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Colombie. Jusqu’à quand, le massacre ?

Dernière mise à jour : 1 août 2021



Cher Andrés, tu as 17 ans. Ton peuple s’appelle emberá chamí. Tu fais partie de cette communauté indigène, raison pour laquelle les institutions publiques de ton pays t’ont refusé le droit de continuer tes études, malgré ton intelligence. Alors, pour soutenir ta famille, tu as commencé à travailler comme ouvrier agricole, dans les champs. Le 22 mai dernier, tu t’es levé de très bonne heure, tu es parti de chez toi vers 5 h pour aller chercher ta paie à la finca qui venait de t’employer. Tu n’es jamais rentré chez toi, tu ne reverras plus jamais tes parents, tes amis, ta communauté.

Vers 6 h, au lieu de recevoir ta paie, tu as reçu plusieurs balles. Le vigile qui t’a tiré comme un lapin, un dénommé Juan Víctor Salinas, a ensuite appelé la police. Il t’a fait passer pour un voleur de fruits : s’il t’a tué, c’est au nom de la légitime défense. C’est ce qu’il a expliqué lorsqu’il a appelé le poste de police. Et les policiers, il les connaît bien. Alors la police lui a conseillé de faire disparaître ton corps. Dans ton pays, les assassins ont souvent gain de cause. Ton assassin t’a alors décapité, mis ton corps dans un sac qu’il a jeté dans le rio Cauca. Tu étais « un enfant qui commençait à peine à connaître le monde », dit ta mère, Socorro Tamaniza.

Ton corps a été retrouvé 7 jours plus tard, par des membres de ta communauté. La police n’a rien fait pour participer aux recherches, et pour cause. Il reste à espérer que ton crime ne restera pas impuni. Saisi par la communauté emberá chamí, le procureur du Caldas a inculpé ton assassin, et le commandant de police de Belalcázar qui lui a ordonné de faire disparaître ton corps. Ses supérieurs hiérarchiques, le colonel Eiver Fernando Alonso Moreno et le colonel Alonso Moreno, ne seront pas inquiétés.

Il est vrai que tu commençais à devenir dérangeant. En plus de vouloir réclamer ta paie, tu avais participé, dans le département du Caldas, au vaste mouvement de protestation sociale qui porte, dans ton pays dirigé par une bande de narcocriminels, d’inqualifiables revendications : justice sociale, droit à l’éducation et à la santé. Les fruits de cette révolte, tu ne voulais pas les voler, mais pouvoir y goûter, de plein droit. C’était trop demander aux assassins qui ont mis fin à tes jeunes jours.

Tu t’appelais Andrés Córdoba Tamaniza.

Cher Yeison Andrés Sarmiento Salcedo, tu avais 21 ans. Très jeune, tu t’es retrouvé embrigadé dans les FARC. Tu étais encore un enfant. Mais en 2016, à 16 ans, tu as signé les accords de paix. Le 26 juillet dernier, tu as été assassiné là où tu vivais, à San José del Guaviare, dans le département de Guaviare.

Ce même 26 juillet, a été assassiné dans le département de Bolivar, Oswaldo Perez, président d’une June d’action communale lui aussi signataire des accords de paix. Et la veille, d’autres balles avaient tué, dans le nord du Santander, un autre leader social.

Depuis la signature de l’accord de paix, 280 ex-militants des FARC réintégrés dans la vie civile ont été assassinés, selon les chiffres de l’ONG INDEPAZ, et plus de 900 défenseur.e.s des droits de l’homme, de l’environnement ou des communautés indigènes.


Jani Silva.


Il s’en est fallu de peu que le nom de Jani Silva ne vienne s’ajouter à cette liste. Cette femme engagée est particulièrement active au sein de la zone de réserve paysanne du Putumayo et de l'ADISPA (Association pour le développement intégral et durable de la Perla Amazónica (ADISPA). Depuis janvier 2020, elle a été la cible de plusieurs menaces et intimidations directes. Toutes ces attaques viennent d’un même groupe paramilitaire, Comandos de Frontera (autrefois appelé « La Mafia »), qui serait aujourd’hui dirigé par Héctor Orlando Bastidas, l’un des principaux narcotraficants de la région du Putumayo.

Ces Comandos de Frontera ont clairement pour cible l’existence même de l’ADISPA, qui œuvre à la protection des droits de centaines de paysan·e·s de larégion du Putumayo, au sud-ouest de la Colombie. Le narcotrafic n’est pas le seul à être dérangé par cette organisation. En décembre dernier, la Commission Justicia y Paz révélait l’implication d’une entreprise pétrolière, Amerisur Exploración Colombia Limitada, filiale de GeoPark, une société d'exploration et de production de pétrole et de gaz naturel, à capitaux majoritairement nord-américains, qui opère en Amérique latine. L’entreprise a démenti avoir fait appel aux paramilitaires des Comandos de Frontera.

En août 2018, les représentants de la réserve indigène Siona Buenavista lançaient une alerte et écrivaient, en vain, au président Ivan Duque pour manifester leur opposition à un projet de forage d’extraction d’hydrocarbures de cette compagnie Amerisur Exploración Colombia, en faisant état d’atteintes aux droits de l’environnement (sur un territoire essentiel à la préservation de la biodiversité) et des communautés indigènes (Lire ICI).

Ce qui est sûr, d’autre part, comme le signalait encore la Commission Justicia y Paz, c’est que le gouvernement d’Ivan Duque ne met guère d’empressement à lutter contre la terreur que fait régner ce groupe paramilitaire, à qui l’on doit d’ores et déjà l’assassinat de plusieurs leaders sociaux. En février dernier, Amnesty International écrivait au ministre colombien de l’Intérieur, Daniel Palacios, pour alerter à nouveau sur la sécurité de Jani Silva et d’autres membres de l’ADISPA : « Le 10 février 2021, une organisation de la société civile a reçu des informations vérifiées sur un projet visant à tuer ou déplacer des membres de l’Association pour le développement intégral et durable de la Perla Amazónica (ADISPA). Le projet impliquait le déploiement d’un groupe armé appelé Comandos de la Frontera, qui menace les communautés de la zone afin de les forcer à subordonner leurs activités à la volonté du groupe armé ou à quitter la zone si elles refusent. Nous demandons aux autorités d’accorder des mesures de protection collective à l’ADISPA, en consultation avec ses membres. » (Lire ICI)

Comme d’habitude, le gouvernement colombien n’a rien fait, laissant ainsi la voie libre aux paramilitaires. De guerre lasse, et face à de nouvelles menaces, pour protéger sa vie et celle de sa famille Jani Silva s’est résolue à quitter le territoire du Putumayo. On imagine sans mal le bruit du champagne qu’on débouche (bouteilles livrées par l’Ambassade de France à Bogota, dans le cadre du soutien de la France à la mise en œuvre du processus de paix ?) qu’ont dû se partager paramilitaires et entreprises d’hydrocarbures…


Sur l’action de Jani Silva, lire en anglais : Colombia: Jani guards the waters from the dangers of oil (article Diana Salinas)


Exploitation minière dans la région d’Antoquia


Dans les régions d’Antioquia et du Choco, on retrouve peu ou prou les mêmes ingrédients, sauf qu’au lieu d’hydrocarbures, c’est ici l’exploitation de mines de cuivre qui est en première ligne. Dans un communiqué en date du 27 juillet, qui annonce la création, d’un réseau Solidarité Intereligieuse en Zones de Conflit en Colombie Solidaridad Interreligiosa en Zonas de Conflicto en Colombia (SIZOCC), une vingtaine de communautés religieuses et d’évêques dénoncent de graves atteintes aux communautés noires et indigènes et à leurs territoires. Ces communautés religieuses affirment que le recrutement forcé, les assassinats et les menaces à l'encontre des leaders sociaux et les situations de déplacement forcé persistent en raison des dommages causés par l'exploitation du cuivre et de l’or, les victimes des mines antipersonnel et les confinements auxquels les différentes communautés sont soumises par trois acteurs : sociétés minières, paramilitaires et ELN (guérilla dissidente des FARC).

Les organisations signataires de ce communiqué soulignent que les forces de sécurité ne font pas leur travail de lutte et de démantèlement du paramilitarisme. Plusieurs plaintes similaires avaient déjà été formulées par des organisations telles que la Commission Justice et Paix et l'Organisation indigène d'Antioquia. Une fois de plus, le gouvernement d’Ivan Duque a laissé faire, sans doute pour laisser les mains libres aux exploitations minières (dont 80%, en Colombie, sont illégales).

Ces organisations demandent enfin au Procureur général de Colombie de rompre son silence face aux actions des groupes armés et à la possible responsabilité par actions, omissions et acquiescements des forces de sécurité dans la situation subie par les communautés. Quelle outrecuidance ! Là, franchement, c’est trop demander…


Dans un communiqué public, qui annonçait également la création du réseau Solidaridad Interreligiosa en Zonas de Conflicto en Colombia (SIZOCC), les communautés religieuses, les évêques et les organisations confessionnelles ont réitéré leurs dénonciations des graves atteintes aux territoires indigènes et noirs et à leurs habitants, qui souffrent au milieu de la guerre et des dommages environnementaux causés par l'exploitation minière.



Photos Manuel Mabisoy.


La dernière étape de ce petit voyage colombien conduit à nouveau dans le Putumayo, au nord-ouest du pays, dans le Valle de Sibundoy. Non qu’ici, la situation des leaders sociaux soit meilleure qu’ailleurs, mais il va être ici question d’inondations. Depuis le 12 juillet, suite aux fortes pluies qui ont frappé le Putumayo, aux moins sept rivières sont entrées en crue. Les communautés autochtones Kamentsá et Inga de Colón, Kamentsá Biya ; et les peuples Nasa, Kofan et Awa de la vallée de Guamuez ont été les plus touchés par ces inondations.

Cette « catastrophe » n’est pas totalement naturelle. En effet, depuis le mois d’avril, les responsables des communautés indigènes ont lancé des appels sur la nécessité d’un drainage préventif. Jusque voici peu, le drainage était assuré par l’INCORA (Institut colombien de la réforme agraire) en lien avec les communautés concernées. Le gouvernement d’Ivan Duque a décidé de mettre fin à cet institut et de transférer ses compétences à une « agence foncière nationale », qui n’a rien trouvé de mieux à faire… que de ne rien faire, et laisser à l’abandon les installations présentes dans le Valle de Sibundoy. Résultat : les communautés indigènes sont en train de perdre leurs moyens de subsistance : bétail, cultures, jardins médicinaux (les chagras).


C’est une autre forme de mort, à petit peu, que diligente le « gouvernement des assassins » (Lire ICI) qui dirige la Colombie, avec le soutien politique et militaire de la France d’Emmanuel Macron. En juin 2019, ce dernier recevait à l’Elysée son homologue Ivan Duque. Dans le communiqué publié à l’issue de cette rencontre, l’Élysée indiquait : « Les deux Présidents se sont engagés à poursuivre la promotion du multilatéralisme et des règles collectives pour défendre les biens publics mondiaux, et notamment protéger l’environnement et la biodiversité. Le Président de la République a rappelé l’attachement de la France au plein succès du processus de paix, qui implique l’application des mesures prévues par l’Accord de paix dans leur ensemble, et en particulier la réforme rurale, la substitution volontaire des cultures illicites et le système de justice et de réparation. Il a salué les efforts accrus du Président Duque pour lutter contre le narcotrafic et l’excellente coopération franco-colombienne dans ce domaine. Le Président de la République a souligné que la France soutenait financièrement la mise en œuvre de l’Accord de paix, à titre bilatéral ainsi que par l’intermédiaire de l’aide européenne. Cette année, la France financera plusieurs projets d’ONG œuvrant pour la paix en Colombie, dans des domaines tels que la réinsertion des anciens guérilleros, le soutien aux femmes victimes de violences et de déplacements forcés. (…) Sur le plan bilatéral, la France entretient avec la Colombie une relation toujours plus étroite, fondée sur une amitié ancienne et une coopération dynamique et prometteuse. Les deux Présidents ont réaffirmé leur volonté de renforcer les liens économiques et commerciaux dans tous les secteurs, notamment les énergies renouvelables, la mobilité urbaine, l’innovation et la sécurité. »


Qu’en des termes élégants la crapulerie sait s’exprimer !

- La lutte contre le narcotrafic, « l’excellente coopération franco-colombienne dans ce domaine » et la « substitution volontaire des cultures illicites » ? Sous le gouvernement de Duque, le commerce de la cocaïne a encore augmenté de près 10% l’an passé, ainsi que les surfaces cultivées. La plupart des cultivateurs de coca qui se sont engagés dans des « cultures de substitution » n’ont reçu aucune des aides promises.

- La réinsertion des anciens guérilleros ? On voit qu’en effet beaucoup d’entre eux sont réinsérés… au cimetière !

- « L’attachement de la France au plein succès du processus de paix, qui implique l’application des mesures prévues par l’Accord de paix dans leur ensemble ». Le président Ivan Duque, qui a toujours été hostile à cet Accord de paix (qui pourrait nuire aux multinationales présentes en Colombie) et n’a cessé de le torpiller.

- « La France financera plusieurs projets d’ONG œuvrant pour la paix en Colombie ». Où ça ? J’ai beau chercher, je ne trouve rien. Là aussi, comme les ventes d’armes à la Colombie (dont il est plus que probable qu’elles ont, en violation des traités internationaux, servi à la répression du mouvement social : le gouvernement colombien n’est en guerre contre personne, sauf contre son peuple), c’est « secret défense » ?

Au secours ! N’y a-t-il pas, ici même, quelque député.e, sénateur.trice, ou quelque commission parlementaire, pour demander des comptes à Jupiter ?


Jean-Marc Adolphe, 30 juillet 2021.

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