Colombie : le récit d'une élection volée (comment hacker la démocratie)
- Jean-Marc Adolphe

- il y a 2 jours
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Dernière mise à jour : il y a 2 jours

Abelardo De la Espriella, un candidat d'extrême droite métamorphosé par l'IA.
A gauche : avant la campagne électorale colombienne. A droite : transformé en "Tigre",
faisant le salut militaire et affublé du maillot de l'équipe de foot.
Derrière lui : Carlos Suárez Rojas, gourou du marketing politique
à la tête de l'agence Stratégie et Pouvoir, qui a "inventé" le candidat.
Un avocat d’extrême droite, inconnu du grand public il y a un an, a remporté la présidentielle colombienne face au candidat de la gauche, Iván Cepeda, au terme d’un scrutin serré. Abelardo de la Espriella n’est pas seulement un vainqueur : c’est un personnage fabriqué, testé, optimisé par une machine de communication qui conjugue marketing politique, exploitation des données et outils d’intelligence artificielle. Dans un pays où l’ignorance devient une ressource politique, une élection peut se « voler » sans toucher une seule urne : en hackant l’attention, les récits et les émotions. Que reste‑t‑il d’une élection quand la politique se réduit à un spectacle calibré pour les plateformes ? L'élection colombienne est un cas d'école, sur lequel nous avons voulu enquêter. Demain, cela risque fort de ne pas seulement concerner l'Amérique latine...
les humanités, ça n'est pas pareil.
Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût :
« En Colombie, une partie des mécanismes du pouvoir a consisté à rechercher délibérément l’ignorance de la population : plus il y a d’ignorance, mieux c’est », dénonçait Iván Cepeda, candidat de gauche à l’élection présidentielle en Colombie, dans un passionnant entretien vidéo mis en ligne le 21 mai 2026, que nous avions traduit et gardé sous le coude en vue d’une publication ultérieure. « La promotion de l’ignorance », ajoutait Iván Cepeda, « est un mécanisme de pouvoir politique, ou plutôt de mauvaise gouvernance, qui a énormément contribué à la banalisation généralisée dans le monde médiatique : c’est la culture du spectacle, la politique comme spectacle, quand ce n’est pas pire encore. (…) Construire la solidarité, la coopération, envisager le dialogue comme voie vers la compréhension est remplacé par une concurrence féroce aux manières polies, élégantes, mais absolument acharnée et impitoyable. »
Philosophe de formation, Iván Cepeda parle dans cet entretien de Socrate, de Nietzsche et du sens de la vérité. Il revendique « l’authenticité » du discours politique, dont il a fait un marqueur de sa campagne électorale : « On me critique beaucoup parce que j’écris mes discours, au lieu de me laisser emporter par l’improvisation. (…) Les gens en ont assez de la politique-spectacle. Ce qu’ils veulent aujourd’hui, ce sont des idées, des propositions, des raisonnements, des paroles authentiques. »
Mais Iván Cepeda a été battu par un candidat d’extrême droite, Abelardo De la Espriella, déjà arrivé, à la surprise générale, en tête du premier tour de l’élection présidentielle, et qui remporte le second tour : les résultats préliminaires le créditent de 49,7 % des suffrages contre 48,7 % à Iván Cepeda, soit un peu plus de 250 000 voix d’écart sur près de 26 millions de bulletins valides (dont 1,6% de votes blancs).
Des résultats entachés de soupçons
Ces « résultats préliminaires » ont été immédiatement entachés de soupçons. « Plus de 33 000 bureaux de vote font l’objet d’une contestation. Il faut contester ceux situés aux États-Unis, ainsi que ceux qui ont été affectés par le changement d’adresse IP des serveurs au service informatique chargé du dépouillement préliminaire et du dépouillement définitif », écrivait à l’annonce du résultat du scrutin l’actuel président de gauche Gustavo Petro, toutefois sans se faire guère d’illusions sur ce recomptage : « il faut faire preuve d’une grande organisation, défendre la vie et résister face à une époque sombre », dit-il dans le même communiqué.
Sous réserve que le décompte définitif ne vienne contredire ce constat, on peut dire que ce n’est pas seulement le candidat Cepeda qui a été battu, mais avec lui, une certaine idée de la vertu du discours et de l’action politiques. Le vice contre la vertu.
Encore un mot sur le résultat du scrutin : si des manipulations informatiques ne sont pas totalement à écarter, l’achat de votes, plus difficile à prouver, reste une pratique récurrente en Colombie, alimentée par la pauvreté structurelle, la domination des clientèles locales et l’emprise persistante des réseaux mafieux sur une partie de l’appareil d’État. Avec un énorme culot, De la Espriella a mis en cause, dans un clip vidéo, les « bandits » qui auraient procédé à un tel achat de votes dans la région caraïbe – où la gauche est majoritaire – , en menaçant, poing fermé : « Le Tigre [lui-même] ne laissera pas faire cela ». On sait de notoriété publique que ces achats de vote sont très majoritairement le fait de « clans » locaux, souvent héritiers des grands latifundiaires de jadis, alliés à la droite – et aujourd’hui à l’extrême droite – pour préserver leur emprise et leurs profits. Le chef des bandits qui dénonce les « bandits », ça ne manque pas de sel. Mais c’est dit avec une telle hargne, avec une telle conviction feinte, avec un tel emportement contre la « politicaillerie », que ça marche ! La mise en scène prime sur la réalité sociale, le récit moral sur les faits avérés.
Ce que ce clip vidéo donne à voir, ce n’est pas l’aveu d’un système de corruption endémique, mais la performance d’un justicier autoproclamé qui se présente comme l’unique remède au mal dont il vit. En ce sens, De la Espriella n’est pas une anomalie, mais l’aboutissement logique d’une politique réduite au spectacle : le bandit qui joue les vertueux, l’acheteur de votes qui se déguise en procureur de la démocratie, et qui triomphe précisément parce qu’il pousse jusqu’à la caricature cette confusion entre vérité et mise en scène.
Une vague populiste qui a commencé en 2022
Mais au fait, comment cet « outsider » à la double nationalité américaine et colombienne, qui vit entre Miami et l’Italie, quasiment inconnu du grand public en Colombie voici un an, a-t-il pu, en dehors de tout parti politique existant, rafler une élection présidentielle ? Comment a-t-il pu obtenir le nombre de signatures requis pour se porter candidat ? Comment a-t-il pu être élu en l’absence de tout véritable programme, et alors que ses liens avec le narcotrafic et le paramilitarisme, qui renvoient aux heures les plus sombres de la Colombie, ont été dévoilés pendant la campagne électorale ? Le soutien de Trump n’explique pas tout. Et pour comprendre le mécanisme qui a fait du « Tigre » le futur président colombien, tant pis si on flirte ici ou là avec un certain « complotisme » -ou, pour le dire de façon moins tendancieuse, si l’on avance certaines hypothèses difficilement vérifiables.
Première question : comment Abelardo De la Espriella a-t-il pu être candidat à l’élection présidentielle, lui qui ne s’était jusqu’alors présenté à aucun scrutin, et n’avait jamais manifesté le moindre désir d’engagement politique – même si sa défense de figures liées au paramilitarisme et sa croisade permanente contre la gauche le rangeaient déjà nettement à l’extrême droite ?
En Colombie, pour se présenter à la présidentielle sans sigle de parti, un candidat doit constituer un « groupe significatif de citoyens » et déposer un minimum légal de signatures de soutien, fixé à 653 000 en 2026. Les candidatures dites « indépendantes » ou issues de « mouvements significatifs de citoyens » ne sont pas un fait nouveau dans la vie politique colombienne : au niveau local et régional, maires et gouverneurs ont déjà été élus sur ce type d’étiquettes, contournant les sigles traditionnels. Le cycle électoral de 2018–2022 a vu se multiplier ces offres « anti‑système » ou « citoyennes », qui reprennent souvent des codes populistes tout en s’appuyant de fait sur des réseaux clientélistes bien établis.
Au niveau national, un premier cap a été franchi lors de l’élection présidentielle de 2022, où un candidat populiste, Rodolfo Hernández, s’était qualifié pour le second tour, à la surprise générale. Richissime homme d’affaires, ancien maire de Bucaramanga – ville d’environ 500 000 habitants, capitale du Santander, au nord de la cordillère Orientale –, Rodolfo Hernández avait fait essentiellement campagne sur les réseaux sociaux, au nom d’une « Ligue des gouvernants anti-corruption » : lui-même poursuivi et finalement accusé de faits de corruption liés à sa gestion municipale, admirateur d’Adolf Hitler, filmé dans une fête sur un yacht à Miami en compagnie de jeunes prostituées dénudées, mais bénéficiant du soutien des principaux médias colombiens aux mains de grands groupes économiques nationaux, il avait quand même recueilli 47,26 % des suffrages au second tour de l’élection présidentielle, face à Gustavo Petro. Et il avait réussi, au premier tour, à devancer la droite traditionnelle.
Il y avait donc là une vague sur laquelle surfer, en améliorant la glisse. Abelardo de la Espriella a publiquement annoncé son ambition présidentielle au printemps 2025, en annonçant la création d’une plateforme baptisée « Defensores de la Patria » : une « marque » plus qu’un véritable mouvement politique.
La fabrication d’une « candidature irrésistible »
Son comité de collecte de signatures est enregistré en juillet 2025. Avocats de son cabinet, consultants en communication et influenceurs numériques vont quadriller les centres commerciaux et les places des grandes villes pour empiler des centaines de milliers d’appuis. Et à l’automne, il organise un grand lancement de campagne au Movistar Arena de Bogotá, salle de 14 000 places habituellement réservée aux mégaconcerts et aux spectacles, qu’il remplit comme une rock star. Là, il annonce avoir déjà atteint 2,8 millions de signatures réunies à travers le pays, et affiche l’objectif d’en atteindre au moins 4 millions. En décembre, il dépose finalement 4,8 à 4,9 millions de signatures, bien au-delà du minimum légal requis.
À l’époque, le « projet » du candidat tient en quelques slogans – méga‑prisons, main de fer contre les « bandits », État raboté, pétrole et mines relancés –, qu’il ne cessera ensuite de marteler. Le populisme a certes le vent en poupe, en Amérique latine comme ailleurs, mais le chiffre record de signatures de soutien à un tel programme, obtenu en six mois par une petite équipe de communicants et de collecteurs, laisse perplexe. De fait, de multiples soupçons – entre vraies adhésions, signatures achetées et parrainages fabriqués – entourent ce chiffre record. Le Conseil national électoral utilise un logiciel qui décide quelles signatures sont plausibles ou non, en croisant numéros de pièces d’identité et noms avec le registre électoral, mais ni les citoyens ni les observateurs n’ont accès au détail de l’algorithme ni aux bases utilisées. Des formulaires ont sans doute été fabriqués à la chaîne, après piratage informatique des données personnelles des « signataires ». Une véritable « fabrique industrielle de consentement »... Sans aller au bout de son contrôle, le Conseil national électoral a tout de même invalidé plus de la moitié des formulaires de signatures. Trop tard : Abelardo De la Espriella avait déjà grandement imprimé l'opinion en surfant sur un chiffre bidonné pour claironner sur les réseaux sociaux le mantra d’une « candidature irrésistible ».
« Nous sommes en train de grimper », « la vague s’amplifie » : pour pouvoir diffuser de tels messages, l’équipe de campagne d’Abelardo De la Espriella a su profiter d’une loi votée par le Congrès colombien en juillet 2025, qui interdisait pendant trois mois la publication de sondages pré-électoraux. Cette loi, censée éviter l’influence excessive des sondages, a de facto créé un « vide d’information », renforçant le pouvoir des récits construits par la machine numérique. Ici, la stratégie est limpide : faire naître un effet bandwagon, cette tendance à se rallier au favori des sondages.
Avant de vaincre la gauche, De la Espriella doit d’abord s’imposer à droite. Candidat du petit mouvement d’extrême droite Salvación Nacional ? Au printemps, lors des législatives, ce parti n’a obtenu que quatre sièges au Sénat et aucun à la Chambre des représentants. Participer à une primaire du parti uribiste ? De la Espriella n’a quasiment aucune chance d’être désigné. D’où la nécessité de construire la figure de l’outsider, plébiscité directement par la vox populi.

Marche à la mémoire de Miguel Uribe Turbay, assassiné le 7 juin 2025 à Bogotá. Photo Sergio Acero Yate/El Pais.
A droite, Abelardo De la Espriella a toutefois un sérieux concurrent : jeune avocat du clan uribiste, Miguel Uribe Turbay (sans lien de parenté avec l’ancien président Álvaro Uribe) pointait à près de 10% des intentions de vote avant l’entrée en vigueur de l’interdiction de publier des sondages. Mais le 7 juin 2025, il est assassiné en plein meeting, dans le quartier populaire de Fontibón, à Bogotá. Au moins deux balles dans la tête et une à la jambe – ou dans le dos, selon les sources. L’arme du crime ? Un pistolet Glock, acheté légalement aux États‑Unis en 2020. Un adolescent de 15 ans, auteur des coups de feu, a été arrêté sur place puis condamné à sept ans de prison. Ce n’était évidemment qu’un exécutant. Les commanditaires de l’assassinat n’ont pas été identifiés à ce jour.
Lors de son meeting du 3 novembre au Movistar Arena de Bogotá, Abelardo De la Espriella dédie une minute de silence à la mémoire de Miguel Uribe Turbay. Et il donnera chacun de ses meetings publics « enfermé » dans une cage de verre pare-balles : dramaturgie subliminale qui rappelle sans cesse le meurtre de son concurrent et prolonge l’émotion suscitée. Mais qui est le « metteur en scène » ?
Dans "Le Tigre et ses réseaux : enquête sur les hommes de l'ombre" (ici), on a déjà longuement évoqué ce personnage discret, auquel même la presse colombienne s’est fort peu intéressée – à une ou deux exceptions près, postérieurement à notre enquête. Gourou du « marketing politique », associé en affaires à Abelardo De la Espriella, proche comme ce dernier du terrible chef paramilitaire Salvatore Mancuso, Carlos Suárez Rojas a publié en 2022 ouvrage intitulé Champs de bataille dans la lutte politique, qui promet de révéler « comment la politique, une bataille qui s'est livrée sur les places publiques pendant des siècles, est aujourd'hui une guerre des récits qui se déroule sur les écrans des smartphones, avec des stratégies élaborées à partir de l'analyse des données numériques et du suivi des algorithmes ».

A l’époque, il donne un rare entretien (ici) dans lequel il voue aux gémonies l’Accord de paix signé en 2016 et ceux – y compris à droite – qui y ont contribué, et où il désigne surtout le « monstre » Gustavo Petro comme bête noire à abattre. A abattre ? On exagère à peine, même s’il ne le formule pas en ces termes. En août 2023, dans une petite vidéo postée sur son compte Instagram : « Il faut en finir avec Gustavo Petro. Gustavo Petro sera le Ernesto Samper du 21ème siècle ». L’allusion fait froid dans le dos, elle mérite qu’on s’y arrête.

Avocat et économiste, Erenesto Samper a été président de la République de 1994 à 1998, puis secrétaire général de l'Union des nations sud-américaines (Unasur) de 2014 à 2017. Loin d’être un gauchiste, c’était un progressiste, membre du Parti libéral (alors de centre gauche). Sous son mandat, il avait ordonné la capture des chefs des Autodéfenses unies de Colombie, milice paramilitaire d’extrême droite où sévissait notamment Salvatore Mancuso. Plus grave encore : il s'opposait à la mise à disposition de l'armée américaine de sept bases militaires colombiennes. Après une tentative d’assassinat perpétrée par des narcotrafiquants dès 1989, à laquelle il a miraculeusement survécu, il fut l’objet d’un montage médiatico-politique visant à démontrer que sa campagne électorale avait été partie financée par ces mêmes narcotrafiquants du cartel de Cali. Le barouf fut suffisamment intense pour conduire à un projet de coup d’État militaire en 1995, vraisemblablement avec l’aide des États-Unis.
En 1996, Ernesto Samper a été lavé de toute accusation personnelle, ce qui n’empêche pas Carlos Suárez Rojas de remettre l’histoire sur le tapis. Et dans la campagne électorale qui vient de s’achever, ce rappel prend tout son sens avec les « Petroleaks », une série de boules puantes divulguées à partir d’un portail spécialement créé pour cela, Petroleaks.org. Selon ces « révélations », la campagne de Petro aurait été financée par des flux financiers liés au pétrole et à certains paradis fiscaux, et le président de gauche se serait lui-même enrichi au passage. Avec quelques accusations sans doute fiables qui visent l’entourage de Petro, cela sent quand même très fort le montage nauséabond réalisé par quelque officine d’extrême droite dissimulée derrière l’anonymat totalement opaque d’un site dont l’intitulé copie le fameux « Wikileaks ». Nauséabond, mais suffisamment insistant pour distiller dans l’opinion publique colombienne le refrain « tous pourris ». Du pain bénit pour Abelardo De la Espriella. Il ne serait guère surprenant que l’agence Strategia y poder de Carlos Suárez Rojas ait pu prêter main forte à cette manœuvre. Pour le gourou digital du « Tigre », une élection ressemble à une guerre, et dans la guerre, tous les moyens sont bons. « L'information, ce n'est pas ce qui est vrai, c'est ce qui est publié », théorise-t-il.

En 2022, dans l’entretien auquel on faisait allusion, peu avant l’élection qui allait porter Gustavo Petro au pouvoir, Carlos Suárez Rojas faisait cette étrange confession : « Nous manquons de temps, car il est très difficile d’inventer un candidat, de construire une candidature et un récit en si peu de temps ». Personne n’a prêté attention à cette déclaration. « Construire un récit », davantage même : « inventer un candidat » : ce n’est pourtant pas anodin. Tellement énorme que c’est passé inaperçu.
On ne sait pas exactement quand a commencé le flirt entre De la Espriella et Suárez Rojas. Sur internet, cet expert en communication digitale laisse peu de traces – on ne trouve ainsi quasiment aucune indication biographique. On n’en saura pas davantage en consultant le site internet de l’agence qu’il a créée au début des années 2000, Estrategia & Poder : le site est inaccessible – « en maintenance », ce qui est pour le moins étrange pour une agence censée vendre sa maîtrise du numérique. Faute de mieux, on grappille quelques informations sur son compte Instagram (captures d’écran insérées dans cet article).
Nos deux tourtereaux semblent s’être rencontrés à Miami : Estrategia & Poder y a des bureaux, tout comme l’avocat De la Espriella. Rien d’étonnant à cela : Miami est devenue l’un des principaux points de chute de la bourgeoisie aisée et de la jet‑set colombienne. L’économie de la fête haut de gamme à Miami (clubs, hôtels, soirées privées, « bottle service ») est traversée par une consommation de cocaïne banalisée dans certains milieux de célébrités…
Sur son compte Instagram, Carlos Suárez Rojas fait allusion pour la première fois à Abelardo De la Espriella en septembre 2021. Il s’agit alors d’annoncer que Estrategia & Poder va booster le marketing du vin italien et du rhum « Defensor » dont De la Espriella a entrepris de faire commerce. On l’a déjà dit, ce dernier n’a encore manifesté aucune intention publique d’entrer en politique. Mais Carlos Suárez Rojas lance alors un énigmatique « Surprises are coming ». Quel genre de « surprise » a-t-il en tête ?
Nous ne pouvons là que formuler une hypothèse, qui ferait de la récente séquence politique colombienne une première mondiale. Le rôle du communicant n’aurait pas été seulement d’inventer le slogan qui fait mouche – le « force tranquille » trouvé en France par Jacques Séguéla pour la candidature Mitterrand en 1981 semble bien loin –, ni davantage d’orchestrer médiatiquement, y compris sur les réseaux sociaux, une campagne déjà portée par un appareil partisan. Il s’agirait, plus radicalement, de fabriquer un candidat : croiser intuition et conviction politique, analyse sociologique et électorale, et… algorithmes et paramètres d’intelligence artificielle.
L’IA aurait ainsi pu aider Carlos Suárez Rojas à paramétrer le profil « parfait » du futur candidat. Par exemple : pour séduire un électorat catholique, et embarquer dans la campagne des mouvements évangélistes (on y reviendra), transformer Abelardo De la Espriella, qui se revendiquait athée et disait que son mariage religieux avait été « une stupidité », en fervente grenouille de bénitier. A peu près au moment où il rencontre Suárez Rojas, il enregistre une vidéo sobrement intitulée « Alléluia ». Plus récemment, il a expliqué s’être converti après le décès d’un proche – sans plus de précisions. Et dans une interview à Blu Radio, il a décrit cette conversion comme un processus indépendant de sa volonté : « Finalement, j'ai compris que ce n'était pas ce que je voulais, mais le moment voulu par Dieu. C'est Lui qui a décidé quand je devais croire ». Alléluia, c’est le cas de le dire…
Hallelujah ! Dieu - et Leonard Cohen - s'invitent dans la campagne
Hallelujah, encore. La chanson de Leonard Cohen, interprétée par la chanteuse pop Maía, est même l’un des clous du show à l’américaine au cours duquel Abelardo De la Espriella lance sa campagne, le 3 novembre 2025 au Movistar Arena de Bogotá. Parmi les invités bien visibles ce jour-là, on repère un député colombien d’extrême droite, Miguel Polo Polo, qui s’est illustré en faisait détruire une installation en hommage aux « faux disparus » ; l’ancienne procureure générale Viviane Morales, devenue l’icône des croisades contre le mariage homosexuel et l’adoption par des couples de même sexe, qui avait été adoubée en 2018 comme “candidate des chrétiens” par le parti Colombia Justa Libres, et toujours figure de référence pour les églises pentecôtistes et évangéliques du pays ; ou encore l’eurodéputé espagnol complotiste Alvise Pérez, qui a créé le mouvement Se Acabó La Fiesta, encore plus radical que le parti d’extrême droite Vox. Devant une foule en liesse, ce dernier « remercie Dieu que le peuple colombien se soulève face au pire des tyrans ».

Le meeting de lancement de la campagne d'Aberaldo De la Espriella, le 3 novembre 2025 au Movistar Arena de Bogotá.
Rien que du classique, dira-t-on, pour un tel rassemblement d’extrême droite. Sauf qu’il y a là près de 15 000 personnes totalement électrisées par le show à l’américaine, avec feux d’artifice, écrans géants et effets spéciaux. Tee-shirts et sacs à la « marque » des « Défenseurs de la patrie » ont déjà été imprimés et distribués. Trois cents millions de pesos (environ 70 000 euros) ont été investis dans ce seul événement. D’où vient l’argent ? Mystère et boule de gomme. La stratégie, pour ce lancement de campagne, était d’en mettre plein la vue. Objectif atteint.
Ce jour-là, tous les éléments de packaging de la candidature d’Abelardo De la Espriella sont déjà en place. Le salut militaire (renforcé par la présence ostentatoire d’anciens militaires en treillis lors de ses meetings), le slogan « Firme por la patria » (Signez pour la patrie), le « Pays Miracle », et, bien sûr, la figure du Tigre, qui va déployer ensuite tout un imaginaire visuel. « Si nous ne voulons pas être dévorés, nous devons rugir de toutes nos forces. Nous allons sauver la Colombie ! Le Tigre s’est réveillé ! », lâche-t-il lors de ce premier meeting. Il continuera ainsi à parler de lui à la troisième personne : Le Tigre va faire ceci ou cela…
Mais d’où sort ce Tigre ? On a déjà indiqué que cela fut le surnom de l’un des plus terribles commandants des Autodéfenses Unies de Colombie, dans l’entourage du milicien sanguinaire Salvatore Mancuso, ami commun de De la Espriella et de Suárez Rojas. Simple coïncidence, ou private joke entre deux fins connaisseurs du paramilitarisme ? La trouvaille, en tout cas, est géniale. Pour marquer les esprits, El Tigre, c’est quand même plus facile qu’Abelardo de la Espriella. L’idée est-elle née dans le cerveau du gourou du marketing politique, ou est-ce une invention de l’IA ? Sans doute un peu des deux.
Derrière les rugissements du Tigre, un véritable commando digital

Ci-contre : le "commando digital" d'Aberaldo De la Espriella.
De gauche à droite : Christian Abarzúa, Jair Santiago Giraldo et Miguel Antony Zárate.
En tout cas, le recours massif et systématique à l’IA a permis de décliner l’image d’El Tigre dans chacun des meetings du candidat d’extrême droite, mais aussi dans de multiples capsules vidéo conçues pour faire le buzz sur les réseaux sociaux. Le tout est mis en musique par l’agence Estrategia & Poder de Carlos Suárez Rojas, avec un véritable commando digital dirigé par le Chilien Christian Abarzúa - qui se présente comme un spécialiste rompu à la stratégie digitale et à l’achat publicitaire sur Meta et Google – et deux jeunes activistes chrétiens ultra‑réactionnaires, Vincent Ramos et Miguel Antony Zárate, qui ont en commun un rejet viscéral – pour ne pas dire violent – de l’accord de Paix signé en 2016. Ils sont rejoints par un étudiant en sciences politiques de 29 ans, Jair Santiago Giraldo, disciple de l’Argentin Agustín Laje, l’un des idéologues clés de la nouvelle droite culturelle latino‑américaine, pour qui « le féminisme est un danger pour la liberté, un autoritarisme efficace, une idéologie extrémiste qui détruit la famille et menace la société tout entière. » Rien de moins !
Cette joyeuse équipe de choc a réalisé l’un des derniers clips de campagne d’Abelardo de la Espriella. Pour l’occasion, Le Tigre a revêtu le maillot jaune et rouge de l’équipe de foot colombienne. La vidéo, entièrement réalisée par l’IA, est censée montrer un match entre deux équipes, celle de la « Patrie Miracle » (De la Espriella) contre celle de la « Patrie Misère » (Cepeda). Aucun argument, aucun élément de programme, juste une caricature de deux camps opposés : celui des « vainqueurs » contre celui des « perdants », en outre présentés comme tricheurs.
La dernière vidéo de campagne de l'équipe d'Aberaldo de la Espriella, diffusée sur les réseaux sociaux.
Curieusement, alors que le registre est totalement différent, cette vidéo peut faire penser à un film de propagande (Les Chemins de la force et de la beauté, 1925) qui avait déjà posé, dans l’Allemagne de Weimar, avant Leni Riefenstahl et son Triomphe de la volonté, les codes d’un culte du corps et de la performance que le nazisme allait récupérer : jeunesse, force, beauté, discipline. De la Espriella et ses stratèges recyclent aujourd’hui, à leur manière, ce vieux fantasme de régénération par les corps – muscles, salut militaire, tigre et maillot de foot – au service d’une politique de guerre intérieure.
La propagande a toujours existé. Avec les réseaux sociaux et les ressources digitales dopées à l’IA, elle prend un pouvoir démesuré. il ne s’agit plus de marteler un même slogan à tout un pays, mais d’injecter des milliers de micro‑messages dans des publics soigneusement découpés. Les données – profils sociaux, traces de navigation, interactions – permettent de segmenter l’électorat en cibles fines. Les algorithmes de recommandation, eux, privilégient ce qui choque, indigne ou fait peur : exactement la matière dont se nourrit le populisme. L’IA générative fournit en continu images, vidéos et slogans testés, ajustés, recyclés pour maximiser clics et partages. La propagande devient ainsi moins visible comme telle : elle se fond dans le flux des contenus « personnalisés », au point que la question n’est plus seulement de savoir si un message est vrai ou faux, mais qui contrôle les machines qui décident quels messages nous parviennent – et lesquels disparaissent.
L’avènement d’un candidat‑produit
Cela suffit-il à dire que l’élection colombienne a été volée ? Apparemment, non. On n’est pas ici dans un cas « classique » de fraude électorale massive – bourrage d’urnes à grande échelle, falsification systématique des procès-verbaux, menaces physiques contre les jurés ou les témoins du scrutin. Le vol dont on parle est d’une autre nature. Une substitution du politique par le marketing. Non pas la captation frauduleuse des suffrages, mais la captation méthodique de l’attention, des affects et des cadres d’interprétation à travers une machine de communication qui précède et encadre le vote. Ce qui se joue en Colombie, avec la victoire d’Abelardo de la Espriella, n’est pas seulement l’issue d’un rapport de forces social et idéologique : c’est l’avènement d’un candidat‑produit, façonné pour l’ère des plateformes, testé en temps réel sur les réseaux, calibré pour les algorithmes plutôt que pour les assemblées.
De la Espriella ne conquiert pas seulement des voix, il conquiert des impressions, des vues, des partages. Sa campagne a moins ressemblé à un conflit de projets qu’à un lancement de marque : storytelling biographique soigneusement scénarisé, conversions religieuses en direct, conventions‑spectacles dans des arènes fermées, bombardement de contenus courts recyclant l’esthétique de la télé‑réalité et des influenceurs. Le meeting devient show, le programme devient slogan, la contradiction devient « bad buzz » monétisable.
En ce sens, l’hypothèse du « vol » doit être déplacée. Ce qui a été dérobé, ce ne sont pas des bulletins – du moins rien ne le prouve à ce stade –, mais le temps long du débat démocratique, la possibilité de construire un dissensus informé, la matérialité même du conflit social. La campagne s’est jouée, pour l’essentiel, dans l’espace des perceptions instantanées : sondages quotidiens, micro‑ciblage, batailles de hashtags, guerres de vidéos virales entre équipes numériques. On ne truque plus les urnes, on truque les conditions de possibilité de l’attention.
Pour gagner, un partenaire invisible
Face à une telle machine de guerre et aux rugissements du Tigre, on pourrait penser que les discours écrits d’Iván Cepeda, ses références à Socrate ou Hannah Arendt, son programme soigneusement détaillé, n’étaient guère de nature à pouvoir rivaliser. Ce serait se tromper. Entre le premier et le second tour de l’élection présidentielle – alors qu’il était le seul candidat de gauche –, il gagne près de trois millions de voix, passant d’environ 9,7 millions (40,9% des suffrages) à près de 12,7 millions (48,7%). Et au final, il recueille plus d’1,4 million de voix de plus que Gustavo Petro au second tour de 2022. Dans ces conditions, on ne peut sérieusement parler, comme le font la plupart des médias, d’une « défaite » de la gauche : Cepeda résiste bien mieux que la droite traditionnelle et le centre, laminés dès le premier tour. Le redoutable logiciel De la Espriella, nourri à l’IA, a tout broyé sur sa lancée – sauf ce socle populaire de gauche qui continue, lui, à voter pour des idées plutôt que pour un spectacle.
Ce logiciel, et "le Tigre" qui l’a incarné, n’ont pu voler l’élection qu’en s’associant à un partenaire invisible, mais terriblement efficace. Cet adversaire, Iván Cepeda l’avait parfaitement identifié dans l’entretien cité en début d’article : l’ignorance. En Colombie, selon le dernier rapport du Digital News Report du Reuters Institute, la confiance dans les médias traditionnels ne dépasse pas 25%. C’est l’un des taux les plus bas au monde. Pour la première fois, en 2026, une majorité de personnes « s’informent » désormais via des réseaux sociaux et plateformes vidéo, avec une part croissante de « créateurs » (influenceurs, comptes individuels) auprès desquels se réfèrent 35% des Colombiens (40% chez les jeunes).
L’ignorance, ici, n’est plus le silence ou le manque de données : c’est un brouhaha calculé, où les faits se noient dans un flot ininterrompu d’images, de rumeurs et de récits sponsorisés, au point que la frontière entre information, publicité politique et pure propagande devient presque impossible à tracer. Il s’agit certes là d’une tendance mondiale, mais la Colombie en est un laboratoire particulièrement révélateur…
« Bouclier des Amériques »
On n’a pas encore évoqué, dans ce « récit d’une élection volée », le soutien de Donald Trump. Le furieux locataire de la Maison Blanche peut jubiler. Comme l’a affirmé Aberaldo De la Espriella dans sa première annonce publique après son élection, la Colombie, pièce maîtresse du dispositif stratégique des États‑Unis en Amérique du Sud – coopérations militaires anciennes, bases américaines et accords de sécurité déjà profonds – va rejoindre « le Bouclier des Amériques ». Sous ce label martial, il ne s’agit pas seulement de rhabiller la vieille Doctrine Monroe avec un logo plus moderne. C’est l’idée d’un front continental aligné sur Washington, où les gouvernements amis – de Milei à Buenos Aires à Bukele à San Salvador, en passant désormais par De la Espriella à Bogotá – se présentent comme rempart commun contre trois ennemis mêlés : le « socialisme du XXIᵉ siècle », les migrations et le narcotrafic. L’élection colombienne offre à Trump un double dividende : elle livre un allié docile sur un territoire clef des routes de la cocaïne, et elle valide, à l’échelle du sous‑continent, son récit d’une croisade civilisationnelle contre la gauche et les élites libérales.

L'ex-président du Honduras, Juan Orlando Hernández, condamné aux États-Unis à 42 ans de prison pour narcotrafic,
mais... gracié et libéré un an plus tard par Donald Trump. Photo Gustavo Amador/EPA.
Pourtant, l’ingérence de Trump, de son administration et de ses puissants (Musk, Thiel…) été moins directement ostentatoire en Colombie qu’ailleurs. A-t-elle emprunté d’autres voies, moins visibles. Peut-être le nom de Juan Orlando Hernández rappellera-t-il quelque chose ? Ancien président du Honduras, il a été condamné le 26 juin 2024 à 45 ans de prison par un tribunal fédéral de New York pour un complot de trafic international de drogue (des centaines de tonnes de cocaïne importées vers les États‑Unis) assorti d’infractions liées aux armes à feu (possession d’armes automatiques). Il n’aura finalement passé qu’un peu plus d’un an dans les geôles états-uniennes. Donald Trump, ce hérault auto-proclamé de la lutte contre les gangs et le narcotrafic, lui a accordé fin 2025 un pardon total qui a effacé sa peine, et remis le coucou en liberté. En contrepartie de quoi ?
Le "Hondurasgate", révélations sur une machine de guerre numérique transnationale
Fin avril 2026, le média espagnol Canal Red, associé à d’autres médias indépendants, a retrouvé la trace de Juan Orlando Hernández, et a publié une trentaine d’enregistrements audio (dont l’authenticité n’est pas encore pleinement certifiée mais qui n’ont pas été démentis dans leur ensemble) qui impliquent, outre l’ancien président du Honduras, des réseaux trumpistes, des intérêts israéliens et l’entourage de Javier Milei pour renforcer des bases militaires américaines au Honduras, mais aussi financer depuis les États‑Unis une usine de trolls et de fausses nouvelles destinée à « extirper le cancer de la gauche en Amérique latine ». Et parmi les objectifs prioritaires de cette machine de désinformation numérique : le Brésil, le Mexique de Claudia Sheinbaum et… la Colombie. Seuls El Pais et la BBC, parmi les grands médias internationaux, ont jugé utile de relayer et poursuivre l’enquête autour ce qui est nommé le Hondurasgate. Ce dispositif a-t-il été utilisé dans l’élection colombienne ? On ne dispose encore d’aucun élément tangible et vérifiable pour pouvoir l’affirmer. Mais l’affaire montre au minimum à quel point l’idée d’une guerre numérique transnationale contre les gauches latino‑américaines est désormais pensable – et pensés comme telle. Seulement contre les gauches latino-américaines ?
Cette ingérence numérique dans le moteur des démocraties n’est pas entièrement nouvelle. On a même vu, récemment, en Roumanie, des armées de faux comptes et de sites bidon s’abattre sur une campagne électorale locale pour tester, à bas bruit, des techniques de harcèlement ciblé, de deepfakes et de détournement de résultats de sondages avant de les recycler à plus grande échelle. Jusqu’ici, on rangeait ce type d’opérations dans la panoplie des régimes autoritaires – la Russie de Poutine, la Chine de Xi, quelques monarchies du Golfe. Mais cela restait « l’apanage » de régimes dictatoriaux, comme la Russie de Poutine, justement.
Ce que suggère le Hondurasgate, c’est qu’un État qui continue de se présenter comme la première démocratie du monde est en train de s’approprier ces méthodes et de les industrialiser : externalisation à des alliés régionaux, sous‑traitance à des milliardaires de la tech, mélange assumé d’intérêts géopolitiques, économiques et idéologiques. La guerre digitale ne se joue plus seulement entre Moscou et Washington ; elle se joue à l’intérieur même du camp occidental, entre des dirigeants qui veulent encore croire à des procédures, des contre‑pouvoirs, et des entrepreneurs politiques pour qui la démocratie n’est plus qu’une interface à hacker.
Reste alors la question qui traverse en sous‑main tout ce récit d’« élection volée » : quand un président américain gracie un narcotrafiquant notoire, quand des milliardaires exilés financent des machines de propagande transnationales, quand l’ingérence numérique devient une politique publique assumée, les États‑Unis de Trump, Musk et Thiel sont‑ils encore une démocratie ou seulement la plus puissante des plateformes ?
Étriper des chats, puis la gauche… Et maintenant la démocratie ?
Dans sa campagne, Abelardo de la Espriella a proclamé qu’il fallait « étriper » la gauche. Plus jeune, c’est un sort qu’il réservait à des chats. Adolescent, comme il l’a raconté en 2014 dans une émission télévisée de divertissement, l’un de ses passe‑temps favoris consistait à faire exploser des matous : « J’attachais les chats à dix fusées à poudre et je les allumais ; ils ne s’élevaient qu’à cinq mètres de hauteur avant d’exploser »… « C’était juste une plaisanterie », s’est‑il défendu pendant la campagne…
Et maintenant, va-t-il « étriper » la démocratie, ce vieux truc sans doute has been aux yeux de certains gourous de la tech qui rêvent de sociétés gouvernées par des « élites numériques » auto-désignées, sans qu’il soit besoin de les élire, et qui délègueraient leurs décisions aux algorithmes de l’IA -quitte à assécher un peu plus la planète avec leur foison de datacenters ?
Carlos Suárez Rojas, le « cerveau digital » qui a « inventé » le candidat Abelardo de la Espriella et conçu tout son marketing électoral, commercialise un cours en ligne intitulé « Cómo ganar elecciones » (Comment gagner des élections) : huit modules, plus de quarante leçons et sept heures de vidéos qui promettent – je cite – de donner à l’apprenant « le pouvoir de concevoir et d’exécuter des campagnes électorales imbattables », pour la modique somme de 200 dollars la formation.
On attend avec impatience la suite de la formation : que faire une fois gagnée l’élection ? Dans ses discours de fin de campagne, Abelardo de la Espriella a brandi la promesse de « plus de 90 décrets » dès son arrivée à la Casa de Nariño (siège de la présidence colombienne), un plan de choc censé tout régler à coups de signatures : sécurité, coca, justice, économie, santé, éducation. Il annonce ainsi, pour ses cent premiers jours, l’éradication de centaines de milliers d’hectares de coca par fumigation et drones, la réduction de la « taille de l’État », la réaffectation massive de crédits vers la police, l’armée et les infrastructures, l’injection de milliards de pesos dans le système de santé, la création de blocs spéciaux de sécurité et de « méga‑prisons » inspirées du modèle Bukele. À l’entendre, il suffirait de transformer la présidence en machine à décrets pour contourner un Congrès « obstructionniste » et une bureaucratie « parasitaire ».

L'épandage de glyphosate sur des champs de coca, interdit par la Cour constitutionnelle en 2015 en raison des risques
pour la santé humaine et l’environnement, a été réintroduit en février 2026 sur la pression de Donald Trump.
Gouverner par clics, ou par décrets ?
La réalité juridique est moins spectaculaire. En Colombie, la Constitution de 1991 autorise le président à édicter des décrets réglementaires pour appliquer les lois existantes, organiser l’administration, fixer des priorités budgétaires et opérationnelles : il pourra sans doute durcir la pratique sécuritaire, redéployer des forces, orienter l’exécution de certaines dépenses, relancer des programmes d’éradication avec des « bio‑herbicides » en contournant partiellement les limites posées au glyphosate. Mais il ne peut pas, par simple décret, abroger des lois, liquider à lui seul des institutions comme la Juridiction spéciale pour la paix (JEP), privatiser de fond en comble le système carcéral ou réécrire le droit du travail pour généraliser les contrats « à l’heure » : ces promesses‑là supposent une majorité – qu’il n’a pas – au Congrès et se heurteraient de front à la Cour constitutionnelle.
C’est d’ailleurs ce que montrent les analyses juridiques qui ont passé au peigne fin son programme : plusieurs de ses « sept grandes propositions » – gouverner par décret permanent, armer des civils, rétablir la perpétuité réelle, introduire un catéchisme d’État à l’école, éliminer la JEP, précariser le travail, relancer sans frein la fumigation – menacent directement l’architecture de 1991 et ne survivraient pas intactes au contrôle de constitutionnalité. À la promesse marketing d’un président‑CEO qui « livre » 90 décrets comme on pousse une mise à jour logicielle, la Colombie oppose encore, au moins sur le papier, un triptyque de contre‑pouvoirs – Cour, Congrès, société – qui feront de chaque signature un champ de bataille.
Face à la réalité, les « clics magiques » de l’agence Estrategia & Poder risquent d’avoir plus de mal à gouverner qu’à « voler » une élection. D’autant qu’en Colombie, même défaite – de peu – à l’élection présidentielle, la gauche est loin d’être laminée, et la « société civile », endurcie par des décennies où la droite tenait le pouvoir sous contrôle états‑unien, et protégée sur bien des points par la Constitution de 1991, reste particulièrement vivante et vivace. Pilier de la coalition du Pacto Histórico, le mouvement créé par Gustavo Petro en 2011 – devenu parti politique en 2021 – s’appelle Colombia Humana. Face au pouvoir du marketing digital et des algorithmes de l’IA, mis au service d’une nouvelle forme de fascisme, cette « Colombie humaine » n’a pas dit son dernier mot.
Jean-Marc Adolphe





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