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En Colombie, de la terreur à la dignité

Des partisans du candidat à la présidence Iván Cepeda, brandissent une banderole à son effigie lors d'un meeting électoral à Bogota,

le vendredi 22 mai 2026. Photo Fernando Vergara/AP


Longtemps réduite, dans les médias, à l’image d’un pays de guérillas et de narcotrafiquants, la Colombie porte surtout la mémoire d’une violence d’État et para‑étatique qui a fait des centaines de milliers de morts et des millions de déplacés. De La Violencia aux paramilitaires d’extrême droite, des “faux positifs” à l’estallido social de 2021, c’est au prix de luttes acharnées que les Colombiens ont arraché l’arrivée au pouvoir de Gustavo Petro et l’émergence d’un bloc progressiste inédit. C’est cet héritage-là – fait de conquêtes, de blessures et de dignité – qu’Iván Cepeda fera fructifier s'il est élu ce dimanche à la Présidence colombienne, loin des populismes d'extrême droite qui sévissent dans d'autres pays d'Amérique latine.

les humanités, ça n'est pas pareil.

Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : 


L’Amérique latine « est devenue une terre d’élection pour l’extrême droite », écrivait Angeline Montoya dans Le Monde le 2 mai dernier. De RFI à Slate, de la Fondation Jean Jaurès à Institut de relations internationales et stratégiques, ce refrain a été copieusement repris ces derniers mois. Certes, l’Argentine de Javier Milei n’est pas spécialement marxiste-léniniste. Peter Thiel, le patron techno-fasciste de Palantir, vient de s’y installer (1), mais sa vision d’une société contrôlée par les élites, au mépris de la démocratie, risque de se heurter à une contestation sociale qui ne baisse pas la garde (2).

 

Certes, au Salvador, Nayib Bukele se proclame le « dictateur le plus cool » du monde : « cool », pas franchement, mais « dictateur » sans aucun doute. Au nom de la « guerre contre les gangs », il a suspendu l’État de droit. Dans la région, d’autres pays sont loin d’être des modèles de démocratie progressiste : l’Équateur de Daniel Noboa, le Guatemala… Et puis bien sûr, il y a le Chili, ou José Antonio Kast, fils d’un officier nazi, nostalgique de l’ère Pinochet, a été élu président en décembre dernier. Majoritaire au second tour grâce aux voix de la droite « modérée », il a rapidement fait tomber le masque « rassurant » qu’il avait voulu afficher pendant la campagne, mais du coup, ses premières décisions ne sont pas passées comme une lettre à la poste : la nomination de deux anciens avocats de Pinochet à la Défense et à la Justice, et d’une militante anti IVG au ministère des Droits des femmes ! Plus récemment, le 19 mai dernier, soit deux mois après son investiture, il s’est lui-même pris les pieds dans le tapis de ses promesses sécuritaires. Faute de résultats tangibles contre la criminalité et l’immigration irrégulière, il a limogé sa ministre de la Sécurité, Trinidad Steinert.


Au Chili, un manifestant brandit une image représentant le président José Antonio Kast peu après son investiture,

lors d'une marche organisée à Santiago, le 22 mars 2026, à l'occasion de la Journée mondiale de l'eau,

pour réclamer une meilleure protection de l'environnement. Photo Esteban Felix/AP


60% de l'Amérique latine et des Caraïbes restent ancrés à gauche


Le Chili et l’Argentine, d’accord, ce n’est pas rien, mais même en agglomérant Salvador et Guatemala, ces pays ne représentent qu’un peu moins de 15% de la population de l’Amérique latine et des Caraïbes. Ce n’est donc pas toute l’Amérique latine ! Ancrés à gauche, le Brésil, le Mexique et la Colombie représentent à eux trois près de 60% de la population du continent.


Au Mexique, élue pour un mandat de six ans en juin 2024, Claudia Sheinbaum bénéficie d’un taux très élevé d’opinions favorables : entre 68 % et 80 % selon les sondages. Au Brésil, où des élections générales sont prévues en octobre prochain, Lula briguera à 81 ans un nouveau mandat présidentiel. Les sondages le placent en tête. Il devrait avoir comme adversaire Flávio Bolsonaro, le fils de l’ancien président d’extrême-droite. Mais voilà les ambitions présidentielles du fiston fragilisées par le “scandale Banco Master” : une enquête révèle qu’il a sollicité 134 millions de reais (près de 23 millions d’euros) auprès d’un banquier accusé d’une fraude géante, afin de financer un biopic à la gloire de son père - condamné à 27 ans de prison pour tentative de coup d’État -, ce qui lui vaut désormais une investigation de la police fédérale et pourrait lourdement hypothéquer ses ambitions présidentielles…

 

Après le Mexique et le Brésil, c’est en Colombie que se joue le prochain test majeur pour la gauche latino-américaine. Ce dimanche 31 mai, plus de 41 millions de Colombiens sont appelés à choisir celui ou celle qui dirigera le pays ces quatre prochaines années (3). En juillet 2025, l’un de ces experts que l’on adore aux Humanités, pronostiquait « un probable succès de la droite aux présidentielles de mai-juin 2026 ». Cet « économiste confirmé », chercheur associé à l’Institut Français de Relations Internationales (IFRI), prédisait également, dans un briefing de 12 pages, « un recul significatif de la gauche aux élections législatives de mars 2026 » (ICI). Bingo ! Lors de ces élections législatives, le Pacte historique (coalition de gauche) a maintenu sa position à la Chambre des représentants et est même arrivé en tête du scrutin pour le Sénat, avec un gain de 9 sièges par rapport à 2022. Pour l’élection présidentielle de ce dimanche, le candidat de ce même Pacte historique, Iván Cepeda, est donné largement en tête par tous les sondages. Il pourrait même l’emporter dès le premier tour, ce qui n’est encore jamais arrivé depuis l’instauration du système actuel à deux tours en 1991.


La Colombie, pays sans dictature mais avec violence politique


La Colombie est l’un des quelques pays à n’avoir pas connu le joug dictatorial des grandes juntes militaires qui ont régné en Amérique latine dans les 1960-1970, avec le soutien des États-Unis (4). En revanche, le pays reste marqué, aujourd’hui encore, par le souvenir de « la Violencia », une période de guerre civile qui a suivi l’assassinat en avril 1948 du leader libéral (progressiste) et candidat à l’élection présidentielle Jorge Eliécer Gaitán, dont la popularité et les projets de réformes sociales effrayaient les conservateurs.


Le leader libéral (progressiste) Jorge Eliécer Gaitán, assassiné en 1948 alors qu'il allait vraisemblablement être élu à la présidence de la République colombienne. Photo Luis Alberto Gaitán 'Lunga' (lors d'une "Marche du silence" organisée à Bogotá le 7 février 1948).


Jusqu’en 1953, sous la férule du président Laureano Gómez, né dans une famille aristocratique de Bogota, et qui ne cachait pas son admiration pour Hitler et Franco, le suffrage universel, jugé « contradictoire avec la nature hiérarchique de la société », est suspendu. Pendant ce temps, l’extrême violence de bandes armées conservatrices, connues sous le nom de pájaros (« oiseaux »), se déchaîne avec une rare cruauté. De 1948 à 1953, cette période d’extrême violence politique provoque la mort de deux cent mille à trois cent mille Colombiens, et la migration forcée, notamment vers les centres urbains, de plus de deux millions d'autres, soit près du cinquième de la population totale de la Colombie d'alors (5).


Rappeler aujourd’hui cette histoire ancienne n’a rien d’anodin. Cette époque de la « Violencia » a en effet engendré guérillas et narcotrafic, que des commentateurs pavloviens continuent d’accoler à la Colombie, sans vouloir en considérer les racines. Après l’assassinat de Jorge Eliécer Gaitán, c’est pour lutter contre les exactions des militaires et des milices privées armées par les conservateurs que se forment les premières milices d’autodéfense paysanne, d’origine libérale. Celles-ci vont être progressivement supplantées par des guérillas communistes, notamment dans les régions du Cundinamarca et du Tolima où les paysans ont commencé à s’organiser dès les années 1930 pour obtenir une réforme agraire. C’est peu dire que les grands propriétaires terriens ne l’entendent pas de cette oreille. Ils vont former des groupes armés, auxquels on impute l’assassinat de 15 000 paysans entre 1945 et 1948.

 

Les FARC (Forces armées révolutionnaires de Colombie) sont le produit de ces luttes et de leurs violentes répressions. Ce mouvement clandestin a été fondé le 27 mai 1964, après une sanglante attaque de l’armée colombienne (200 morts), appuyée par des forces spéciales américaines, contre la « république de Marquetalia », une zone autonome de défense communiste et paysanne.


Paysans guérilleros de Rio Chiquito, dans la région andine du département de Cundinamarca, en 1965.

Photogramme issu du film Rio Chiquito, de Bruno Muel.


« En 1965 les FARC étaient encore une guérilla pauvre menée par des paysans pauvres, pourtant capables de résister à l’attaque aérienne et terrestre de l’armée colombienne », écrit Bruno Muel, réalisateur d’un film de cette époque sur les guérilleros du Rio Chiquito, qui « s'insurgent contre l'armée et le gouvernement colombien pour avoir des écoles, des maisons » (6). Le narcotrafic n’était pas l’ADN originel, marxiste, des FARC. Cette « conversion » s’est faite dans les années 1980, au départ pour rivaliser financièrement avec les groupes paramilitaires d’extrême droite, souvent à la solde de multinationales et de grands propriétaires terriens. En 1984, les FARC étaient pourtant sur le point d’abandonner la lutte armée, après avoir accepté un cessez-le-feu dans le cadre des accords de La Uribe (28 mars 1984). Dans la foulée, les FARC créent en 1985 un parti politique, l’Union patriotique, aux côtés du Parti communiste colombien. Et à nouveau, la violence politique impose sa terreur : de 1985 à 1994, plus de 6 000 membres ou sympathisants de l'Union patriotique sont assassinés, dont un candidat à l’élection présidentielle et plusieurs parlementaires. Une véritable extermination, à laquelle ont joyeusement œuvré de concert politiciens de droite, narcotrafiquants et groupes paramilitaires (7).


La terreur semée par des milices paramilitaires

 

Il ne faut donc guère s’étonner que les FARC aient repris dans les années 1990 le chemin de la clandestinité, de la lutte armée… et du narcotrafic. En France, tout le monde a forcément entendu parler des FARC. Qui connaît les Autodéfenses unies de Colombie ? De 1997 à 2006, ce groupe paramilitaire d’extrême-droite, fortement impliqué dans le narcotrafic, en partie financé par des multinationales américaines comme Coca-Cola (pour assassiner des syndicalistes) ou United Fruit (devenue Chiquita Brands International), mais aussi lié par un pacte avec la classe politique (8), est responsable à lui seul de 150 000 morts (selon la justice colombienne), avec une série de massacres de civils assez terrifiants, comme celui d’El Salado, du 16 au 19 février 2000. Pendant quatre jours, les paramilitaires torturent, violent, décapitent ; plus d’une centaine de personnes sont exécutées, souvent après avoir été atrocement mutilées.

 

Mais c’est curieux : lorsque la presse française parle complaisamment de la violence en Colombie, elle évoque rarement cette violence-là. Entre 1985 et 2018, ce qui est pudiquement appelé « conflit armé », qualifié par le sous-secrétaire des Nations unies pour les questions humanitaires de « plus grande catastrophe humanitaire de l’hémisphère occidental » a fait au moins 450 664 morts, 121 768 disparus et 7,7 millions de personnes déplacées. Selon un rapport officiel du Centre national de la mémoire historique, les homicides attribués aux groupes paramilitaires et à l’armée sont trois fois plus nombreux que ceux qui impliqueraient les guérillas. Et la proportion est encore plus nette pour les déplacements forcés.


L'avocat Daniel Mendoza, réalisateur de l'implacable série Matarife sur Álvaro Uribe. Photo DR


Le double mandat d’Álvaro Uribe à la tête de la Colombie, de 2002 à 2010, a été un modèle du genre, si l’on peut dire. Fils d’un riche éleveur et propriétaire terrien dans la région d’Antioquia, impliqué dans des opérations de blanchiment pour le cartel de Medellín (9), Uribe a lui-même construit sa carrière politique en faisant alliance avec Pablo Escobar, les frères Ochoa et autres narcotrafiquants. Destitué pour ces raisons de sa fonction de maire de Medellín en février 1983, il parvient malgré cela à se faire élire sénateur trois ans plus tard, puis gouverneur de la région d’Antioquia en 1995. Il soutient alors la création de milices paramilitaires, les « CONVIVIR », qui seront finalement déclarées anticonstitutionnelles : la plupart de ses membres rejoignent alors les Autodéfenses unies de Colombie, sur lesquelles Uribe va s’appuyer (intimidations et menaces, achats de votes) pour conquérir la Présidence de la République en 2002. Candidat « indépendant », il séduit l’électorat en promettant de lutter avec fermeté contre une insécurité qu’il n’est pas le dernier à propager. Les États-Unis, à nouveau à la manœuvre, applaudissent son élection et financent un « Plan Colombie » qui donne préséance au renforcement militaire sur tout autre aspect de la politique gouvernementale. Est aussi constitué un réseau de surveillance citoyenne d'un million de personnes, au fonctionnement pour le moins opaque.

 

C’est dans ce cadre peu conforme à un État de droit que vont intervenir de multiples exécutions extrajudiciaires, aujourd’hui connues et documentées. C’est le scandale des « faux positifs » : des milliers de jeunes hommes pauvres, enlevés puis exécutés par l’armée, ont été grimés en guérilleros et présentés comme « morts au combat » pour améliorer les statistiques de la « sécurité démocratique » et décrocher primes, promotions et félicitations présidentielles. On parle aujourd’hui de plusieurs milliers d’exécutions extrajudiciaires, concentrées surtout entre 2002 et 2008.

 

Est-il besoin d’en rajouter ? L’avocat Daniel Mendoza, réfugié en France par crainte d’être assassiné dans son pays, a réalisé une série édifiante, Matarife, sur la sage Uribe.  Et pourtant, l’intouchable « président Téflon », comme il est surnommé en Colombie, continue d’échapper, à bientôt 74 ans, aux poursuites judiciaires qui auraient dû l’envoyer en prison depuis longtemps.


A lire : "Álvaro Uribe : l'incroyable impunité du Président Téflon", publié le 24 octobre 2025.

À chaque scandale, il s’en sort. À chaque accusation, il rebondit. Álvaro Uribe, parrain politique du paramilitarisme et figure sombre de la Colombie contemporaine, vient encore d’échapper à la justice.

2022 : l'élection de Gustavo Petro


Dans un tel contexte d’extrême violence politique et de corruption, l’arrivée d’une personnalité de gauche à la tête de la Colombie était hautement improbable. Et pourtant, le miracle s’est produit en 2022 avec l’élection de Gustavo Petro, de justesse (50,4 % des voix au second tour). Un miracle ? Pas tout à fait : Gustavo Petro a bénéficié de la conjonction de plusieurs astres.


Primo, l’accord de paix conclu après plusieurs rebondissements entre l’État colombien et les FARC en novembre 2016, sous l’égide du Président de l’époque, Juan Manuel Santos (qui avait pourtant été membre du gouvernement Uribe), est venu montrer que la voie de la négociation valait peut-être mieux que la poursuite d’affrontements sans fin. Sur le moment, cet accord de paix, d’abord rejeté par la droite uribiste, a été vivement contesté, et sa mise en œuvre a rencontré de nombreux obstacles (10), et plusieurs groupes dissidents poursuivent aujourd’hui encore la lutte armée dans la clandestinité. La mise en place d’une Juridiction Spéciale pour la Paix a notamment permis que les victimes du conflit armé soient entendues et prises en considération (lire ICI). En 2022, le thème de la sécurité avait quelque peu perdu son caractère d’épouvantail.

 

La droite uribiste est alors allé chercher un autre épouvantail, alimenté par le nombre de migrants vénézuéliens fuyant le régime de Maduro et venus s’installer en Colombie : avec Petro, le pays allait se transformer en Venezuela bis. Malgré une intense propagande sur les médias dominants, notamment audiovisuels, ça n’a pas marché. En tout cas, pas suffisamment pour convaincre des millions de Colombiens lassés par la corruption, la violence paramilitaire et les promesses de “sécurité” sans fin.

 

Gustavo Petro avec Francia Marquez, vice-présidente, après la victoire à l'élection présidentielle. Photo DR.


Avec une grande habileté politique, Gustavo Petro a réussi à sceller une assez large coalition allant du centre gauche au Parti communiste colombien, réunie sous l’enseigne du Pacte historique. En choisissant Francia Márquez, militante afro-colombienne des droits humains et de l'environnement, comme colistière pour l'élection présidentielle, il envoyait de plus un signal fort à des communautés (afro‑descendantes, autochtones, habitantes des régions minières et rurales) largement exclues jusqu’alors de la représentation politique.


L’impact du mouvement social de 2021

 

Dans cette victoire de 2022, il manque encore un acteur central : la rue. Petro doit beaucoup au formidable cycle de mobilisations de 2019–2021, culminant avec l’« estallido social » et le mouvement des « chiffons rouges » pendant la pandémie, lorsque des familles affamées accrochaient des morceaux de tissu à leurs fenêtres pour signaler qu’elles n’avaient plus de quoi manger. Ces mobilisations, auxquelles la jeunesse des quartiers populaires et des périphéries a pris une part décisive – la fameuse Primera Línea, casquée, masquée, équipée de boucliers artisanaux – ont mis à nu l’indécence des inégalités colombiennes : accès à la santé, à l’éducation, à la culture, transports, justice sociale, tout y passait.

 

"Résistance, dignité et espoir" : un montage à l'effigie de la "Primera linea", qui a animé le mouvement social du printemps 2021

face à une très brutale répression du gouvernement de droite.


Face à ce soulèvement, le gouvernement d’Iván Duque a répondu par une répression d’une brutalité, notamment à Cali, capitale de la contestation, qui a choqué jusque dans les secteurs modérés : des dizaines de morts, des centaines de blessés, des mutilations, des disparitions temporaires, des dénonciations d’exécutions extrajudiciaires et de violences sexuelles commises par les forces de sécurité (11). Loin de « restaurer l’ordre », cette politique de terreur a achevé de délégitimer un pouvoir uribiste déjà usé, et a ouvert la voie à un candidat capable d’incarner, au moins symboliquement, les revendications du mouvement social.

Parmi les nombreuses publications consacrées par les humanités en 2021 au mouvement social en Colombie, lire notamment "Dans le match Colombie-Droits de l’homme, la Colombie gagne avec 87 morts et 326 disparus", publié le 11 juillet 2021.

Gustavo Petro a su capter cette énergie et traduire une partie de ces demandes dans son programme : réforme fiscale progressive, renforcement des droits des travailleurs, investissement dans la santé et l’éducation publiques, reconnaissance des victimes, transition écologique et sortie progressive de la dépendance au pétrole et au charbon. Son mandat reste contrasté – comment pourrait‑il en être autrement dans un pays où l’establishment politique, économique et médiatique lui est massivement hostile, et où il n’a jamais disposé d’une majorité stable au Congrès ? – mais il a tout de même arraché des avancées tangibles : hausse du salaire minimum d’environ un quart sur la durée du mandat, mesures de renforcement de la négociation collective, programmes sociaux ciblés vers les plus pauvres, et mise à l’agenda inédite des questions écologiques dans un pays longtemps drogué à la rente extractiviste.

 

Ces réformes partielles, combinées à une tentative de réorienter la politique extérieure et à la centralité donnée au discours de justice sociale, expliquent qu’en fin de mandat, malgré une campagne médiatique d’hostilité quasi permanente, la popularité de Petro se maintienne à des niveaux non négligeables, souvent au‑dessus des 40%. On est loin de « l’échec » asséné comme un constat sans appel par le chercheur de l’IFRI mentionné au début de cet article, ou de l’effondrement raconté par certains éditorialistes ; on est plutôt dans un scénario de frustrations et de résistances, mais aussi de soutien persistant dans les secteurs populaires qui ont vu, pour la première fois, un gouvernement parler leur langue.

 

Modifiée en 1994, la Constitution colombienne interdit à Gustavo Petro de briguer un second mandat consécutif : il ne sera donc pas sur le bulletin de vote ce dimanche. Mais son principal legs politique est ailleurs. Avec le Pacte Historique, il a contribué à structurer un bloc progressiste inédit, qui va du centre gauche institutionnel jusqu’aux mouvements sociaux, féministes, afro‑colombiens, indigènes et écologistes. Cette coalition, hétérogène, traversée de tensions, n’en constitue pas moins la première tentative sérieuse, depuis des décennies, de donner une expression politique durable aux vaincus de La Violencia, aux déplacés de la guerre interne, aux jeunes de la Primera Línea et aux activistes de l’estallido social.


Photomontage : Iván Cepeda, avec un portrait de son père, journaliste et sénateur communiste, assassiné en 1994

par des agents de l'Etat en complicité avec des paramilitaires.


Iván Cepeda, qui porte pour le Pacto Histórico les couleurs de cette gauche réunie, incarne cette Colombie qui veut tourner la page de ses sombres années de violence et d’injustices. Philosophe de formation (diplômé de l’université de Sofia en Bulgarie en 1987) avec une maîtrise en droit international humanitaire (Lyon, 2002), son engagement trouve sa source dans un drame familial : l’assassinat, en août 1994, de son père Manuel Cepeda Vargas, journaliste et sénateur du Parti communiste colombien et de l’Union patriotique, tué par des agents de l’État en complicité avec des paramilitaires. Cette tragédie personnelle a fait d’Iván Cepeda un défenseur acharné des victimes du conflit armé et, au‑delà, des droits humains. Pour la Colombie, et bien au‑delà, sa victoire donnerait une énorme bouffée d’espoir. Lors du mouvement social du printemps 2021, l'un des maîtres mots était celui de « dignité » (dignidad). Ce n’est pas un vain mot. Puisse la Colombie montrer la voie de sa traduction politique.

 

Jean-Marc Adolphe


A suivre : Qui est Iván Cepeda ? De quel passé méconnu est-il l’héritier ? Comment a-t-il fait campagne ? Qui est sa future vice-présidente ? Qui sont les autres candidats à l’élection présidentielle de ce dimanche 31 mai 2026 ? Que peut-il face aux clans qui structurent la vie politique en Colombie ? Quelle serait sa marge de manœuvre sans majorité parlementaire ?


NOTES


(1). Peter Thiel a acheté en avril 2026 une mansion de 1 600 m² dans le quartier ultra-huppé de Barrio Parque (Palermo Chico) à Buenos Aires pour 12 millions de dollars. Il a inscrit ses enfants dans une école locale et envisage de demander la résidence permanente, voire la citoyenneté argentine. Certains observateurs suggèrent que Peter Thiel pourrait voir l'Argentine comme un terrain d'expérimentation du "Dark Enlightenment" (néoréaction), courant selon lequel les sociétés devraient être gouvernées par les corporations plutôt que par la démocratie traditionnelle. Plus prosaïquement, Peter Thiel a choisi de quitter la Californie, où un référendum en novembre 2026 pourrait imposer une taxe massive aux milliardaires.

 

(2). Avec près de 300 000 emplois supprimés en deux ans (secteurs public et privé confondus), lus de 40% d'emplois informels persistants, une augmentation de la pauvreté, un définancement massif de l'éducation, de la santé et des retraites, et un record de 4 249 suicides en 2025, le bilan humain de la politique de Milei est désastreux. Adopté au Sénat le 11 février 2026 malgré de violents heurts, un projet de "modernisation du travail" prévoit la suppression de 30 jours de congés payés, la journée de travail portée à 12 heures, la facilitation des licenciements et réduction des indemnités et la restriction du droit de grève

 

(3). Parmi ces 41,4 millions d’électeurs, 1,4 millions vivent à l’étranger.

 

(4). Il est fréquent d’entende dire que la Colombie « n’a jamais été une dictature ». Ce n’est pas tout à fait vrai. En 1953, le général Gustavo Rojas Pinilla prend le pouvoir à la suite d’un coup d’État. Ses premières actions (amnistie aux guérilleros, nomination d'un cabinet modéré, etc.) sont plutôt bien reçues. Il lance un programme de travaux publics, établit un système de crédit agricole et introduit des réformes sociales, tout en s’assurant du support de l'armée et de celui de l'Église. Mais les réformes piétinent, la situation économique se gâte et la violence politique reprend. En réaction, Pinilla assume des pouvoirs dictatoriaux, instaure une censure et ferme de nombreux journaux, et une sévère répression mène à un massacre dans une foule en février 1956. L'opposition de l'armée l'incite à quitter le pouvoir le 9 mai 1957. Une junte militaire lui succède brièvement, et restaure la démocratie en 1958.

 

(5). La simple appartenance d'un bourg ou d'un village au parti libéral pouvait justifier l’extermination complète de ses habitants, femmes et enfants compris, « les viols, les incendies, les pillages se succédaient ; les hommes étaient écartelés ou brulés vifs, écorchés ou découpés lentement en petits morceaux ; les soldats rasaient les villages et les plantations, expulsaient et pourchassaient d’innombrables familles qui fuyaient dans les montagnes à la recherche d'un refuge ». Les bandes armées conservatrices crucifiaient les enfants sur les portes des granges de leurs parents pour qu'ils ne puissent pas réclamer leur héritage quand ils grandiraient. Un véritable marché aux oreilles se développa : des miliciens d'extrême-droite découpaient des oreilles de guérilléros libéraux et venaient à Bogota pour être payés par les leaders conservateurs, les photographies étant plus faciles à être revendues. Sources : Eduardo Galeano, Les Veines ouvertes de l'Amérique latine, Plon, 1981, et  Wikipédia)

 

(6). Mort en avril 2023, Bruno Muel faisait partie de « la génération héroïque » des cinéastes militants, « auteur d’une œuvre sensible et parfois mélancolique, éloignée de la propagande, se mettant au service de la libération des peuples et de l’émancipation économique et culturelle des individus », écrit Tangui Perron. La Cinémathèque du documentaire du Centre Pompidou lui a rendu hommage en septembre 2023 (ICI).

 

(7). En 2023, la Cour interaméricaine des droits de l’Homme a reconnu la responsabilité internationale de la Colombie dans ces crimes de masse, en accordant un délai maximal de deux ans pour relancer les enquêtes, identifier toutes les victimes et punir les responsables du « génocide politique » de l’Union patriotique. Trois ans plus tard, si l’État a enfin reconnu sa responsabilité dans ces 6 000 crimes et si la Juridiction spéciale pour la paix a commencé à documenter l’alliance entre armée et paramilitaires, la grande majorité des commanditaires restent impunis et les familles continuent de dénoncer la lenteur – pour ne pas dire la mauvaise volonté – de l’appareil judiciaire.


(8). Le “scandale de la parapolitique” désigne la révélation, à partir de 2006, d’alliances systématiques entre de nombreux élus (y compris proches de l’ancien président Álvaro Uribe) et les paramilitaires des AUC : intimidations armées pour peser sur les scrutins, détournement de fonds publics pour financer les groupes illégaux, et participation directe à des massacres et déplacements forcés. Une réunion secrète à Santa Fé de Ralito en 2001 avait scellé cette “refondation de la patrie”, et les enquêtes ont conduit à l’inculpation d’une soixantaine de congressistes, de hauts fonctionnaires, ainsi qu’à la condamnation de responsables comme l’ex‑chef du DAS (service de renseignement colombien), Jorge Noguera. En 2023, l’ex‑chef paramilitaire Salvatore Mancuso a même confirmé devant la Juridiction spéciale pour la paix que son organisation avait contribué à l’élection des présidents Andrés Pastrana (1998) et Álvaro Uribe (2002).


(9). Le père d’Álvaro Uribe a été assassiné par les FARC en 1983 lors d'un assaut de son hacienda. Álvaro Uribe s’est immédiatement tendu sur place dans un hélicoptère appartenant à Pablo Escoba, et a accusé les FARC. Les circonstances n’ont jamais été éclaircies, et certaines sources ont plutôt évoquée l’hypothèse d’un règlement de comptes lié au trafic de drogue.

 

(10). En décembre 2021, nous avons traduit et publié les 12 épisodes d’une formidable enquête de la plateforme Verdad abierta, cinq ans après l’Accord de paix : Juger le passer, La recherche des personnes disparues, L’oubli indigène ; Sortir de la guérilla, Éradiquer la coca, etc. Tous les épisodes peuvent être retrouvés à partir de notre dernière publication, ICI.

 

(11). Le mouvement social de 2021 en Colombie a coïncidé avec le lancement des humanités. Nous y avons consacré de nombreuses publications. Pour les retrouver, saisir « Colombie » dans la barre de recherche du site.


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4 commentaires


yanitz2018
yanitz2018
il y a 3 heures

Infortunés colombiennes et colombiens. Mais un espoir à l’horizon ?

Méfiance vis à vis des termes "narcotrafique" et "narcotrafiquants" rentrés dans le langage des politiciens et des média mainstreams.

Ce sont des mots me semblants réducteurs. On va ainsi parler d'un "Narco-État", en condamnant de même un peuple soumis à la corruption des élites et à la répression.

Sonny Rollins avait de l'espoir pour le Nigeria. Il composa en son honneur "Airegin" (1954, in "Bag's Groove" Miles Davis)

" https://www.youtube.com/watch?v=v7PU7e6ZJe4&list=RDv7PU7e6ZJe4&start_radio=1 "

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wilputte.brigitte
il y a 4 heures

Merci pour cet éclairage, certes plombant comme le souligne Yanitz mais que l'on se doit de connaître si on veut avoir une rélle connaissance de ce qui se trame dans le monde, le WEB devient réellement celui de SPIDER mais dont le Superman travaillerait pour les "Forces du Mal" !

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yanitz2018
yanitz2018
il y a 3 heures
En réponse à

Je suis pour la "rélle" aussi !😉

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yanitz2018
yanitz2018
il y a 4 heures

C'est lourd, Morin, la Colombie, ... 35° ...

Je décide de m'échapper en Palombie, avec Franquin, à la découverte du marsupilami.



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