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Chocó : à l’épicentre du séisme, une histoire de dépossession et de résistances

il y a 9 minutes
6 min de lecture

Des enfants à Cacarica, dans le Chocó, en novembre 2022. Photo Santiago Mesa


Le séisme du 10 août 2026 a eu son épicentre à San José del Palmar, dans le Chocó, à l’ouest de la Colombie. Mais la catastrophe naturelle a surtout rendu visibles des fractures beaucoup plus anciennes : l’isolement d’un territoire traversé de fleuves et de forêts, la pauvreté, les infrastructures défaillantes, le poids de l’extraction minière et l’histoire singulière de l’une des principales régions afro-descendantes d’Amérique latine.

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Le Chocó ne peut se raconter comme une simple périphérie oubliée de la Colombie. Il est un territoire de pluies, de fleuves et de forêt tropicale, entre le Pacifique, le Panama et les cordillères andines. C’est aussi l’un des grands foyers de peuplement afro-descendant du continent sud-américain, dont l’histoire a été façonnée par la conquête coloniale, l’esclavage aurifère, les résistances communautaires et une longue lutte pour la reconnaissance territoriale.


Le 10 août 2026, c’est à San José del Palmar, commune du Chocó, que le séisme de magnitude 7,4 a trouvé son épicentre. À Quibdó, la capitale départementale, comme dans des villages plus difficiles encore à atteindre, les dégâts ont rappelé une évidence connue de longue date : une catastrophe ne frappe jamais un territoire vierge. Elle rencontre des maisons, des routes, des hôpitaux, des liens sociaux et des inégalités déjà là.

Un territoire de fleuves

Avant l’arrivée des conquistadors espagnols, le Chocó était notamment habité par des peuples aujourd’hui connus sous les noms d’Emberá et de Wounaan. Ses cours d’eau, ses forêts et ses reliefs n’étaient pas des marges vides, mais des espaces de circulation, de pêche, de chasse, d’agriculture et de relations entre communautés.


À partir du XVIe siècle, l’intérêt colonial se concentre sur les gisements aurifères. Les Espagnols découvrent que les rivières et les sols alluviaux du Chocó recèlent de l’or. La conquête provoque une chute dramatique des populations autochtones, soumises aux violences, aux maladies importées et aux travaux forcés. Pour alimenter l’économie minière, la Couronne et les propriétaires coloniaux organisent alors la déportation massive d’Africains réduits en esclavage.


Les personnes captives entraient principalement en Nouvelle-Grenade par Cartagena de Indias, grand port de la traite transatlantique dans les possessions espagnoles. Elles étaient ensuite revendues, déplacées vers l’intérieur du territoire et affectées à divers travaux : Popayán, Antioquia, les plaines, les villes coloniales et les mines du Pacifique. Dès la fin du XVIIe siècle, des groupes de travailleurs esclavisés sont conduits vers le Chocó pour extraire l’or.


Le mot « Africains » ne doit pas effacer leur diversité. Les personnes déportées vers le Chocó étaient originaires de régions aujourd’hui réparties entre le Sénégal, la Gambie, la Guinée, la Sierra Leone, le Liberia, la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Togo, le Bénin, le Nigeria, le Cameroun, l’Angola, les deux Congo et d’autres espaces d’Afrique occidentale ou centrale-occidentale. Les archives coloniales emploient des appellations telles que « Congo », « Mina », « Mandinga » ou « Carabalí » ; elles signalent des provenances ou des catégories commerciales, mais ne permettent pas toujours de retrouver l’identité, la langue ou l’histoire exacte de chaque personne captive.

L’or, la boue et la contrainte

L’exploitation aurifère coloniale du Chocó ne correspondait pas seulement à l’image de mines souterraines. Elle était très largement alluviale : l’or était extrait dans les lits de rivières, les sables, les graviers et les sols boueux de la forêt. Il fallait remuer la terre, détourner des bras d’eau, creuser, porter des charges, laver les sédiments et répéter ce geste jusqu’à isoler les paillettes d’or dans la batée.


Le travail commençait au lever du jour et pouvait se poursuivre jusqu’au soir, généralement six jours par semaine. Il se déroulait dans une chaleur humide, au milieu de l’eau, de la boue, des fièvres et d’une forêt difficile à traverser. Entre 1680 et 1810, plus de 90% de l’or du Chocó aurait été produit par des Africains déportés et par leurs descendants soumis à l’esclavage. La richesse quittait le territoire ; la précarité restait dans les campements miniers, les reales de minas.


Ces campements étaient souvent provisoires, déplacés au gré de l’épuisement des gisements. Les personnes esclavisées vivaient dans des baraques collectives et subissaient une séparation fréquente des familles, par vente, transfert ou nécessité productive. Les propriétaires distinguaient la « gente útil », les adultes considérés comme aptes à travailler, de la chusma, terme qui reléguait dans une même catégorie les enfants, les personnes âgées, les malades ou celles jugées incapables de produire.


L’alimentation, fréquemment fondée sur le maïs et la banane plantain, ne compensait pas l’épuisement physique. Les maladies, infections, épidémies et mauvais traitements faisaient partie de l’ordre ordinaire de la mine. La discipline reposait sur les châtiments corporels : fouet, ceps, sanctions mutilantes ou invalidantes. Cette histoire de l’or est donc aussi celle d’un travail forcé qui a construit la prospérité coloniale au prix des corps et des vies arrachés à l’Afrique et au continent américain.

Après l’abolition

Il serait pourtant faux de réduire l’histoire afro-chocoane à la seule domination. Des personnes esclavisées se sont enfuies ; d’autres ont négocié des espaces d’autonomie, cultivé des parcelles, pêché, chassé, conservé ou dissimulé une part de l’or extrait, maintenu des liens familiaux et collectifs malgré la surveillance. Les solidarités forgées dans l’adversité ont contribué à produire des communautés qui ne furent pas seulement des survivances de l’ordre colonial, mais des formes actives de réappropriation du territoire.


Statue en hommage au roi Barule, l’un des dirigeants d’une insurrection de personnes réduites en esclavage

dans le Chocó colonial. Avec les frères Antonio et Mateo Mina, il fonda à Tadó, en 1727, un palenque

 — une communauté autonome de fugitifs de l’esclavage — dont il fut proclamé roi. La révolte fut écrasée quelques mois plus tard et Barule exécuté par les autorités coloniales ; sa mémoire demeure un symbole de résistance afro-chocoane.


Après l’abolition de l’esclavage en Colombie, en 1851, de nombreux anciens esclavisés et leurs descendants se sont établis ou ont consolidé leur présence le long des fleuves et de leurs affluents. Ils ont développé un peuplement dispersé, structuré par les parentés, les circulations fluviales, la pêche, l’agriculture, l’orpaillage artisanal et l’usage collectif de la forêt et des rivières.


Cette territorialité demeure une clé pour comprendre le Pacifique colombien. Dans le Chocó, le fleuve ne sépare pas seulement : il relie, nourrit, transporte, organise les échanges et les mémoires. Mais il rappelle aussi les limites de l’État routier. Lorsqu’une piste est coupée, lorsqu’une route devient impraticable sous la pluie ou après un glissement de terrain, des communautés entières peuvent se retrouver isolées. Le séisme de 2026 a fait de cette réalité géographique une urgence humanitaire.

Quibdó, capitale noire

Quibdó, fondée sous le nom de San Francisco de Quibdó en 1654, s’est développée sur les rives de l’Atrato. Elle est devenue le centre administratif, commercial et religieux du Chocó, mais aussi un foyer majeur de la vie afro-colombienne. Ses musiques, ses danses, ses traditions orales, ses pratiques religieuses, ses fêtes populaires et ses formes de sociabilité portent des héritages multiples : africains, indigènes, créoles et contemporains.


En 2025, l’Unesco a inscrit Quibdó dans son Réseau des lieux d’histoire et de mémoire liés à l’esclavage et à la traite. Cette reconnaissance internationale ne doit pas transformer la ville en musée d’un passé révolu. Elle rappelle plutôt que l’histoire de l’esclavage se prolonge dans des rapports contemporains à la terre, à la mémoire, à la culture, aux inégalités et aux formes de mobilisation collective.


La Constitution colombienne de 1991, puis la loi 70 de 1993, ont représenté une avancée majeure. Elles ont reconnu aux communautés noires des zones riveraines du Pacifique des droits collectifs sur leurs territoires ancestraux. Ces terres collectives sont, juridiquement, inaliénables, imprescriptibles et insaisissables. Elles sont le produit de décennies de revendications et reconnaissent que les communautés afro-descendantes ne sont pas des arrivantes sur ces terres, mais des peuples dont l’histoire et les pratiques ont contribué à façonner le territoire.

Les promesses et la faille

Ces droits coexistent toutefois avec des difficultés persistantes : pauvreté structurelle, insuffisance des services publics, accès inégal à l’eau et à l’assainissement, faiblesse du système de santé, manque de routes praticables, déplacements forcés liés au conflit armé et pressions de l’exploitation minière légale ou illégale.


Le Chocó a trop souvent été traité comme une réserve de ressources plutôt que comme un espace où vivent des citoyens dotés des mêmes droits que le reste du pays. L’or y a attiré les convoitises coloniales ; il attire encore des intérêts économiques, légaux ou clandestins. Les fleuves qui ont permis la survie et la construction de communautés demeurent aussi les voies d’une économie extractive dont les bénéfices circulent bien au-delà du département.


C’est dans ce territoire que le séisme a eu son épicentre. Il n’a pas inventé la fragilité du Chocó. Il a fait apparaître, dans les fissures des maisons, l’effondrement des routes et la saturation des hôpitaux, les conséquences accumulées d’une histoire de dépossession et de promesses non tenues.


Mais le Chocó ne se résume pas davantage à ses blessures. Dans les cuisines collectives, les réseaux de voisinage, les conseils communautaires, les associations et les gestes de solidarité qui ont suivi la catastrophe, on retrouve une capacité d’organisation née de cette longue histoire. Le défi qui s’ouvre après le séisme est donc aussi politique : reconstruire sans reproduire l’abandon, et reconnaître que la réparation d’un territoire commence par l’écoute de celles et ceux qui l’ont fait vivre, malgré tout.


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