La Colombie au bord du cauchemar
- Jean-Marc Adolphe

- il y a 1 jour
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Le candidat d'extrême droite Abelardo de la Espriella pendant sa campagne électorale. Photo La Silla Vacía
Un candidat populiste et fasciste est aux portes du pouvoir. Contre toute attente, Abelardo de la Espriella, défenseur des paramilitaires, des narcotrafiquants et des barons de la "parapolitique" a laminé la droite classique et sort vainqueur du premier tour de l'élection présidentielle en Colombie, qu'il promet de transformer en "pays miracle". Pour le candidat de gauche, Iván Cepeda, tout espoir n'est pas encore perdu, mais la campagne du second tour s'annonce rude. Et pour connaitre le "pédigrée" du candidat d'extrême droite, un long reportage du média indépendant La Silla Vacía.
les humanités, ça n'est pas pareil.
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« A gauche toute », comme je l’écrivais hier (ICI) ? Pas vraiment. A première vue, c’est même l’exact contraire. Une douche froide. Loin de remporter l’élection présidentielle dès le premier tour, comme espéré, Iván Cepeda, candidat de gauche du Pacto Histórico, devra affronter un second tour (21 juin) qui s’annonce compliqué, face au candidat d’extrême droite Abelardo de la Espriella qui a « renversé la table » et arrive largement en tête du premier tour avec 43,7% des suffrages, contre 40,9% pour Cepeda.

Source : El Espectador
Les résultats ne sont pas encore définitifs. Ils sont contestés par le président sortant Gustavo Petro, qui a mis en cause le « dépouillement préliminaire » réalisé par une entreprise privée : « alors que les algorithmes du logiciel de dépouillement et de comptage auraient dû rester inchangés, ils ont été modifiés à trois reprises au cours de la semaine dernière et ont ajouté 800 000 cartes d'identité supplémentaires correspondant à des personnes qui ne figurent pas dans le recensement officiel ». Pour connaître le résultat définitif, il faut donc attendre quelques jours le décompte officiel : des commissions électorales présidées par des juges examinent les documents papier originaux, corrigent les erreurs, tranchent les contestations et peuvent annuler des bureaux en cas d’irrégularités. Seuls les résultats proclamés à l’issue de ce dépouillement sous contrôle judiciaire font autorité légale et peuvent être utilisés pour la proclamation définitive ou pour un éventuel contentieux électoral.
Toutefois, ce n’est pas la première fois que Gustavo Petro met en cause le décompte préliminaire informatisé. Déjà lors des cycles électoraux de 2018 et 2022, son camp avait dénoncé des divergences entre résultats provisoires et dépouillement officiel, sans toutefois obtenir l’invalidation globale du scrutin. Cette fois-ci, même si le décompte officiel corrige certaines irrégularités (il faudra voir dans quel ordre de grandeur), la tendance est là, incontestable : un candidat populiste et fasciste est aux portes du pouvoir.
Avant « d’étriper » la gauche comme il le promet, Abelardo de la Espriella, le très médiatique avocat de quelques-uns des plus redoutables chefs paramilitaires et/ou narcotrafiquants et des barons corrompus de la « parapolitique », a déjà réussi à laminer le centre et la droite « classique », bousculant ce qu’indiquaient les sondages. Créditée de 20% des intentions de vote, la candidate uribiste Paloma Valencia termine la course avec un score de 6,9%. Malgré les attaques virulentes et parfois diffamatoires qu’Abelardo de la Espriella lui a réservé pendant la campagne électorale, elle s’est empressée, au soir du premier tour, de lui apporter le soutien du camp uribiste.
Un écart de 670 000 voix à rattraper
Il manque a minima 670 000 voix à Iván Cepeda pour combler son retard et pouvoir espérer coiffer sur le poteau du second tour. Le défi semble ardu mais pas impossible. Les 225 000 électeurs de la centriste Claudia López devraient se reporter majoritairement sur Cepeda. L’autre candidat centriste, Claudio Fajardo, ancien maire de Medellin, tire relativement son épingle du jeu, avec 4,3% des voix. A ce stade, il n’a encore donné aucune consigne de vote. Le million d’électrices et électeurs pourraient faire la différence, mais il est probable que bon nombre d’entre eux vont choisir l’abstention ou le vote blanc -qui est pleinement reconnu en Colombie. Pour certains analystes politiques, Cepeda pourrait obtenir des voix du centre et de la droite modérée s’il annonce renoncer au projet d’Assemblée constituante voulu par Gustavo Petro : il s’agirait de réviser en profondeur la Constitution de 1991, pour graver dans le marbre de nouveaux droits sociaux et environnementaux, et afin de contourner les blocages rencontrés au Congrès sur les grandes réformes (santé, protection sociale, transition énergétique, fiscalité, etc.) que le président sortant n’a pu faire passer…
Par ailleurs, on se dit que tout espoir n’est pas perdu pour la gauche si l’on regarde le résultat de l’élection présidentielle de 2022. Au premier tour, Gustavo Petro avait obtenu 40,34% des voix. Sans désistement en sa faveur, il avait obtenu plus de 2 millions de voix supplémentaires pour l’emporter au second tour (avec 50,4%), déjà face à un candidat populiste, Rodolfo Hernández – lequel n’avait pas, toutefois, la morgue décomplexée qu’affiche aujourd’hui Abelardo de la Espriella. Et un autre élément va peser dans la balance. Trump et son administration ont été plutôt discrets pendant la campagne électorale. Cela risque de changer. Dès cette nuit, d’influents sénateurs républicains ont félicité la « performance » du candidat d’extrême droite…
Dans le résultat de ce premier tour colombien, il y a quelque chose d’assez déroutant. Gustavo Petro termine son mandat avec un bon niveau de popularité, plus élevé qu’aucun autre candidat sortant avant lui. Aux dernières élections législatives, au printemps 2026, le Pacto Historico est arrivé en tête, alors que Salvacion nacional, le parti d’extrême droite qui a soutenu la candidature d’Abelardo de la Espriella, n’a obtenu que 2,87% des voix pour la Chambre des représentants (et aucun siège), et 4 sièges au Sénat, avec 3,64% des voix.
« Ce n’est pas celui qui dit la vérité qui gagne, mais celui qui raconte le mieux l’histoire »
Enfin, les Colombiens sont à juste titre mécontents de leur système de santé, et plus largement des multiples injustices sociales, mais ont voté en nombre, au nom de la « sécurité », pour un candidat dont les principales promesses sont de réduire de 40% le budget de l’État, au profit d’une « économie libertaire » qui supprimera notamment tous les freins environnementaux, d’alléger l’impôt des plus riches, de stopper le processus de paix et d’aller « bombarder les camps de narco-guérilla » avec le soutien des États-Unis et d’Israël, et de construire 10 méga-prisons sur le modèle salvadorien… Un programme qu’il a baptisé de « pays miracle ».
« Ce n’est pas celui qui dit la vérité qui gagne, mais celui qui raconte le mieux l’histoire », dit son directeur de campagne, Carlos Suárez, de l’agence Estrategia & Poder (Stratégie et pouvoir) : « Un candidat ne gagne pas grâce à ses propositions, il gagne grâce à l’émotion » ou encore « James Bond ne demande pas la permission, il entre » (voir portrait en fin de publication). Hier soir, Abelardo de la Espriella, qui se surnomme « Le Tigre », a fanfaronné qu’il défendrait la démocratie (sic) « par la raison ou par la force ».
Pour le média indépendant La Silla Vacía, « Plus qu'un choix entre la gauche et la droite, le second tour s'annonce comme un combat pour déterminer quelle crainte l'emporte : la crainte d'un statu quo sous Petro ou celle d'un virage autoritaire vers la droite. » Le score d’Abelardo de la Espriella traduit entre autres une peur du « communisme » (en gros, de tout ce qui est progressiste) profondément ancrée en Colombie, y compris parmi les classes populaires, abreuvée pendant des décennies d’inlassable propagande relayée par les médias dominants, notamment audiovisuels. On pouvait penser que le mandat de Gustavo Petro avait réussi à désamorcer cette peur. Il n’en est rien. Le rejet du « pétrisme » reste puissant, et de la Espriella a su faire le show pour surfer sur cette vague émotionnelle.
Jean-Marc Adolphe
Abelardo de la Espriella, une marque importée pour l'époque
Le portrait ci-dessous est adapté et traduit de La Silla Vacía, média colombien indépendant.

« Je suis le Tigre, le Défenseur de la Patrie. Avec les tigres, ce sera une patrie où les citoyens auront confiance dans l’État
et où les bandits seront pris de panique. Ferme pour la patrie ». Visuel de campagne d'Abelardo de la Espriella.
Des éclats de lumières jaunes, bleues et rouges. Des vidéos de tigres. Beaucoup de tigres. Sur les écrans, le candidat interprète l’hymne national. Les rideaux de fumée s’activent. Puis apparaît Abelardo de la Espriella, entouré de six gardes du corps, vêtu d’un gilet pare-balles par-dessus ses habits. Le spectacle commence.
« Merci, [lieu où il se trouve]. Voici ton tigre, qui rugit et mord », dit-il. Puis commence une série de saluts militaires au cri de « Au pas pour la patrie ! ». Ses discours durent moins de 40 minutes et fonctionnent comme une liturgie interactive avec ses partisans.
Vous voulez une baisse des impôts ? Que la famille redevienne le noyau de la société ? Réduire l’État ? Défendre Dieu ? Que les banques prêtent de l’argent à 2 % ou, sinon, les fermer ?
Les réponses sont évidentes. Pour les anciens militaires, les réservistes, les entrepreneurs, les seniors, les chrétiens, les marianistes, les partisans d’Uribe, les anti-Petristas et les anciens partisans de Rodolfo furieux qui l’écoutent, le oui est retentissant. De la Espriella passe alors à l’appel à l’action : s’ils veulent que tout cela devienne réalité, leur dit-il, ils doivent « tracer la ligne sur le tigre ».
La phrase déclenche une vidéo de tigres dansant au rythme d’un jingle entraînant : « Tracez la ligne sur le tigre, tracez la ligne sur le tigre, la ligne sur le tigre, la ligne sur le tigre ».
Les meetings de campagne de De la Espriella suivent toujours le même scénario. Et il a la discipline nécessaire pour le répéter étape par étape. Il sait que sa candidature est un produit, tout comme son rhum, ses vêtements, ses livres et sa musique. Et il sait aussi que le plus important pour une marque, ce n’est pas son authenticité, ni même son contenu, mais l’émotion qu’elle suscite.
Abelardo de la Espriella est un avocat qui a fait de la défense judiciaire et médiatique de personnalités controversées, de l’esthétique du luxe, de l’intimidation publique et de sa proximité avec des pouvoirs gênants une marque personnelle. Il a désormais transposé cette marque en politique.
Sa candidature n’est pas sortie de nulle part. Elle est la conséquence d’une vie construite autour de son propre personnage : une vie sur le fil du rasoir, défiant les règles conventionnelles, entourée d’immunité, de spectacle et de pouvoir. La question pour 2026 est de savoir si une partie suffisante du pays souhaite transformer cette marque en gouvernement. Et ce que cela signifierait pour la Colombie si cela se produisait.
L'enfant qui voulait être vu
Quand il était enfant, Abelardo de la Espriella a dit à sa grand-mère qu’un jour, il aurait un avion, qu’il l’emmènerait à Miami et l’attendrait à l’aéroport dans une limousine. Son père, Abelardo de la Espriella Juris, a déclaré à La Silla que cette scène le rendait plus fier que le succès de son fils dans cette campagne présidentielle. Pour lui, ce n'était pas un rêve d'enfant, mais une prophétie qui s'était réalisée : l'enfant qui avait promis de grandes choses s'était depuis lors consacré à se construire une vie à la hauteur de cette promesse.
Dès son plus jeune âge, Abelardo ne voulait pas seulement réussir, il voulait que sa réussite soit visible.
La famille De la Espriella Otero n’était pas pauvre. Elle avait un nom, une éducation, des contacts politiques et une situation aisée à Córdoba. Mais elle n’appartenait pas non plus à l’élite de Bogotá ni aux grandes fortunes nationales. « Nous étions des petits riches de province », dit María Eugenia Otero, sa mère.
Tous deux ont reçu La Silla dans leur appartement situé dans l’un des quartiers huppés de Montería, avec un balcon fleuri face au fleuve Sinú et une vue panoramique sur la ville. Dans le salon, on trouve un piano, des lustres et une collection de bouteilles d’alcool, dont la marque de son fils, Ron Defensor.
Abelardo papa est un homme jovial, qui rit facilement et a une bonne mémoire. Il raconte des histoires avec l’aisance des seigneurs des Caraïbes : il mélange les voix, précise les noms, rit aux éclats et raconte la vie de son fils avec fierté et sans détours.
Abelardo de la Espriella Juris et María Eugenia Otero se sont rencontrés à Sahagún. Issus de familles d’éleveurs et de commerçants, ils ont élevé Abelardo dans le respect des valeurs conservatrices. Otero dit qu’elle est la plus conservatrice de la famille, qu’elle doit encore demander la permission à son mari pour certaines démarches et qu’elle n’a commencé à vivre avec Abelardo qu’après leur mariage. Abelardo papa est avocat, un libéral de ceux qui admirent Alfonso López Pumarejo, mais il s’oppose à l’avortement, au mariage gay, à l’adoption par des couples de même sexe et à la consommation de cannabis. « Ça détruit la famille », dit-il.
Abelardo était l’aîné. Il est né le 31 juillet 1978 à Bogotá, mais dès l’âge d’un an, il a vécu à Sahagún et à Montería. C’est là qu’il a grandi, dans une maison où l’on respirait la politique. Son père était député du Parti libéral, il s’est présenté sans succès à deux reprises au poste de gouverneur de Córdoba et une fois au Sénat. Ce n’était pas un caïd puissant, mais une figure de renom que les caïds soutenaient : il avait été directeur de l’exportation du bétail et de la viande sous la présidence de Julio César Turbay et magistrat au Tribunal administratif de Córdoba.
En 2001, alors qu’Álvaro Uribe était candidat à la présidence et ne décollait pas encore dans les sondages, Abelardo père fut l’un des premiers à promouvoir sa campagne à Córdoba. Lors de cette élection, il s’est brûlé les ailes en tant que candidat au Sénat. Mais quand Uribe est arrivé à la Casa de Nariño, il l’a nommé notaire à Carthagène, puis, trois ans plus tard, à Bogotá. C'est à partir de cette époque qu'une relation s'est nouée entre les De la Espriella et les Uribe. D'ailleurs, Abelardo père a fêté son dernier anniversaire avec l'ancien président Uribe et Lina Moreno, lors d'un dîner organisé par Abelardo fils. Dans une vidéo de la célébration, le candidat a prononcé quelques mots de remerciement, une bouteille de vin à la main : « C'est un honneur de vous avoir ici. C'est ce qu'on appelle un rendez-vous avec l'histoire ».
Avant que cette histoire ne le rattrape et bien avant qu’Uribe lui-même ne l’encourage à se lancer dans la course à la présidence puis ne lui refuse l’entrée au Centre démocratique parce qu’il s’était manifesté trop tard, Abelardo étudiait au collège La Salle de Montería. Un établissement catholique qui, à l’origine, était réservé aux familles de l’élite de la ville, mais qui, à cette époque déjà, faisait preuve d’une plus grande ouverture sociale. C’est là qu’ont étudié le sénateur conservateur Marcos Daniel Pineda, le magistrat de la Cour constitutionnelle Carlos Camargo et Salvatore Mancuso, qui croisera plus tard à nouveau le chemin d’Abelardo.
À La Salle, Abelardo n’était pas seulement l’enfant brillant, ni seulement l’enfant insupportable. Il était les deux à la fois. Il défiait l’autorité, cherchait à se mettre en avant et semblait incapable de passer inaperçu. Ses professeurs se souviennent de lui avec affection.
La professeure Loti Baquero, coordinatrice du primaire à l’époque, se souvient que la conductrice du bus scolaire citait des versets de la Bible et qu’Abelardo répondait toujours « alléluia, alléluia, alléluia », d’un ton moqueur. Cela lui a coûté sa place sur le trajet. « Rien de ce qu’il fait ne me surprend », dit Baquero. « C’était un garçon qui avait beaucoup d’autorité. C'était un garçon qui ne se laissait pas faire, qui se battait pour la justice. Un garçon avec des convictions bien arrêtées, même si d'autres les jugeaient erronées. »
Il faisait également preuve de talents d’orateur, d’un intérêt pour les arts et d’une soif d’attention. Baquero se souvient que, dans une pièce de théâtre, Abelardo ne se contentait pas de son rôle car il voulait le rôle principal. Il apprenait le texte de tous ses camarades et finissait par se transformer en une sorte de metteur en scène. Son père se souvient qu’il chantait de l’opéra dans la salle de bain. Une camarade raconte qu’il le faisait aussi en classe.
Dès son enfance, Abelardo avait cette envie de se tenir au centre de la scène. Et son père lui a trouvé cette scène. Comme il l’a raconté en 2012 à Ángel Becassino, dans l’interview biographique La Pasión del Defensor, dès l’âge de quatre ans, il le faisait monter sur un tabouret pour qu’il récite des extraits de discours de Luis Carlos Galán devant la famille. Plus tard, il lui a trouvé une émission de radio sur Las Voces de Montería et un mini-journal intitulé Inquietudes Juveniles.
Abelardo père en était le directeur. Il établissait un agenda de l’actualité locale, des commentaires sur les chansons à la mode et des critiques de manuels scolaires. Abelardo fils était le présentateur.
Dans l’interview avec Becassino, De La Espriella a déclaré qu’avec quatre amis, il gagnait 75 000 pesos par mois en publicité et qu’il a rapidement été engagé pour un poste similaire chez Telecaribe. « On nous considérait comme des stars, on avait une voiture avec chauffeur, on nous emmenait partout, on signait des autographes et on nous appelait pour faire partie de jurys de toutes sortes. J’étais membre du jury des concours de beauté, tout le monde me connaissait », a-t-il déclaré.
Il commençait déjà à se construire une légende.
Mais dans cette enfance qu’il décrit souvent comme une succession de précocités, il y a aussi des scènes moins héroïques. Une enseignante a raconté à La Silla qu’il simulait des crises d’épilepsie pour échapper aux cours ennuyeux. Il a lui-même raconté une autre anecdote, en souriant, dans le Suso’s Show : enfant, il s’amusait à attacher des cerfs-volants à des chats errants pour les voir s’élever dans les airs et mourir déchiquetés.
Abelardo a obtenu son diplôme à La Salle en 1994, avant d’avoir 16 ans. Le recteur de l’époque, Germán Jaramillo, disait à son père qu’ils l’avaient supporté parce qu’il avait de l’avenir et de l’imagination. Lorsqu’il est allé chercher son diplôme, se souvient son père, le recteur lui a dit : « On est enfin débarrassés de lui ».
L'entrée sur la scène nationale
Abelardo avait une vocation musicale et s’intéressait au journalisme, mais son père l’a incité à étudier le droit. Il l’a envoyé à l’université Sergio Arboleda.
« Tu ne peux pas être chanteur d’opéra. Ce n’est pas un métier, c’est un art. Tu dois devenir avocat. Sinon, tu ne pourras pas subvenir aux besoins de ta famille », se souvient-il lui avoir dit. Concernant le journalisme, il lui disait quelque chose de similaire : qu’il fasse des études de droit et qu’il devienne ensuite journaliste, s’il le souhaitait.
C’est ce qu’il a fait.
L’université Sergio Arboleda n’était pas une université d’élite sur le plan académique, mais elle offrait une formation politique intense. Fondée par Álvaro Gómez Hurtado et Rodrigo Noguera Laborde, tous deux conservateurs, elle est devenue au fil des ans un vivier de politiciens de droite. Abelardo n’a pas fait exception.
Son père, qui l’avait toujours encouragé à soigner son apparence, fut surpris de le voir à Bogotá en costume élégant et cravate, ce qui était plutôt rare chez les jeunes de son âge. « Je suis l’assistant du docteur Noguera Laborde », lui dit son fils. « Je l’accompagne tous les matins pour faire le tour des salles de classe et voir quels professeurs sont arrivés et lesquels manquent à l’appel. »
Abelardo partageait son temps entre son travail d’assistant du vice-recteur et la vente de whisky avec des amis de La Guajira, de parfums et de vêtements qu’il rapportait de Panama. Il se rendait également à New York ou à Miami pour vendre des émeraudes qu’un ami de l’université lui confiait en consignation. « À chaque petit voyage, il me restait deux ou trois mille dollars, après avoir payé les frais au plus haut niveau », raconte De la Espriella à Becassino dans son livre. « J’avais 19 ans et à New York, je logeais au Waldorf Astoria où je buvais du champagne et mangeais de la salade de homard, la même que celle que commandait Liz Taylor lorsqu’elle y séjournait. »
Outre l’argent, il s’intéressait depuis lors à la politique. Alors qu’il était étudiant, il s’est présenté aux élections municipales de Chapinero en 1997 sous la bannière de Salvación Nacional, le parti créé par Álvaro Gómez Hurtado. Il s’est brûlé les ailes et s’est retiré de la politique électorale pendant près de 30 ans. Il est de retour aujourd’hui, soutenu par un mouvement de signatures et par Salvación Nacional lui-même.
Il n’a jamais complètement abandonné le journalisme. À 23 ans, il a rejoint le plateau de RCN en tant qu’invité, avec des opinions tranchées sur tout. « C’était un garçon précoce, indéniablement intelligent », raconte José Obdulio Gaviria, ancien conseiller d’Uribe. « Sa présence là-bas était importante, avec des idées à contre-courant de l’opinion générale, très proches des points de vue du gouvernement. »
Ralito : la zone grise qui l’a rendu célèbre
Aujourd’hui, De La Espriella caracole en tête des sondages avec la promesse de « combattre d’une main de fer » les criminels, de construire des méga-prisons comme celles de Bukele et de mettre fin à la JEP. Mais lorsqu’il a débuté sa carrière publique en tant qu’avocat, il prônait un discours très différent : il animait des forums sur la participation politique d’anciens commandants paramilitaires, défendait l’idée qu’ils soient jugés pour des délits politiques et faisait campagne pour un référendum contre l’extradition des paramilitaires et des guérilleros.
Il ne l’a pas fait en tant que pénaliste, mais en tant que dirigeant d’une ONG appelée Fundación Iniciativas por la Paz (Fipaz), qu’il a créée pendant les pourparlers entre le gouvernement d’Álvaro Uribe et les paramilitaires à Santa Fe de Ralito.
De La Espriella — âgé d’à peine 26 ans — a organisé des forums universitaires au cours desquels, avec la participation active d’Ernesto Báez, ancien chef du Bloque Central Bolívar récemment démobilisé, il invitait les jeunes à se joindre au référendum. Pour le premier forum à Santa Fe de Ralito, dans le département de Córdoba, 600 étudiants ont bénéficié d’un transport et d’un hébergement gratuits pour écouter Báez et Salvatore Mancuso, ami d’enfance d’Abelardo, bien que de dix ans son aîné.
« De la Espriella a récolté les applaudissements de la foule, ah, et plus d’un soupir parmi les étudiantes », disait l’un des bulletins de Fipaz.
Les réunions ont été controversées dès le début, car les paramilitaires venaient d’assassiner, de faire disparaître et de déplacer des milliers de personnes. De La Espriella a reconnu dans son livre « » que les forums avaient été financés par les paramilitaires pour faire connaître les détails du processus qui les avait désarmés, et a déclaré que le gouvernement d’Uribe les avait autorisés.
Au cours du procès pour parapolitique que la Cour suprême a intenté contre l’ancien représentant libéral Juan Pablo Sánchez, dont la candidature avait été élaborée avec le soutien d’Ernesto Báez lors d’une réunion de la Fipaz, le chef paramilitaire a déclaré que « l’organisation armée a sollicité les étudiants, par l’intermédiaire d’Abelardo de la Espriella, pour qu’ils servent d’organe de diffusion afin de justifier la guerre menée par l’organisation paramilitaire ». Il a ensuite précisé devant le parquet que De La Espriella « n’avait jamais participé aux activités criminelles des AUC ».
La Cour a transmis des copies afin que De la Espriella fasse l’objet d’une enquête, mais le parquet de Mario Iguarán avait déjà classé sans suite, deux ans auparavant, l’enquête à son encontre pour association de malfaiteurs et blanchiment d’argent.
L'affaire a fait grand bruit dans les médias en raison des liens entre De La Espriella, Iguarán et les AUC. Dans plusieurs témoignages devant « Justice et paix », des paramilitaires ont déclaré qu’ils avaient soutenu l’arrivée d’Iguarán au parquet général et qu’ils avaient même payé l’ancien ministre de la Justice, Sabas Pretelt, pour qu’il renonce à la liste des trois candidats et lui laisse le champ libre. Cette accusation n’a jamais été prouvée par la justice.
Ce qui a été prouvé, car tous deux l’ont reconnu publiquement, c’est qu’Iguarán et De La Espriella étaient amis : le procureur était proche du père d’Abelardo.
Comme cela s’est produit par la suite avec DMG et même dans les affaires de Rosa Elvira Cely et Natalia Ponce — deux défenses pro bono —, certains de ses clients de l’époque ont fini par être mécontents de lui.
Comme le raconte le journaliste d'investigation Gerardo Reyes dans son livre sur Álex Saab, en juin 2010, depuis une prison aux États-Unis, Juan Carlos « el Tuso » Sierra a déclaré — avant de se rétracter — que De La Espriella avait demandé aux dirigeants des AUC 4 milliards de pesos pour « amadouer » la Cour constitutionnelle afin qu’elle se prononce en faveur d’une thèse permettant de poursuivre les paramilitaires pour sédition. Il a également affirmé avoir payé De La Espriella pour ne pas être exclu du programme « Justice et paix » en raison de ses activités de trafic de drogue.
« Il m’a demandé un million de dollars, car il me disait que la moitié était pour Sabas. Vérité ou mensonges, c’est Abelardo qui détient la vérité. Mais le fait est qu’Abelardo est un bandit », a témoigné Sierra.
Dans un article de Noticias Uno, De La Espriella a répondu au sujet de l’un de ces paiements : « Supposons qu’il soit vrai que je lui ai facturé à l’époque, alors qu’il y avait un débat juridique important, 4 milliards de pesos aux paramilitaires. Si c’était vrai, où est le problème ? ».
En 2017, le parquet a classé sans suite une enquête pénale en sa faveur concernant ces faits et, trois ans plus tard, Abelardo a publié un extrait de vidéo dans lequel Sierra se rétractait et affirmait que l’avocat ne lui avait demandé que des honoraires, « car je ne connais pas le premier avocat qui travaille pour rien ».
À cette époque chez Fipaz, De La Espriella a également prononcé l’une de ses phrases les plus citées. « Mancuso est mon compatriote et il a mené à bien un combat que nous, les habitants de Cordoba, aurions tous dû mener », a-t-il déclaré en 2008 au journaliste Gustavo Gómez, dans Semana. « À sa place, j’aurais fait la même chose : on a voulu me qualifier de « paraco », mais, comme le dit Uribe, si on avait voulu me tuer et me faire chanter, j’aurais été un vrai « paraco », en uniforme et avec un fusil ».
Au fil des ans, il a nuancé ce point de vue. Il affirme que même si la réaction initiale face au paramilitarisme était compréhensible, celle-ci a fini par se transformer en un fléau causé par « des personnes qui ont commis de nombreuses atrocités ».
Son passage à Ralito et à la Fipaz a fait de lui un avocat connu et l’a rapproché de la scène nationale à laquelle il aspirait depuis son enfance.

Abelardo de la Espriella avec le chef paramilitaire des Autodéfenses Unies de Colombie, Salvatore Mancuso, lors d’un forum à Finas.
Le métier d’avocat comme spectacle
Abelardo est arrivé en politique par le biais d’une forme de pratique du droit qui était déjà politique.
La Silla s’est entretenu avec trois avocats plaidants qui ont pu observer de près son exercice professionnel. Sans se connaître, ils ont relevé une constante : il défendait sans vergogne des causes moralement délicates et très médiatisées ; il plaidait devant l’opinion publique avant même de plaider devant les juges ; il contestait le récit moral de personnalités mises en cause ; et il utilisait le droit pour attaquer des témoins, intimider ses adversaires, voire dénoncer le juge et se présenter comme la victime de pouvoirs hostiles.
Dans son portefeuille figurent des parapoliticiens comme Jorge Caballero et Dieb Maloof ; des clients puissants comme Jorge Pretelt ou Álvaro Uribe ; des personnalités du show-business liées à des narcotrafiquants comme Natalia París ; des entrepreneurs contestés comme les frères Nule, DMG et Álex Saab. Même Alberto Santofimio, condamné pour avoir commandité la mort de Luis Carlos Galán.
Lors de cette interview mémorable dans Semana, lorsqu’on lui a demandé s’il se posait des questions d’ordre éthique avant d’accepter ces défenses, De la Espriella n’a pas répondu comme il le ferait aujourd’hui, en invoquant le droit de tout citoyen à une défense. Il a déclaré : « Je n’accepte que les affaires qui éveillent mon intérêt et me donnent le vertige. Le devoir de l’avocat est de défendre les causes, indépendamment de toute considération éthique. La parapolitique est un excellent créneau, et j’ai senti que je ne voulais pas rester en marge du procès le plus important de Colombie ».
L'affaire du magistrat Jorge Ignacio Pretelt illustre bien sa méthode. De La Espriella l'a défendu dans le scandale Fidupetrol, à la suite duquel l'ancien magistrat de la Cour constitutionnelle a été condamné pour concussion. Pretelt avait demandé 500 millions de pesos pour favoriser Fidupetrol dans le choix d’un recours devant la Cour. Il a toujours nié les accusations et De La Espriella a déployé une stratégie juridique et médiatique pour le défendre.
Il l'a d'abord défendu en tant qu'ami. « Pretelt est mon ami et je continuerai à le défendre. Vous pouvez dire ce que vous voulez de moi, mais je n'abandonne pas mes amis », a-t-il déclaré sur La W en 2019.
Puis il s’en est pris aux témoins. Il a soutenu que le dossier reposait sur le témoignage de Víctor Pacheco, qu’il a qualifié de « mythomane compulsif », et a déclaré que la procédure était un « lynchage ».
Il a ensuite sorti l’arsenal juridique. Il a récusé 15 députés qui devaient participer à la procédure contre Pretelt, au motif qu’ils avaient émis des jugements préalables sur les réseaux sociaux. Il a également déposé des plaintes disciplinaires et des dénonciations contre le représentant Julián Bedoya pour violation présumée des garanties procédurales. Semana et El Espectador ont rapporté ces manœuvres comme faisant partie d’une stratégie qui a retardé ou compliqué la procédure politico-judiciaire de l’affaire.
Comme il l’a fait dans d’autres procédures, De La Espriella a transformé une affaire judiciaire perdue en une bataille d’honneur, de loyauté et de persécution.
Il a présenté Álex Saab comme un « ami personnel » pour lequel il avait une « profonde estime ». À propos de David Murcia, le cerveau de DMG, il a déclaré que ses activités étaient légales et qu’elles faisaient du bruit parce qu’elles concurrençaient des secteurs privilégiés de l’économie : « Alors que les banques prennent, DMG donne ». À propos des frères Nule, condamnés pour le « carrousel des marchés publics » à Bogotá, il a déclaré qu’ils « ne devaient pas un peso à l’État ». Il a décrit les parapoliticiennes Rocío Arias et Eleonora Pineda comme « courageuses et cohérentes avec leurs convictions ».
Mais dans les affaires les plus préjudiciables à sa candidature actuelle, De La Espriella affirme aujourd’hui qu’il a été trompé par ses clients.
Dans l'affaire DMG, il a pris en charge la défense juridique et médiatique de David Murcia en septembre 2008. En octobre, lors du procès du cerveau de cette pyramide qui a escroqué des milliers de Colombiens, le parquet a révélé des écoutes téléphoniques dans lesquelles il était question du versement de 760 millions de pesos à De La Espriella pour faire pression au Congrès en faveur de DMG. En novembre, Murcia a été arrêté au Panama et expulsé vers la Colombie.
Selon la version que Murcia a donnée au journaliste Daniel Coronell pendant cette campagne, il pense qu’Abelardo n’a jamais fait part au parquet de son intention de se rendre, car il a préféré faciliter son arrestation en échange de son propre salut. « C’était un avocat qui m’a mal défendu, qui a abusé de ma confiance et qui a gardé l’argent », a-t-il déclaré. Il a ajouté qu’il lui avait versé environ 1,6 million de dollars de l’époque, et que son organisation avait versé 760 millions de pesos supplémentaires pour « influencer » des députés afin de bloquer une loi visant à mieux réglementer les mouvements d’argent liquide.
« Si c’est ainsi qu’il va défendre la Colombie, que Dieu nous en préserve », a déclaré Murcia 16 ans plus tard depuis sa prison, en pleine campagne électorale.
Quelle que soit la vérité sur l’issue de l’affaire, le fait est qu’Abelardo n’est pas resté pour le défendre après son arrestation. En novembre, il a renoncé à le défendre. À la télévision, il a déclaré qu’il se retirait car il n’y avait aucune garantie pour le procès : « J’en ai parlé avec lui pour créer un événement social et politique. Je me dirigeais vers un lynchage. David Murcia était condamné avant même d’arriver au procès. Je n’allais pas me prêter au jeu en tant que simple spectateur pour valider un tel abus. »
Plus récemment, il a donné une autre version. « Je l’ai démissionné parce qu’il était un menteur », a-t-il déclaré dans l’émission de l’humoriste Jovanotti. « On m’a montré une comptabilité qui n’était pas la sienne. »
Dans le jugement de condamnation prononcé contre Murcia, des copies ont été versées au dossier contre De La Espriella afin qu’il fasse l’objet d’une enquête pour les délits de corruption, de blanchiment d’argent et d’enrichissement illicite. Lorsque le parquet de Mario Iguarán l’a interrogé, De La Espriella a déclaré que DMG lui avait versé 1,58 milliard de pesos, entièrement en espèces. Il a mis à la disposition de DMG 11 ou 12 avocats du cabinet afin qu’ils soient disponibles 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 pour répondre aux demandes de la société de collecte de fonds, et il a démissionné de la défense le 24 novembre après que Murcia a été mis en examen et que son arrestation a été officialisée. Tout cela, a-t-il dit, « pour des raisons personnelles ».
Il a également confirmé avoir rendu visite à des députés tels que Jorge Visbal ou Roberto Gerlein pour leur parler d’un projet de loi concernant la collecte massive d’argent liquide et son transport. Mais il a assuré ne leur avoir jamais proposé de pot-de-vin.
Le parquet a accordé toute sa crédibilité au témoignage de De La Espriella et a ordonné le classement de l'enquête en 2010.
Face aux récentes accusations de Murcia, le candidat a répondu dans un communiqué qu’il n’avait pas de compte à rendre à la justice ni de procédure en cours liée à son activité professionnelle.
Saab : le point faible
Dans le cas d’Álex Saab, De La Espriella affirme également avoir été trompé.
Dans une interview accordée à RCN, il a expliqué que Saab, prête-nom de Nicolás Maduro, lui avait nié pendant « deux ans » ses liens avec le régime vénézuélien. Lorsqu’il les a reconnus, dit-il, il lui a répondu : « Je ne suis pas ton censeur moral, mais parle aux Américains car ça va s’enchevêtrer ». Selon lui, il l’a mis en contact avec les autorités américaines.
Des documents judiciaires connus aux États-Unis montrent que Saab était en contact avec le FBI et la DEA depuis 2016 et qu’il collaborait de manière plus formelle depuis 2018. Comme l’a raconté Yahir Ackerman, le 27 juin de cette année-là, Saab est devenu un informateur actif de la DEA en admettant qu’il était un maillon clé d’un réseau de blanchiment d’argent et de prête-noms pour le régime de Maduro. Il a perdu ce statut en 2019, lorsqu’il n’a pas respecté l’ultimatum lui enjoignant de se rendre.
De La Espriella a déclaré lui avoir fourni des services juridiques entre 2013 et 2019, d’abord en tant que conseiller en réputation et avocat d’affaires, puis en tant que mandataire dans le cadre d’une enquête pénale pour blanchiment d’argent présumé. De plus, une amitié personnelle les liait.
Dès 2011, Álex Saab menait déjà des affaires de plusieurs millions avec le chavisme. En 2013, lorsque Abelardo de la Espriella a commencé à le conseiller, Saab s’était déjà imposé comme l’un des entrepreneurs préférés du gouvernement vénézuélien. Et si, jusque-là, le cabinet de De la Espriella n’avait pas procédé à une vérification préalable (due diligence) de son client, en 2017, l’ancienne procureure vénézuélienne Luisa Ortega Díaz a dissipé tout doute public quant à ses liens avec le régime en le désignant, lors d’une conférence de presse, comme prête-nom de Maduro. Qu’a fait De la Espriella ? En tant qu’avocat de Saab, il a annoncé des poursuites pour diffamation contre Ortega. Tout cela, alors qu'un an plus tôt, il avait lui-même amené Saab à la table des négociations avec les Américains pour ses délits de prête-nom.
Le paradoxe est que, dans le même temps, Abelardo se forgeait une image publique farouchement anti-chaviste. En 2017, il a écrit dans El Heraldo une chronique intitulée « Mort au tyran », contre Nicolás Maduro, qui a ensuite conduit à son départ de ce journal et à la publication d’un livre du même nom. En d’autres termes : alors qu’il défendait l’homme accusé d’être le prête-nom du régime, il se forgeait une carrière publique en tant que l’un de ses ennemis les plus virulents.
En 2018, le média d’investigation vénézuélien Armando.Info a dévoilé les rouages des CLAP, le programme alimentaire utilisé comme mécanisme de contrôle politique au Venezuela et lié à Saab et à son associé Álvaro Pulido. Abelardo a-t-il quitté Saab ? Non plus.
« C’est Saab qui nous poursuit en justice, représenté bien sûr par un avocat vénézuélien, mais nous avons toujours su que celui qui était derrière cette stratégie visant à faire pression et à harceler judiciairement les médias, c’était Abelardo, à un moment où l’on commençait à dévoiler la véritable nature de cet homme », déclare Roberto Deniz, l’un des journalistes d’Armando.Info contraints à l’exil après cette enquête.
La même année, le parquet et la Dijin ont tenté d’arrêter Saab en Colombie pour blanchiment d’argent présumé, mais l’opération a échoué à cause d’une fuite. Univisión a rapporté que le policier condamné pour cette fuite a avoué avoir alerté le cabinet de De La Espriella de l’arrestation imminente de Saab. Abelardo a nié avoir aidé à échapper à l’arrestation, comme l’avait publiquement accusé le président de l’époque, Juan Manuel Santos, et a déclaré qu’il avait informé le général Jorge Luis Vargas des informations fournies par le policier qui les faisait chanter.
Dans cette affaire, De La Espriella a également été innocenté par la justice.
Cette semaine, une enquête de Daniel Coronell a révélé des virements de plus de 370 000 dollars provenant d’entreprises liées à Saab vers des comptes liés à De La Espriella en 2014, alors qu’il était son avocat en exercice. La justice américaine devra déterminer si cet argent correspondait à des honoraires ou à une autre opération. Mais cette révélation renforce un fait politiquement gênant : Abelardo a reçu une somme importante pour avoir défendu l’homme qui serait par la suite désigné comme prête-nom de la dictature chaviste. Il a déclaré qu’il s’agissait d’un montant à « six chiffres », bien qu’inférieur aux 12 millions de dollars qui ont été mentionnés publiquement.
Avec Saab, Abelardo n’a pas seulement gagné de l’argent. Il s’est également retrouvé pris au piège de la contradiction la plus vulnérable de sa candidature : celle de l’anti-chaviste qui, pendant des années, a défendu l’un des hommes clés du régime de Maduro.
L'entretien avec ses parents a eu lieu pendant le petit-déjeuner : riz au porc avec du petit-lait, œuf au plat et banane plantain cuite. C'est le plat préféré d'Abelardo papa. Pour l'agrémenter, il l'appelle en plaisantant « risotto de testa di porsche ».
La nourriture est devenue l’un des points de contraste entre Abelardo et ses origines. Dans des interviews, il a qualifié l’ajiaco de « potage de prison », a demandé que la changua soit bannie de l’alimentation et a déclaré qu’un homme, après avoir mangé du bocachico frit en écoutant de la champeta, rentre chez lui « pour faire une connerie ». Il se considère comme « un habitant de la côte méditerranéenne », qui aime le branzino, la spigola et les pâtes.
Ce sont des goûts qu’il a développés à l’âge adulte. Chez lui, racontent ses parents, il n’était pas un bon mangeur : il n’aimait ni le poulet ni la cuisine typique qu’ils adorent.
Il a toujours aimé les vêtements élégants. Et depuis qu’il a de l’argent, il se rend chaque année en Italie pour acheter des costumes Ermenegildo Zegna. Dans l’interview avec Becassino, il a déclaré qu’il utilisait une lotion douce le matin, une plus forte l’après-midi et un parfum plus « dominant » le soir. Ça peut être un Dolce & Gabbana. Quand il le met, a-t-il dit, « les femmes te disent : hmmmm, putain, tu sens bon, parce qu’elles sentent le danger là-dedans ».
« Je suis comme ça depuis que je suis gamin, j’ai toujours aimé ça. Le jour où les gauchistes et la gauche colombienne aimeront ma façon de m’habiller, je m’exilerai. Le jour où je mettrai une chemise comme celles que portent Petro ou Cepeda, je préférerai le cachot », a-t-il déclaré sur Caracol il y a plusieurs années.
L’obsession d’Abelardo pour son physique (il s’est fait greffer des cheveux car, selon ses dires dans une interview, il a une tête horriblement chauve), les vêtements, la nourriture et les marques n’est pas un trait superficiel. Son esthétique — arriviste pour certains, ambitieuse pour d’autres — est une façon de se distancier de la province, de la cuisine populaire et de toute marque d’origine qui le rendrait ordinaire.
Et Abelardo veut être tout sauf ordinaire.
C’est un sybarite. Un homme qui a de l’argent et le dépense généreusement pour sa famille et ses amis. Aujourd’hui, il en tire également parti en tant que symbole politique. Sa vie couronnée de succès fait office de miroir de la prospérité qu’il promet de déchaîner en Colombie : s’il a pu se construire une image de marque riche, puissante et visible, il promet désormais de reproduire ce miracle dans le pays.
L’homme qui a grandi à Montería comme « un petit riche de province », selon sa mère, a été propriétaire — selon une personne qui était son amie jusqu’à il y a quelques années et qui s’est éloignée de lui — d’un penthouse à Bogotá qui pourrait valoir environ deux millions de dollars, d’un appartement à Carthagène, d’une maison à Córdoba, d’une autre à Coral Gables d’environ cinq millions de dollars, un avion privé, une villa en Italie, une distillerie de rhum qui lui procure du plaisir mais aussi des pertes, un domaine viticole non rentable et un restaurant qui a fait faillite.
Selon cette source, Abelardo peut facilement dépenser environ 5 000 dollars par jour. « Il peut inviter dix personnes aujourd’hui à déjeuner dans un restaurant chic à Rome, puis passer un week-end de luxe en Sardaigne ». Ses photos sur les réseaux sociaux le prouvent.
Une autre amie, encore émerveillée par la fête qu’il a organisée pour ses 40 ans en Italie, où il a reçu quelque 200 invités pendant trois jours, affirme qu’« Abelardo est un homme de réalisations. Il voulait être italien, et il l’est. Il voulait quatre enfants et que la petite dernière soit une fille, et il a eu cette fille en Argentine. Tout ce qu’il possède est impeccable ».
Elle raconte que dans son avion, il y a toujours du champagne, qu’il possède une pièce entière remplie de chapeaux classés par date de fabrication, que les œuvres d’art dans sa maison de Miami sont exquises et qu’il a « les cuisines dont on rêverait ». Elle se souvient encore d’une vidéo dans laquelle Abelardo apparaît avec son jeune fils entrant dans la chambre où se trouve Ana Lucía, sa femme, avec un bébé de trois mois dans les bras. L’enfant lui remet un cadeau de son papa : un collier de diamants. « Tu t’imagines montrer un collier comme ça sur les réseaux sociaux ? », demande-t-elle. « C’est un homme qui a réussi et qui se fiche de ce que les gens disent. C’est un vrai frimeur. »
Elle, qui a préféré parler sous un pseudonyme pour pouvoir s’exprimer librement, est impressionnée par son succès, mais surtout par la façon dont il se comporte avec sa famille. « C’est le meilleur des papas, un amour avec ses enfants. Il prend le temps d’aller à l’école. Chaque fois qu’ils voyagent, il donne des cours aux enfants, joue du piano avec eux, leur apprend des choses. Il est très attentionné avec Ana Lucía. Elle est cuisinière, l’accompagne partout où il veut, s’habille divinement bien. Ils mènent une belle vie. »
La musique, dit-elle, montre aussi qui est Abelardo : il ne chante pas seulement pour lui-même, mais pour sortir un album. « Il est comme ça, il veut montrer le meilleur de lui-même. »
Ce que cette amie ne comprend pas — pas plus que d’autres personnes qui le connaissent depuis des années —, c’est pourquoi il a décidé d’abandonner ce style de vie et de se lancer en politique. « C’est la seule chose qu’il m’a toujours dit qu’il ne ferait jamais », dit-elle. Dans une vidéo, que ses adversaires font circuler frénétiquement ces jours-ci, Abelardo affirmait il y a quelques années qu’il ne sacrifierait jamais la vie heureuse qu’il menait avec sa famille pour venir en Colombie, « un pays d’ingrats et de sauvages ».
Malgré ce doute, il pense qu’il ferait un bon président : « Il ne se lance pas là-dedans pour perdre. Parce que ce qu’il dit, il le fait. »
Dans le même esprit, Alejandro Salazar, propriétaire du cabinet de conseil Breakthrough et auteur du livre La Estrategia Emergente, explique qu’il a publiquement soutenu la campagne d’Abelardo parce que « la Colombie regorge de philosophes de la défaite et lui, au contraire, est un homme ambitieux, qui ne suit jamais les schémas habituels, c’est un gagnant. Nous avons besoin de cette façon de penser. Un président, avant tout, doit être le promoteur d’un discours gagnant ».
L'entrepreneur de lui-même
Une partie de l’image que De La Espriella s’est forgée est celle d’un entrepreneur prospère, diversifié et autosuffisant, doté d’une fortune qui le rendrait indépendant des pouvoirs traditionnels. Mais une enquête menée par La Silla sur 35 entreprises en Colombie, au Panama et aux États-Unis liées à lui a montré que le récit du « roi Midas » ne tient pas tout à fait la route dans les bilans.
En Colombie, son principal groupe d’entreprises a déclaré en 2024 un chiffre d’affaires de plus de 16 milliards de pesos, mais a clôturé l’exercice avec une perte nette de 159 millions. La seule entreprise réellement rentable était De La Espriella Lawyers. En revanche, les sociétés associées à sa marque de spiritueux, de vêtements, de livres, de podcasts et de produits dérivés ont enregistré des pertes.
Le bilan patrimonial nuance également l’image de grand magnat. Ses entreprises actives en Colombie totalisent un patrimoine d’environ 19,68 milliards de pesos : de quoi le classer parmi les personnes très riches, mais loin des fortunes entrepreneuriales comme celles d’autres outsiders à la présidence, dont Rodolfo Hernández. De plus, deux de ses entreprises les plus étroitement liées à la construction de son image — Dominio De la Espriella et De la Espriella Style — ont un patrimoine négatif : elles doivent plus qu'elles ne possèdent.
L'enquête montre que sa véritable force économique ne semble pas résider dans les activités liées à sa marque personnelle, mais dans l'immobilier : des biens à Bogotá, Barranquilla, Córdoba, Magdalena, Tolima et Miami.
L'autre découverte marquante concerne le type de partenaires qui gravitent autour de ses entreprises. Au sein de Dominio De la Espriella, la société à l'origine du Ron Defensor et du vin Fratellone, figurent des entreprises panaméennes, le chanteur Silvestre Dangond, des magnats du pétrole comme Serafino Iácono et Federico Restrepo, des proches de Hugues Rodríguez Fuentes — condamné pour avoir soutenu des groupes paramilitaires —, l'ancien gouverneur Juan Carlos Gossaín — destitué pour son implication dans le « cartel de l'hémophilie » — et Aniano Iglesias, cité dans des affaires liées à des biens saisis pour trafic de drogue.
L'enquête révèle également que son univers entrepreneurial repose sur un petit cercle de confiance : Daniel Peñarredonda, sa belle-sœur Lilian Pineda et le stratège Carlos Suárez. Peñarredonda est particulièrement important car, outre le fait d'avoir occupé des postes dans plusieurs entreprises de De La Espriella, il semble proche de l'entourage d'Álex Saab et est resté lié aux sociétés du candidat même après qu'Abelardo eut tenté de le présenter comme quelqu'un dont il s'était déjà distancié.
Dans l'ensemble, l'enquête dresse le portrait d'un candidat qui se présente comme un millionnaire autonome et un entrepreneur prospère, mais dont la fortune semble davantage concentrée dans l'immobilier, avec des entreprises à sa marque personnelle financièrement fragiles et des associés qui soulèvent des questions gênantes sur les réseaux qui pourraient entourer son éventuel pouvoir politique.
L'intimidation comme moyen de défense
Le 13 janvier, La Silla Vacía a publié l’article "L’univers entrepreneurial d’Abelardo de la Espriella". Depuis lors, la campagne du candidat a lancé une offensive systématique de stigmatisation contre ce média et sa directrice. Y ont participé aussi bien Germán Calderón, avocat de la campagne, que les influenceurs qui voyagent avec De la Espriella dans son avion privé.
La stratégie a évolué. Dans un premier temps, on a tenté de présenter La Silla comme un média affilié au pétrisme, financé par George Soros et animé par un agenda « progressiste » ; c’est d’ailleurs ce qu’a affirmé la campagne dans une lettre adressée au secrétaire d’État américain, Marco Rubio. Après le référendum de mars, le scénario a changé : La Silla a alors été présentée comme faisant partie intégrante de la campagne de Paloma Valencia.
L'offensive a été persistante et intimidante. Mais elle n'est pas exceptionnelle dans la carrière de De la Espriella. Depuis 2017, ce pénaliste a recours à une stratégie atypique pour défendre son nom face à des publications qu'il juge diffamatoires, presque toutes liées à Álex Saab, à DMG ou à sa défense de membres du cartel de la Toga. Au lieu de suivre la voie la plus courante — demander une rectification et, s’il ne l’obtient pas, intenter une action en protection de la personnalité pour protéger sa réputation —, De la Espriella emprunte généralement une autre voie : les tribunaux civils et le parquet.
Selon le parquet, entre 2008 et 2019, 109 plaintes pour calomnie et diffamation ont été déposées par De la Espriella. Des rapports de son propre cabinet indiquent qu’il y a actuellement 22 plaintes pénales contre des journalistes, des chroniqueurs et des militants. La Silla a également recensé 28 actions civiles contre des journalistes intentées par son cabinet.
« J’ai réalisé que rien ne fait plus mal à ce journalisme indépendant que le portefeuille », a déclaré De la Espriella à propos de cette stratégie. Son objectif est généralement double : que les journalistes retirent leurs publications et lui présentent des excuses, et qu’ils lui versent en outre des indemnités de plusieurs millions pour des préjudices présumés causés à sa réputation.
En attendant une décision sur le fond, De la Espriella demande des mesures conservatoires pouvant avoir des effets immédiats sur le patrimoine de ses défendeurs. Dans plusieurs procédures, il a demandé des saisies conservatoires sur des biens ou des propriétés afin que, pendant la durée du litige, ceux-ci soient retirés du marché. C’est ainsi qu’il a obtenu, par exemple, que des juges inscrivent des saisies conservatoires sur une maison du journaliste Ignacio Gómez, de Canal Uno ; un bien immobilier du chroniqueur de La Silla Carlos Cortés ; une voiture de Cecilia Orozco, de la revue Raya ; et une propriété du journaliste Julián Martínez.
Dans ces procédures civiles, De la Espriella a coutume de citer à comparaître des employés de son cabinet pour prouver les préjudices allégués. Lors du procès contre Cecilia Orozco, par exemple, son assistante Carolina Duarte a déclaré qu’il « s’écriait à cause de ces articles », qui le mettaient en colère, qu’il annulait des rendez-vous et demandait de reprogrammer son agenda car, selon lui, les chroniques de la défenderesse avaient utilisé des termes forts. Une fois à l’audience, De la Espriella lui-même transforme la procédure en une remise en cause de la presse. « Les journalistes ne peuvent pas continuer à croire qu’ils sont sur un piédestal moral, se substituant aux juges », a-t-il déclaré lors d’une audience contre le chroniqueur Ian Schnaida.
En tant que plaignant civil contre des journalistes, De la Espriella a perdu plus de procès qu’il n’en a gagnés. Il n’a réussi à prouver qu’un seul cas où un chroniqueur n’avait pas fait preuve de rigueur. Dans d’autres procès, il a obtenu la suppression de contenus ou la saisie des biens des auteurs. Mais dans les décisions qu’il a perdues, les juges n’ont constaté aucun préjudice à son image, ont mis en balance l’exercice du journalisme et la liberté d’expression, et lui ont rappelé que, de par sa profession d’avocat et son exposition publique, il doit tolérer les opinions et les remises en question.
Face à ce contrôle démocratique de la presse — qu’il soit bon, mauvais ou gênant —, De la Espriella n’opte généralement pas pour la voie institutionnelle de la rectification. Il a préféré les mesures de force : plaintes pénales, poursuites civiles, saisies, dénonciations publiques et campagnes d’intimidation. Et plus d’une fois, il atteint son objectif. Plusieurs des journalistes poursuivis reconnaissent qu’après avoir fait face à des procédures civiles ou pénales engagées par lui, ils ont fini par s’autocensurer.

Ses meetings de campagne sont des mises en scène pleines de lumières, de fumée, de musique et de nombreuses vidéos générées par l'IA.
La politique des « couilles »
La campagne de De la Espriella a été conçue par Estrategia & Poder, l’agence de son ami et associé Carlos Suárez, qui vend des formations sur la manière de remporter des campagnes politiques et publie sur les réseaux sociaux des leçons telles que celles-ci : « Ce n’est pas celui qui dit la vérité qui gagne, mais celui qui raconte le mieux l’histoire » ; « Un candidat ne gagne pas grâce à ses propositions, il gagne grâce à l’émotion » ; « Mieux vaut être craint qu’aimé… si l’on ne peut pas être les deux à la fois » ; « James Bond ne demande pas la permission, il entre ».
Ronaldo, Machiavel, Trump, James Bond, Bukele, Milei : des hommes forts, séduisants et provocateurs font partie de l’imaginaire d’une candidature où la masculinité n’est pas un accessoire. C’est un programme de gouvernement condensé : c’est moi qui commande, c’est moi qui punis, je ne me laisse pas faire, j’ai les couilles. La seule chose que son adversaire directe, Paloma Valencia, ne peut pas avoir.
La biographie publique de De la Espriella regorge de contradictions entre ce qu’il a dit ou fait par le passé et ce qu’il promet aujourd’hui. Il a écrit un livre défendant une issue juridique aux négociations avec les FARC à La Havane, mais il promet aujourd’hui de mettre fin à la JEP. Auparavant, il proposait une assemblée constituante ; aujourd’hui, il critique Petro pour l’avoir proposée. Il défendait l’adoption par les couples homosexuels et l’avortement ; aujourd’hui, il est pro-vie, proche des mouvements chrétiens, et sa campagne attise la crainte qu’une éventuelle victoire du duo Oviedo-Paloma n’entraîne un « changement de genre » des enfants à l’école.
Une partie de ces revirements, dit-il, s’explique par la conversion religieuse qu’il a vécue il y a six ans, après le décès d’une tante. Depuis lors, il est passé d’athée déclaré à catholique fervent. Sa foi est aujourd’hui l’un des symboles les plus visibles d’une campagne saturée de symboles : la médaille portant une citation biblique qu’il arbore lors de ses tournées et de ses interviews ; les références constantes à Dieu ; et son autoproclamation en tant que « le Cyrus de Colombie », en référence au roi perse qui, sans croire au dieu judéo-chrétien, a aidé à libérer le peuple d’Israël. C'est une comparaison que des politiciens de droite comme Donald Trump et Jair Bolsonaro ont également utilisée.
Ce langage religieux lui a ouvert la voie auprès des églises évangéliques qui font aujourd’hui partie de sa stratégie électorale. « Abelardo a vécu un processus de conversion. Tout comme l’apôtre Paul. Je crois qu’il s’agit d’une conversion sincère », déclare Jefferson Vega, militant chrétien de Santander, qui, avec sa défunte épouse, Ángela Hernández, a mené en 2016 une campagne contre la prétendue idéologie du genre. « Nous, les croyants, avons été très angoissés et nous avons prié pour que Dieu suscite une personne. Et je considère qu’Abelardo est la réponse à ces prières ».
La campagne dispose même d’une « Direction de la foi », dirigée par des pasteurs chrétiens chargés d’inviter leurs fidèles à prier pour le candidat, à promouvoir son nom et à s’inscrire comme témoins électoraux. Ainsi, Abelardo a transformé la campagne en une bataille non seulement politique, mais aussi morale et spirituelle, autour de la foi, de la famille traditionnelle et de la promesse d’une révolution culturelle contre le progressisme.
Avec une grande partie de ces églises à ses côtés et un message de lassitude envers la classe politique, De la Espriella s’est révélé être un candidat discipliné. Il ne s’écarte pas d’un scénario qui, selon les mots de Suárez, construit une « architecture émotionnelle » cohérente autour de ce qu’il représente.
Le tigre comme symbole — griffe, territoire, défense, attaque — correspond à ses propositions de bombarder les camps et les bateaux transportant de la drogue, de pulvériser jusqu’à la dernière feuille de coca, d’expulser les « rats » de l’État, de « démembrer » la gauche, d’extrader Petro, de réduire la bureaucratie de 40 % et de gouverner par le biais d’états d’exception, sans les entraves du Congrès et des tribunaux.
Abelardo se déclare « féministe de la vieille garde », mais son attitude publique envers les femmes mêle éloges paternalistes, galanterie, mansplaining et humiliation lorsqu’il estime qu’elles le méritent. À l’instar de Trump, Bolsonaro, Milei ou Bukele, il transforme les traits du stéréotype masculin en atouts électoraux. Face à la peur que ressentent nombre de ses partisans, il propose de mettre de l’ordre, de punir, de protéger et de dire ce que les autres n’oseraient soi-disant pas dire. Son physique, ses blagues à caractère sexuel, son insistance sur « la taille de ses couilles qui l’ont empêché de grandir davantage », sa défense de la famille traditionnelle et son image d’autorité font partie du même message politique.
Dans son équipe de campagne, on l’interprète différemment. Pour ses proches, son succès ne réside pas dans la provocation, mais dans le fait qu’il incarne l’autorité sans complexes. « Je n’ai pas besoin d’un autre politicien qui me récite des phrases creuses sur le consensus alors que le pays sombre dans le désordre, l’insécurité et la détérioration économique. J’ai besoin d’un gouvernement capable de rétablir l’autorité sans détruire les institutions. Capable d’exercer le pouvoir sans complexes », a écrit dans La Silla Carolina Restrepo Cañavera, responsable des débats de son ticket vice-présidentiel.

Le tigre, tout comme le lion de Milei, est l’icône de la campagne.
D'avocat des puissants à candidat des furieux
Le succès d’Abelardo de la Espriella répond à un pays qui veut des sanctions, du spectacle et des certitudes rapides. Un miracle.
Sa campagne promet 90 décrets dès le premier jour, dont deux pour gouverner avec des pouvoirs extraordinaires : l’un pour déclarer l’urgence économique et l’autre pour déclarer l’état d’exception, ce qui lui permettra d’agir rapidement contre les délinquants. L’homme qui promet de sauver la démocratie promet aussi de gouverner dès le premier jour sans les contre-pouvoirs qui la définissent.
Il promet des prisons à la Bukele, de mobiliser des milliers de réservistes pour surveiller les quartiers, de retirer la Colombie de l’ONU, de mettre fin aux effets de la JEP par décret, d’imposer l’éducation religieuse dans les écoles, de pulvériser 300 000 hectares de coca dans le cadre d’un Plan Colombie 2.0 financé par les États-Unis et Israël, et de licencier 600 000 à 700 000 contractuels et fonctionnaires qui, selon lui, sont superflus à l’État.
S'il tient ses promesses, son gouvernement serait confronté à une gauche forte dans la rue et au Congrès. Aujourd'hui, De La Espriella ne compte que quatre sénateurs de Salvación Nacional et aurait d'emblée en face de lui le Pacto Histórico, qui représente près d'un quart du Sénat.
En d’autres termes, s’il veut disposer d’une majorité au Congrès pour gouverner sans partage, il devra former une coalition avec bon nombre de « ces mêmes » qu’il critique aujourd’hui, mais qu’il reçoit en coulisses. (Dans ses rangs, on trouve de nombreux politiciens et anciens fonctionnaires qui ont fait partie, au sein d , de ce qu’il appelle « les habitués ». Des députés des partis traditionnels aux fonctionnaires du gouvernement d’Iván Duque, en passant par les chefs de clans régionaux, comme Fuad Char.)
Le fera-t-il ?
La Silla n’a pas pu lever ce doute auprès des personnes interrogées. Pour certains, le fait qu’il ait à ses côtés des personnalités telles que l’experte en environnement Sandra Bessudo, Samuel Azout, le leader du projet « Fútbol con Corazón », ou qu’il ait choisi comme colistier un technocrate crédible comme José Manuel Restrepo, est le signe qu’au sein du gouvernement, il chercherait à s’entourer de personnes sérieuses pour compenser sa connaissance limitée de l’État.
« Certains dirigeants se sentent peu sûrs d’eux et, consciemment ou inconsciemment, finissent par s’entourer de personnes moins compétentes. Ce n’est pas le cas d’Abelardo. Il adore travailler avec des équipes de haut niveau sur le plan technique », explique Azout, qui le connaît depuis près de 20 ans et l’accompagne désormais dans sa campagne. « S’il est élu, il s’entourera d’une équipe de haut calibre. »
Il ajoute que c’est un dirigeant qui délègue, qui responsabilise ses équipes et qui est très axé sur les résultats. « C’est le genre de personne qui dit : “Montre-moi les résultats et je te dirai si tu es bon”. C’est le pragmatisme à l’état pur. »
Pour d’autres, Restrepo serait plutôt l’exception à la règle et ceux qui détiendront véritablement le pouvoir seront les membres du cercle le plus étroitement lié à son parcours d’avocat et d’homme d’affaires. Comme c’est souvent le cas dans de nombreux gouvernements, il est fort probable que ces deux cercles coexistent, au moins pendant les premières années.
Mais à en juger par son parcours, ses déclarations et son caractère, il est fort probable qu’Abelardo, s’il est élu, prenne des décisions plus audacieuses et autoritaires que ses prédécesseurs.
La question fondamentale est : pourquoi maintenant ?
De la Espriella n’est pas seulement un personnage extrême qui s’est fait connaître grâce à un bon jingle et une mascotte féroce. Il est le symptôme d’une époque. Son succès témoigne d’un pays épuisé par l’insécurité, lassé des débats institutionnels, irrité par la gauche, méfiant envers le centre et séduit par l’idée qu’un homme fort puisse résoudre par sa volonté ce que les institutions n’ont pas pu résoudre par leurs procédures.
Chávez a promis en 1998 de balayer la « partiodocratie » vénézuélienne à travers une épopée militaro-populaire de gauche. Bukele a promis la sécurité en échange d’une concentration du pouvoir. Milei a transformé la fureur contre l’État en tronçonneuse. Trump a transformé l’humiliation culturelle de ses électeurs en revanche. Abelardo combine un peu de tout cela. La différence est colombienne : sa rupture ne vient pas d’en bas, mais d’un avocat riche, lié aux élites régionales, à des clients puissants, à des scandales judiciaires et à une marque de luxe.
L'outsider est, en réalité, un initié des zones les plus troubles du pouvoir.
Juanita León, Jerson Ortiz et Ever Mejía
D’après un reportage de La Silla Vacía, traduit et adapté par les humanités





Suite : Populisme sans foi ni loi, ingérence US, résultat ...
Les USA nous rappelle sans cesse le 11 septembre 2001.
Il faut se remettre en mémoire le 11 septembre 1970 : l'assassinat de Salvador Allende, président du Chili démocratiquement élu. Assassiné par un coup d’État mené par Pinochet soutenu par les États-Unis via la CIA (ITT embedded).
Ivan Cepeda se bat contre les mêmes démons contre lesquelles Allende s'était élevé et battu.
Espérons lui un autre destin.
Mémoire Jazz : Gato Barbieri Album "Bolivia" (1971)
" https://www.youtube.com/watch?v=nAsqA2RUWwo&list=RDnAsqA2RUWwo&start_radio=1 "
Populisme sans foi ni loi, ingérence US, résultat ...
Titre du Monde de ce matin :
" Présidentielle en Colombie : le second tour opposera Ivan Cepeda, candidat de la gauche, à Abelardo de la Espriella, un avocat d’extrême droite
Le candidat d’ultradroite devance, avec 43,74 % des suffrages, le sénateur et philosophe (40,91 %), qui s’inscrit dans les pas du président de gauche sortant, Gustavo Petro. Le second tour aura lieu le 21 juin. "
Article complet :
" https://www.lemonde.fr/international/article/2026/06/01/presidentielle-en-colombie-abelardo-de-la-espriella-un-millionnaire-admirateur-de-donald-trump-et-ivan-cepeda-le-candidat-de-la-gauche-s-affronteront-au-second-tour_6695677_3210.html?lmd_medium=email&lmd_campaign=trf_newsletters_lmfr&lmd_creation=a_la_une&lmd_send_date=20260601&lmd_link&&M_BT=57835889036111#x3D;autrestitres-title-_titre_2 "