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En Irlande, l’alumine d’Aughinish dans l’angle mort des sanctions européennes

il y a 2 heures
6 min de lecture

L’usine Aughinish Alumina, sur l’estuaire du Shannon, dans le comté de Limerick, en Irlande. Photo : Niall Carson/PA Wire


Comment contourner les sanctions européennes ? Une raffinerie irlandaise d’alumine a-t-elle permis à l’armée de Poutine de détruire des immeubles à Marioupol et de frapper un hôpital pour enfants à Kyiv ? L’entreprise conteste, sans pouvoir apporter de garanties sur la destination finale du produit exporté en Russie. Sept mois après les révélations d’un réseau de journalistes d’investigation, le diplomate chargé du suivi des sanctions européennes estime que le doute n’est plus permis. Et le cas irlandais n’est pas isolé dans les interrogations qu’il soulève sur l’efficacité de ces sanctions.

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Sur l’estuaire du Shannon, dans l’ouest de l’Irlande, la raffinerie d’Aughinish se trouve au départ d’une chaîne industrielle qui conduit jusqu’en Russie. Dans cette usine du comté de Limerick, propriété du géant russe Rusal, on produit de l’alumine, une matière intermédiaire ensuite transformée en aluminium dans des fonderies. Autour de Foynes, le site emploie des centaines de personnes. Mais derrière son poids économique local, une question insiste : une partie de sa production contribue-t-elle à fabriquer les armes de la guerre contre l’Ukraine ? Pour David O’Sullivan, envoyé spécial de l’Union européenne pour la mise en œuvre des sanctions, dont le rôle consiste notamment à dialoguer avec les pays tiers pour prévenir le contournement des sanctions visant la Russie le doute n’est plus permis.

 

Le 22 octobre, devant l’Institute of International and European Affairs, à Dublin, le diplomate a pris nettement position. L’alumine part vers des fonderies russes, explique-t-il, dont la production alimente « sans aucun doute », au moins en partie, le complexe militaro-industriel du pays. Sept mois après une enquête de l’OCCRP (Organized Crime and Corruption Reporting Project, réseau international de journalisme d’investigation spécialisé dans le crime organisé et la corruption), cette déclaration donne une nouvelle portée politique aux conclusions des journalistes.

Une chaîne industrielle à plusieurs étages

L’enquête décrit un circuit indirect. Jusqu’à la moitié de l’alumine d’Aughinish était expédiée vers des fonderies appartenant à Rusal, pour y être transformée en aluminium. Ce métal était ensuite vendu à une société de négoce approvisionnant des dizaines de fabricants d’armes russes placés sous sanctions européennes. Il ne s’agit donc pas d’une livraison directe de la raffinerie irlandaise à une usine de missiles, mais d’une succession de transformations et de transactions reliant le site aux fournisseurs de l’industrie militaire.

 

Les armes produites par les entreprises identifiées auraient notamment servi à détruire des immeubles à Marioupol et à frapper un hôpital pour enfants à Kyiv, rapporte l’OCCRP, en s’appuyant sur les listes européennes de sanctions, le renseignement militaire ukrainien et les travaux du Royal United Services Institute, à Londres. Derrière le commerce d’une matière industrielle se dessinent ainsi les capacités de production d’un pays en guerre.

 

Au cœur du dossier demeure toutefois une distinction : ces exportations sont légales dans le cadre commercial décrit par l’OCCRP. L’Union européenne interdit les exportations d’aluminium fini vers la Russie, mais pas celles d’alumine. Selon le média d’investigation, cette différence résulte notamment d’interventions irlandaises remontant à plusieurs années pour préserver cette activité. Les ventes d’Aughinish à la Russie ont même augmenté depuis le début de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine.

Une traçabilité disputée

Aughinish oppose une autre lecture des flux. L’entreprise affirme que sa matière n’est pas utilisée pour fabriquer des armes et que la quasi-totalité de l’alumine envoyée dans les fonderies russes sert exclusivement à produire de l’aluminium destiné à être réexporté hors de Russie. Cette réponse place la destination finale du métal au centre du désaccord : une fois la matière transformée, comment suivre son parcours et vérifier les usages auxquels elle contribue ?


L’enquête ouverte par le gouvernement irlandais n’a pas tranché. Son rapport, transmis à la Commission européenne en juillet, n’a pas trouvé de preuve que l’alumine d’Aughinish finissait chez des fabricants russes d’armes ou de missiles. Mais les fonctionnaires reconnaissent une limite majeure : ils n’avaient « aucun moyen » de suivre la chaîne d’approvisionnement une fois le produit entré en Russie, et ne disposaient que d’un accès restreint à des données commerciales fiables. L’absence de preuve s’accompagne ainsi d’une incapacité déclarée à vérifier l’ensemble du circuit.

Dublin entre soutien à Kyiv et emplois industriels

Le 23 octobre, la ministre irlandaise des Affaires étrangères et du Commerce, Helen McEntee, a assuré que Dublin soutiendrait toute proposition de la Commission pour le prochain paquet de sanctions. Elle a également déclaré ne pas avoir connaissance d’un lobbying gouvernemental visant à en exclure l’alumine. « Nous ne voulons pas contribuer à cette guerre », a-t-elle insisté. Selon une source citée ce jour-là par The Irish Times, le projet de vingt-deuxième paquet de sanctions ne prévoit cependant pas d’interdiction de ces exportations ; même si des modifications restent encore possibles au fil de discussions confidentielles.

 

À Aughinish, l’enjeu dépasse le marché russe. L’usine a prévenu qu’une interdiction pourrait la contraindre à fermer. Elle fournit aussi des fonderies européennes : après la Russie, la France constitue son deuxième marché, avec des volumes importants destinés à Dunkerque. David O’Sullivan appelle donc à agir sans provoquer de conséquences collatérales dommageables. C’est toute la difficulté du dossier : tarir un flux susceptible d’alimenter l’industrie militaire russe, sans déstabiliser les chaînes européennes qui dépendent de la même raffinerie.

Des machines-outils aux cargaisons de bois

Le cas irlandais n’est pas isolé dans les interrogations qu’il soulève sur l’efficacité des sanctions. Ailleurs en Europe, les enquêteurs décrivent toutefois des mécanismes différents : non plus une matière première échappant aux restrictions, mais des marchandises interdites dont on aurait dissimulé la destination ou l’origine.

 

En Autriche, le ministère de l’Intérieur a annoncé, le 10 août 2026, le démantèlement d’un réseau soupçonné d’avoir fourni des équipements à l’industrie russe de l’armement. Selon les enquêteurs, une société viennoise falsifiait des certificats d’utilisateur final pour exporter des machines-outils à commande numérique et des outils spécialisés. Les livraisons auraient été masquées par un réseau de sociétés écrans, notamment en Turquie, aux Émirats arabes unis, à Hongkong et au Kirghizstan. Depuis 2022, plus de 3,3 millions d’euros de biens industriels auraient ainsi rejoint des fabricants russes d’armements. Les autorités affirment que ces équipements servaient notamment à produire des moteurs de missiles de croisière et d’avions de combat. Le dirigeant de l’entreprise a été arrêté ; l’enquête se poursuit.

 

Ces itinéraires indirects préoccupent aussi Bruxelles. Le 23 avril 2026, l’Union européenne a activé pour la première fois son instrument dit « anticontournement », visant certaines exportations vers le Kirghizstan. La Commission invoquait la réexportation persistante vers la Russie de machines-outils et d’équipements de télécommunication provenant de l’Union et utilisés dans la fabrication de drones et de missiles. L’objectif : couper la route en amont, avant que les marchandises n’atteignent leur destinataire.

 

Le mouvement fonctionne également dans l’autre sens : des produits russes cherchent à entrer sur le marché européen sous une autre identité. Dans une alerte publiée en mars 2025, la Commission décrit des contreplaqués russes et biélorusses reconditionnés et réétiquetés dans des pays tiers. Fausses factures, certificats d’origine trompeurs, documents inexacts sur le lieu de récolte : autant de procédés destinés à effacer la provenance réelle de bois frappés d’une interdiction d’importation. Bruxelles recommande une vigilance renforcée, notamment face à des circuits logistiques illogiques ou à une hausse soudaine des exportations depuis un pays intermédiaire.

 

D’Aughinish aux sociétés écrans, ces dossiers révèlent ainsi deux difficultés distinctes : décider quels échanges interdire et faire respecter les interdictions déjà adoptées. Dans le premier cas, le débat porte sur le périmètre des sanctions ; dans le second, sur la capacité à suivre les marchandises derrière les intermédiaires et les documents commerciaux.


Diplomate irlandais, David O’Sullivan est l’envoyé spécial de l’Union européenne pour la mise en œuvre des sanctions depuis janvier 2023. Diplômé du Trinity College de Dublin et du Collège d’Europe à Bruges, il rejoint les institutions européennes en 1979, après un passage

au ministère irlandais des Affaires étrangères. Chef de cabinet de Romano Prodi, il devient secrétaire général de la Commission européenne de 2000 à 2005, puis directeur général du commerce jusqu’en 2010. Il participe ensuite à la mise en place du Service européen

pour l’action extérieure, avant de représenter l’Union comme ambassadeur aux États-Unis de 2014 à 2019.

Son parcours associe ainsi diplomatie, négociations commerciales et connaissance des rouages bruxellois. Photo DR


David O’Sullivan est la voix diplomatique d’un dispositif européen dont l’exécution reste largement nationale. Son rôle : convaincre les pays tiers de ne pas servir de plateformes de réexportation vers la Russie et resserrer la coopération avec les partenaires de l’Union. Il ne dirige ni une police des sanctions ni un corps d’inspecteurs doté d’un pouvoir d’intervention dans les États membres.

 

À Bruxelles, une unité spécialisée de la Commission, rattachée à la direction générale des services financiers, la DG FISMA, suit l’application des restrictions. Elle aide les administrations et les entreprises à interpréter les règles et cherche à harmoniser les pratiques. Des groupes de travail complètent ce suivi, notamment sur les avoirs gelés, tandis qu’O’Sullivan réunit les coordinateurs nationaux et les partenaires internationaux pour échanger sur les circuits de contournement.

 

Mais les contrôles, les enquêtes et les poursuites relèvent des autorités nationales. La solidité du dispositif dépend donc de leur capacité à détecter les opérations suspectes et à partager leurs informations. La Commission veille à l’application du droit européen ; elle ne se substitue pas aux douanes, aux policiers ou aux magistrats.

 

Reste la question des moyens. L’existence d’une unité permanente est documentée, mais les sources publiques consultées ne permettent de chiffrer ni l’effectif directement affecté à O’Sullivan ni son budget propre.


Juliette Delalande


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