bicyclette depuis la fac où il enseigne. Sur place, il discute avec eux. Les aide dans le labyrinthe administratif français. Près des tentes, une table de camping est posée où se battent en duel un pot de yaourt vide et un jouet pour enfant. Des détritus débordent de sacs-poubelles éventrés.

En veste de jogging et baskets, Refi étudie le courrier de la Cour national du droit d’asile (CNDA), saisie après son recours contre une décision défavorable de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra). Une audience est prévue à Paris le 10 février. Fabien Tarrit tente de faire un topo clair au Kosovar. Le chemin vers un avenir meilleur est parsemé de sigles dont ces étrangers ont bien du mal à comprendre le sens.

Cigarette à la bouche, Rabit nous fait écouter la voix de son fils, qu’il appelle avec son téléphone portable. L’enfant parle un peu français. Il vit avec la maman à Reims, dans un logement. Les parents sont séparés. Aux difficultés de la paperasserie se superposent souvent des situations familiales complexes.



Solidarité au jour le jour

Dans une autre tente, Klodiana vient d’arriver il y a seulement quelques jours. Cette jeune maman albanaise voyage avec ses deux fils, de neuf et dix ans, et sa petite dernière, tout juste une bougie. « Elle a fêté son anniversaire hier [mercredi] », sourit Klodiana, en nous la présentant. La fillette ne marche pas encore, alors que ses deux aînés s’ébrouent dans le parc, à quelques mètres de là. Leur mère les morigène pour leur dire de faire attention. « Le cas des enfants émeut forcément », observe Fabien Tarrit.

La solidarité est au jour le jour. Les associations bien sûr. Les particuliers, aussi. « Une femme vient de donner dix euros pour que la maman puisse acheter des couches », illustre Fabien Tarrit. L’horizon est flou, mais la volonté reste forte. Refi n’en démord pas : « Je veux rester là, je ne veux pas rentrer. » Rentrer, c’est retourner au Kosovo, où il se dit en danger.

Face à lui, au-delà de la ligne de tramway, la vie suit son cours ordinaire. Il y a trois ans et demi, au cours de l’été 2018, l’expulsion d’une quarantaine de migrants dans ce même parc avait créé une vive polémique, plusieurs associations s’étant publiquement indignées, ainsi que les partis de gauche. Aujourd’hui, ce tumulte semble bien lointain. Les dernières expulsions en date se sont faites dans le calme. Presque une routine. La Ville garde un œil sur ce parc municipal, créé en 1973, en s’assurant qu’il n’y ait jamais trop de monde. Le voisinage balance entre indifférence, empathie et agacement. Un riverain témoigne : « Il y a eu un élan de solidarité et je sais que des vivres et des vêtements ont été distribués. Mais ça exaspère aussi beaucoup de monde et en particulier ceux qui prennent l’habitude de se promener dans le parc ou d’y faire du sport, car ça crée chez certains un sentiment d’insécurité. » Aucun trouble à l’ordre public n’a été constaté, tempère la Ville, par la voix de Xavier Albertini, adjoint au maire et patron de la police municipale.

Les migrants vont et viennent dans l’anonymat. Seuls les visages changent avec les saisons. « On essaie de détendre un peu l’atmosphère quand les regards sont tristes », confie Jacques Bresson, du Secours Populaire. L’association, dont les locaux sont à proximité, dépanne en nourriture ou en duvets. Prévient le 115 aussi, même si les places sont rares.


Nourrir les extrêmes

Jeune de Croix-Rouge, engagé politiquement, (il fut candidat aux municipales sur la liste de Gérard Chemla en 2020, puis aux départementales l’an passé), Ahmed Brahim juge cet enlisement révélateur de la société : « Cela représente assez bien le climat à Croix-Rouge. Pendant les élections, on engueule les électeurs parce qu’ils ne vont plus voter mais les élus ne prennent pas le temps de régler leurs problèmes. Et ça finit par nourrir les extrêmes, de gauche comme de droite. »

Rabit et Refi, eux, continuent d’y croire. Ils n’ont toujours pas été chassés de ce parc qui n’a de poétique que le nom. Seuls, sans enfants avec eux, aucun hébergement ne leur a été trouvé. Alors ils restent dehors le temps de leur procédure. Jeudi soir, leur mission a été de s’approvisionner en bois pour faire remonter un peu la température. Celle du climat social inquiète un peu Fabien Tarrit : « J’ai l’impression que l’air du temps n’est pas vraiment de notre côté… »

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