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Kaboul, cinq ans après : le quotidien invisible des femmes afghanes


Afghanistan, photoreportage Nava Jamshidi

Sima, la protagoniste du photoreportage de Nava Jamshidi sur la vie des femmes sous le régime taliban,

est assise pieds nus sur un tapis chez elle, à Kaboul, en Afghanistan, le12 août 2026. Photo Nava Jamshidi/AP


PORTFOLIO À travers le portrait de Sima, une sexagénaire qui fouille les décharges et les cimetières de Kaboul pour nourrir sa famille, la photographe Nava Jamshidi documente ce que signifie survivre, cinq ans après le retour au pouvoir des talibans.

les humanités, ça n'est pas pareil.

Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : 


En Afghanistan, cinq ans après le retour au pouvoir des talibans en août 2021, la vie quotidienne des femmes s'est resserrée dans un espace public toujours plus étroit. Interdictions d'accès à l'école secondaire et à l'université, restrictions de mouvement sans tuteur masculin, effacement progressif de la présence féminine dans la rue : le régime a méthodiquement réduit les droits des Afghanes, plaçant nombre d'entre elles dans une précarité extrême. C'est dans ce contexte que Nava Jamshidi, photojournaliste de l'Associated Press, a suivi Sima, une femme d'une soixantaine d'années originaire de Mazar-e-Charif, dans le nord du pays, aujourd'hui installée à Kaboul.


Chaque jour, Sima arpente les collines qui surplombent la capitale afghane et les cimetières environnants à la recherche de plastique, de ferraille ou de tout objet abandonné susceptible d'être revendu. Ce qui ne trouve pas preneur est rapporté à la maison pour servir de combustible, l'hiver venu. Rien ne se perd : le pain sec ramassé au sol est vendu aux propriétaires de bétail, les tomates abîmées sont séchées, les écorces de pastèque transformées en pickles maison, la viande de l'Aïd conservée pour les mois froids. Cette économie de la débrouille permet à Sima de subvenir aux besoins de sa famille élargie, dans un pays où le travail salarié s'est raréfié et où la mendicité, comme la collecte de déchets, est officiellement interdite par les autorités talibanes.

Cette interdiction expose les femmes à l'arrestation. Diba, la fille de Sima, en a fait l'amère expérience : arrêtée alors qu'elle mendiait, elle a été détenue trois mois, séparée du nourrisson qu'elle allaitait encore. Privé du lait maternel et d'une alimentation adaptée, l'enfant est mort deux jours après la libération de sa mère. Ce drame intime dit, en creux, la brutalité d'un système où la survie économique des plus démunies se heurte de plein fouet à l'ordre moral imposé par le régime.


Le reportage photographique s'attarde aussi sur les cimetières de Kaboul, lieux à la double fonction pour Sima : elle s'y recueille sur la tombe du petit-enfant de Diba, et y cherche, dans le même mouvement, de quoi nourrir les siens. Cette coexistence du deuil et de la subsistance, saisie sans effet ni pathos, donne à ce travail toute sa force documentaire.


Publié cinq ans jour pour jour après la chute de Kaboul, ce reportage donne un visage et une trajectoire individuelle à des millions d'Afghanes rendues largement invisibles par les politiques talibanes, et rappelle que la crise humanitaire afghane se conjugue d'abord au quotidien, dans des gestes de survie répétés.


Selon un rapport du Programme des Nations unies pour le développement publié en mai 2026, trois Afghans sur quatre, soit environ 28 millions de personnes, ne parviennent plus à subvenir à leurs besoins essentiels, une situation aggravée par la baisse de l'aide internationale, les chocs climatiques et les restrictions croissantes pesant sur les droits des femmes. Dans ce contexte, des figures comme Sima incarnent une résistance silencieuse, faite non de discours mais de gestes répétés pour tenir, jour après jour, envers et contre l'effacement programmé des femmes de l'espace public afghan.


Caterina Zomer

Nava Jamshidi

Nava Jamshidi est une photographe documentaire basée à Kaboul, où elle vit et travaille à temps plein depuis quatre ans après avoir sillonné l'Afghanistan pendant sept ans. Diplômée en génie civil de l'université Shahid Bahonar de Kerman (2004-2008), elle s'est réorientée vers la photographie documentaire, qu'elle pratique en indépendante depuis 2018 et comme photographe contributrice pour Getty Images depuis 2020. Son travail, centré sur l'Afghanistan et l'Iran, explore l'identité, le déplacement, la résilience et la vie des femmes en contexte de conflit. Elle a collaboré avec des médias internationaux tels que la BBC, le New York Times, Le Monde, The Guardian ou ZDF, ainsi qu'avec des organisations humanitaires comme l'Unicef, Médecins sans frontières ou la Fondation Aga Khan, pour lesquelles elle documente projets et bénéficiaires. Sa démarche, fondée sur la confiance et le temps long passé auprès de ses sujets, vise à restituer des récits dignes et nuancés plutôt que des images de circonstance.

Afghanistan, photoreportage Nava Jamshidi

De la nourriture, de la literie et des objets ramassés dans la rue envahissent la chambre de Sima, chez elle à Kaboul,

en Afghanistan, le 3 décembre 2024. Photo Nava Jamshidi/AP


Afghanistan, photoreportage Nava Jamshidi

Sima entre dans sa chambre, chez elle, à Kaboul, le 3 décembre 2024.

Les murs en briques de terre crue et les tentures encadrent l'entrée. Photo Nava Jamshidi/AP


Afghanistan, photoreportage Nava Jamshidi

Sima joue avec un jeune enfant de sa famille élargie tandis que la mère de ce dernier est assise à proximité,

chez eux à Kaboul, le 12 août 2026. Photo Nava Jamshidi/AP


Afghanistan, photoreportage Nava Jamshidi

Sima tient dans ses mains des déchets, notamment un morceau de pain et un bout de plastique, qu'elle a ramassés

dans les rues de Kaboul, le 3 décembre 2024. Photo Nava Jamshidi/AP


Afghanistan, photoreportage Nava Jamshidi

À Kaboul, le12 août 2026, Sima ramasse des objets abandonnés sur le sol d'un cimetière

afin de les réutiliser ou de les vendre. Photo Nava Jamshidi/AP


Afghanistan, photoreportage Nava Jamshidi

Sima examine la viande séchée qu'elle a reçue à l'occasion de l'Aïd al-Adha et qu'elle a conservée pour l'hiver chez elle.

Photo Nava Jamshidi/AP


Afghanistan, photoreportage Nava Jamshidi

Des tomates qui commencent à pourrir sont mises à sécher chez Sima afin de pouvoir être utilisées plus tard pour cuisiner.

Photo Nava Jamshidi/AP


Afghanistan, photoreportage Nava Jamshidi

Sima trie les bouteilles en plastique et les canettes métalliques qu'elle a ramassées dans les rues. Photo Nava Jamshidi/AP


Afghanistan, photoreportage Nava Jamshidi

Un coin cuisine de fortune installé dans la cour de la maison de Sima sert à préparer les repas lorsque la famille n'a pas les moyens d'acheter du gaz de cuisine ; elle brûle alors des déchets plastiques, des vêtements et des tissus pour se chauffer. Photo Nava Jamshidi/AP


Afghanistan, photoreportage Nava Jamshidi

Sima trie des objets dans le jardin derrière sa maison à Kaboul, en Afghanistan. Photo Nava Jamshidi/AP


Afghanistan, photoreportage Nava Jamshidi

Sima est assise à côté de l'argent qu'elle a récolté en mendiant devant une mosquée à Kaboul. Bien que la mendicité soit interdite, Sima a expliqué que la police talibane l'avait autorisée à mendier et lui avait même donné quelques pièces, à titre exceptionnel,

lors des célébrations marquant les cinq ans du régime taliban. Photo Nava Jamshidi/AP


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1 commentaire


yanitz2018
yanitz2018
il y a 10 heures

Effrayant, atterrant, désespérant, ...

Ces femmes réduites, esclaves, à être enfermées en dedans à l'extérieur.

Depuis cinq longues, très longues années.

Je suis sûr que des rires moqueurs émaillent leurs silencieux jugements : pauvres talibans !

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