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Colombie : à gauche toute ?


A Cali, lors du mouvement social en 2021. Photographie publiée par les humanités le 14 mai 2021


« La jeunesse colombienne a montré qu’elle ne veut pas vivre dans la peur ni la résignation. Nous ne tolérons plus d’être ignorés. Nous voulons construire un avenir où chacun ait sa chance », nous écrit une jeune artiste depuis la Colombie. À la veille d’une présidentielle où Iván Cepeda, défenseur des droits humains affronte une droite uribiste fatiguée et une extrême droite décomplexée, son témoignage fait écho à une autre histoire que celle de la « vague brune » : celle d’un pays qui tente, tant bien que mal, de transformer en politique la dignité conquise dans la rue.

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L’ivresse, ce sera pour plus tard, en cas de victoire dès le premier tour ou de score suffisamment ample pour espérer l’emporter au second. Ce dimanche 31 mai 2026, la Colombie retient son souffle. Elle se retient aussi de boire. Du moins dans la capitale, Bogotá. Depuis vendredi, les autorités municipales et la police métropolitaine ont interdit la vente d’alcool afin de « garantir une journée électorale sereine, fiable et démocratique ».

 

Pour succéder à Gustavo Petro, premier président de gauche de la Colombie, tous les sondages donnent favori Iván Cepeda, candidat du Pacto Histórico, qui s’engage à poursuivre les politiques impulsées par Petro. Il faut « tourner la page de la politique de la peur et de la guerre. La Colombie ne peut pas rester prisonnière de la violence et de l'exclusion », n’a‑t‑il cessé de marteler pendant toute la campagne présidentielle. À Suárez, petite ville rurale du département du Cauca, à proximité d'une base militaire régulièrement prise pour cible par plusieurs organisations criminelles qui s'affrontent pour le contrôle de l'exploitation minière illégale et du narcotrafic, cette profession de foi fait mouche, comme le montre un reportage de TV5 Monde  (ICI). Suárez est peuplée majoritairement d’Afro‑descendants et d’Indigènes. C’est là qu’est née Francia Márquez, actuelle vice‑présidente, et première femme afro‑colombienne à occuper un tel niveau de responsabilité. Lauréate en 2018 du prix Goldman pour l’environnement, qui distinguait son combat contre l’exploitation minière, elle‑même a survécu en 2019 à une attaque au fusil et à la grenade qui la visait directement.



Premier volet : "En Colombie, de la terreur à la dignité", publié le 30 mai 2026, à lire ici :

 

Cette violence assassine qui a tant ensanglanté la Colombie, Ivan Cepeda ne la connaît que trop. Comme on l’a raconté dans le premier volet de cette histoire (ICI), son père, Manuel Cepeda Vargas, journaliste et sénateur du Parti communiste colombien et de l’Union patriotique, a été assassiné en 1994 par des agents de l’État en complicité avec des paramilitaires. À force de crimes et d’impunités, mais aussi d’injustices devenues la norme, toute une partie de la Colombie avait appris à se résigner. « C’est comme ça » (« Es así »), ai‑je souvent entendu lors d’un voyage en Colombie en 2018. Le vaste mouvement social du printemps 2021 a commencé à inverser cette terrible spirale. Pour la première fois, on y a entendu un slogan tel que « Maintenant, on n’a même plus peur d’avoir peur d’avoir peur », repris par une jeunesse qui n’avait de toute façon rien à perdre et qui réclamait avec force le droit à la santé, le droit à l’éducation, le droit à la culture, le droit à la dignité (Lire ICI). Des revendications insupportables aux oreilles du pouvoir en place, qui a déchaîné contre ce mouvement une brutale répression policière. Mais loin d’éteindre la colère, cette répression n’a fait que l’attiser, contribuant à faire élire Gustavo Petro en 2022.

 


"Cali, la génération qui n'a plus rien à perdre", texte de Diana Salinas Plaza, journaliste et cofondatrice de Cuestión Pública, média de journalisme d'investigation en Colombie, publié sur les humanités le 29 mai 2021.

Iván Cepeda, lui, ne s’est jamais résigné. Il avait 32 ans lorsque son père a été assassiné. D’une certaine manière, tout en ayant pris ses distances avec le Parti communiste colombien, il a repris le flambeau. Mais il faut aussi parler de sa mère, Yira Castro, elle aussi journaliste et militante communiste, décédée prématurément en 1981, à 39 ans. Vingt ans après sa mort a été fondée une ONG juridique qui porte son nom, dont la mission est de défendre et d’exiger le respect des droits humains en Colombie (ICI).

 

La défense des droits humains, tel a été jusqu’à aujourd’hui le combat sans relâche d’Iván Cepeda. C’est en France, où il a été réfugié politique entre 2000 et 2003, que l’actuel candidat à la présidence de la République colombienne a obtenu une maîtrise en droit international humanitaire, à l’université de Lyon. Pour le journaliste Daniel Mejía Lozano, auteur d’un reportage pour le média numérique Tercer Canal qui évoque cette période d’Iván Cepeda, de Lyon à Paris en passant par Charleville‑Mézières, sur les pas d’Arthur Rimbaud, la France a été « bien plus qu’un refuge ; la matrice intellectuelle pour comprendre le rôle et la valeur de la justice internationale, la mémoire historique et l’importance des instances internationales dans la protection des victimes ».


Un front des victimes


De retour en Colombie, Iván Cepeda ne choisit ni l’exil intérieur ni la carrière individuelle, mais la construction patiente d’un front des victimes. En 2005, alors que la démobilisation des paramilitaires est mise en scène comme une success‑story par le pouvoir uribiste, il cofonde le Mouvement national des victimes de crimes d’État, le MOVICE. L’objectif est simple et explosif : documenter systématiquement les crimes commis par des agents de l’État et leurs alliés paramilitaires, exiger vérité et justice, contester l’amnistie de fait que promettait la « démobilisation » des Autodéfenses unies de Colombie. Au fil des années, le MOVICE devient un espace de convergence entre familles de disparus, communautés déplacées, syndicats, organisations indigènes et afro‑descendantes ; un contre‑pouvoir moral qui rappelle que la violence n’est pas seulement l’affaire de « bandits » ou de « guérilleros », mais bien d’un appareil d’État imbriqué dans des intérêts privés.


 Fresque murale à Bogotá : "La paz es nuestra" ("La paix nous appartient"), un slogan apparu dans les années du processus de paix

pour affirmer que la paix est un droit collectif, construit par les communautés et non octroyé d’en haut. Le slogan se diffuse particulièrement dans les années du processus de paix avec les FARC (2012–2016) et autour du plébiscite de 2016, dans les quartiers populaires

de Bogotá, Cali, Medellín et dans des zones très touchées par la guerre. Des collectifs de muralistes comme Guache

ou d’autres artistes de Bogotá et Sogamoso ont réalisé des fresques monumentales avec cette phrase,

souvent associée à des colombes, des mains ouvertes, des motifs indigènes ou afro.


C’est fort de cette légitimité, patiemment construite dans les marches, les audiences publiques et les exhumations de fosses communes, que Cepeda entre au Parlement, d’abord comme député, puis comme sénateur. Là, il transpose son travail d’enquêteur en contrôle politique : il met au jour les liens entre élus et paramilitaires, interpelle les responsables des « faux positifs », se heurte de front au camp uribiste, qui ne lui pardonnera jamais de briser le récit héroïque de la « sécurité démocratique ». Lors des négociations de paix avec les FARC, entre 2012 et 2016, il joue un rôle clé de facilitateur : interlocuteur respecté à la fois par une partie de la guérilla et par le camp gouvernemental, il contribue à faire entrer dans les textes finaux ce qui est au cœur de son combat depuis des décennies : la reconnaissance des victimes de crimes d’État, la garantie de non‑répétition, et l’idée qu’il ne peut y avoir de paix durable sans vérité sur les responsabilités de l’armée et des paramilitaires.

 

Si Iván Cepeda peut aujourd’hui prétendre à la présidence, ce n’est pas seulement parce qu’il incarne la continuité du Pacto Histórico, mais aussi parce qu’il est l’un de ceux qui, depuis le début, ont déplacé le centre de gravité de la question de la paix : de la seule démobilisation de la guérilla vers la mise en cause de l’architecture de violence d’État elle‑même. C’est cette cohérence – entre l’orphelin de Manuel Cepeda, le militant du MOVICE, le sénateur qui affronte l’uribisme et le facilitateur des accords de La Havane – qui donne à sa candidature une portée qui dépasse largement les frontières de la Colombie.


La Colombie est un pays paradoxal. En même temps qu’y règnent violence politique, corruption et injustices, comme on l’a vu précédemment, ce qu’on appelle en France la « société civile » – ONG, organisations communautaires, « leaders sociaux », collectifs de victimes – est particulièrement foisonnante. Ce terreau ne doit pas seulement à l'engagement souvent courageux de militants et activistes : il doit beaucoup à l’étonnante Constitution colombienne de 1991, dont Iván Cepeda est, en un sens, l’un des héritiers les plus cohérents.

 

En 1991, une Constitution née de la guerre mais tournée vers les droits

 

Adoptée au lendemain de la démobilisation de plusieurs groupes de guérilla (M‑19 notamment, auquel a appartenu Gustavo Petro) et dans un contexte d’épuisement face à la violence, la Constitution de 1991 rompt avec le vieux bipartisme libéral‑conservateur et se veut « Constitution des droits ». Elle consacre une liste très large de droits fondamentaux : droits civils et politiques classiques, mais aussi droits sociaux (santé, éducation, sécurité sociale), droits des peuples indigènes, droits des enfants, droit à un environnement sain. Elle crée une Cour constitutionnelle puissante, capable de censurer les lois et de protéger directement les individus contre l’État.

 

L’innovation la plus radicale, pour un regard français, est sans doute l’action de tutela : toute personne peut saisir un juge, de manière simple et rapide, lorsqu’un droit fondamental est menacé ou violé. Ce mécanisme, massivement utilisé, a fait entrer la Constitution dans la vie quotidienne – pour obtenir un traitement médical, une pension, l’accès à un service public – et a donné aux mouvements sociaux un outil juridique pour contester les abus de l’administration et des entreprises.

 

Cette Constitution est elle‑même traversée de contradictions : elle reconnaît les droits indigènes et, dans le même temps, n’empêche pas l’expansion de l’extractivisme ; elle garantit des droits sociaux sans garantir les ressources qui permettraient de les rendre effectifs. Mais elle offre des points d’appui : elle constitutionnalise le langage des droits humains, de la dignité, de la participation citoyenne, dans un pays marqué par les massacres et la répression.

 

C’est sur ce terrain qu’ont fleuri, depuis trente ans, des milliers d’ONG, de collectifs de victimes, de processus communautaires qui se saisissent de la Constitution pour défendre leurs territoires, leurs rivières, leurs écoles, leurs corps. La catégorie de « leader social », si présente aujourd’hui, est aussi un produit de cette ère : quelqu’un qui, à partir d’un quartier, d’un village, d’une communauté indigène ou afro, mobilise le langage des droits pour contester l’ordre armé et clientéliste.

 

Cepeda comme « fils politique » de 1991

 

Iván Cepeda est l’un des fils politiques de 1991. Son combat n’a jamais consisté à prêcher la révolution armée ou le grand soir, mais à pousser le plus loin possible les promesses non tenues de la Constitution : vérité, justice, réparation pour les victimes ; reconnaissance des crimes d’État ; protection des communautés frappées par la guerre et par les grands projets économiques.

 

Avec le MOVICE, il s’appuie explicitement sur le langage des droits humains et sur les mécanismes créés ou renforcés après 1991 : recours devant les juridictions nationales et internationales, usage de la Cour constitutionnelle, batailles pour la reconnaissance des victimes de crimes d’État comme sujets de droits. Au Parlement, il n’invente pas un nouveau vocabulaire : il radicalise celui de 1991, en rappelant que la dignité humaine, la participation, la pluralité politique ne sont pas des ornements mais des obligations constitutionnelles.

 

Dans la campagne présidentielle qui s’achève, Cepeda ne se présente pas comme l’homme d’un projet messianique, mais comme celui qui veut « enfin » appliquer ce que la Colombie s’est promis à elle‑même il y a plus de trente ans. Sa candidature dit au fond : la Constitution de 1991 n’était pas un malentendu, elle peut encore être un point de départ.

 

 "C'est le temps des peuples" : affiche à l'effigie d'Aida Quilcué, dirigeante nasa du Cauca, candidate à la vice-présidence de la Colombie.


Ces dernières années, pour enfin faire valoir leurs droits, les communautés indigènes et afro‑colombiennes sont entrées de façon déterminée dans l’espace public, rompant avec des décennies, voire des siècles, de marginalisation. Pour sa candidature à l’élection présidentielle, Iván Cepeda a choisi comme colistière Aida Quilcué, figure emblématique de cette irruption.

 

Aida Quilcué est une dirigeante du peuple nasa du Cauca, région emblématique à la fois de la guerre interne, de l’extractivisme et des résistances indigènes. Longtemps porte‑parole du Conseil régional indigène du Cauca (CRIC), elle a été l’une des voix les plus constantes des peuples autochtones contre la militarisation, les groupes armés et les grands projets miniers ou agro‑industriels imposés sans consultation. Son nom est associé à une pratique spécifique de la politique colombienne : les Mingas, ces grandes marches indigènes de mobilisation collective, qui descendent des montagnes vers les villes pour occuper la route panaméricaine, tenir des assemblées populaires, négocier directement avec le gouvernement.

 

Les Mingas sont bien plus que des manifestations : ce sont des moments où les communautés indigènes, souvent rejointes par des paysans, des Afro‑descendants, des étudiants, imposent leur agenda – défense du territoire, de l’eau, des cultures, refus du paramilitarisme et de l’extraction sauvage – face à un État qui ne les voit d’ordinaire que comme « problème d’ordre public ». Aida Quilcué a été de ces mobilisations, parfois au prix de menaces, d’attentats, d’assassinats de proches. Son entrée sur le ticket présidentiel de Cepeda n’est pas un « geste symbolique » décoratif : c’est l’arrivée au cœur de l’État d’une tradition politique qui a appris à faire de la marche, de l’assemblée et de la parole collective des armes face à la violence.

 

Hymne de la Garde indigène du Cauca


En choisissant une femme indigène, issue de ce Cauca où se croisent mines illégales, narcotrafic, présence militaire et résistances communautaires, Cepeda prolonge la logique inaugurée par Petro avec Francia Márquez : faire de la vice‑présidence une sorte de porte d’entrée des marges dans la représentation nationale. Mais il y ajoute une dimension propre : là où Francia venait des luttes afro‑descendantes et environnementales du Pacifique, Aida Quilcué apporte l’expérience des Mingas comme forme d’auto‑gouvernement et de pression démocratique.

 

Loin de la guerre de buzz

 

Enfin, à la différence de ses adversaires, qui misent sur des vidéos choc et des slogans sécuritaires calibrés pour les réseaux sociaux, Iván Cepeda a mené une campagne à rebours des codes triomphants de l’ère uribiste. Ses journées se sont surtout déroulées sur le terrain – réunions communautaires dans les quartiers populaires, assemblées avec des victimes, visites de territoires indigènes et afro – et, sur les réseaux, ses équipes ont relayé moins des punchlines que des séquences de dialogue, des témoignages, des explications patientes sur la paix, la réforme agraire, les droits sociaux. Ce n’est pas qu’il ait « délaissé » les plateformes : des analyses de la campagne digitale montrent même qu’il domine largement la conversation en ligne ; mais son usage des réseaux ressemble davantage à un prolongement de la pédagogie militante qu’à une guerre de buzz.


Philosophe de formation, Cepeda réserve dans sa bibliothèque une place de choix à Socrate et à Gandhi, mais aussi à Hannah Arendt et à l’Américaine Martha Nussbaum, grande figure de la philosophie morale contemporaine, qui a co‑élaboré avec l’économiste Amartya Sen l’“approche par les capabilités”. En s’inspirant de cet univers intellectuel, Iván Cepeda redonne à la politique une dimension éthique que les foucades populistes de ces dernières années semblaient avoir reléguée au magasin des accessoires. Si le résultat du scrutin est conforme à ce qu’annoncent les sondages, cette « méthode » pourrait faire figure de cas d’école, susceptible d’influencer de futures campagnes électorales, y compris en France…


De gauche à droite : la candidate uribiste Paloma Valencia, Iván Cepeda, et le candidat d'extrême droite Abelardo de la Espriella.

Photos Sergio Acero/REUTERS/Lina Guasca/Colprensa. Montaje Jesús Avilés pour La Silla Vacía 


Face à Iván Cepeda, le premier tour de l’élection présidentielle aligne sept autres candidatures. Quatre personnalités « indépendantes », qui se présentent sans le soutien d’aucun grand parti, sont créditées par les sondages de scores purement anecdotiques. D’après ces mêmes enquêtes, les partis centristes se retrouveront eux aussi hors jeu : Claudia López, maire de Bogotá de 2020 à 2023, et Sergio Fajardo, ancien maire de Medellín (2004‑2007) puis gouverneur d’Antioquia (2012‑2015), ne devraient, l’une comme l’autre, pas dépasser les 3% des suffrages.

 

Certains analystes voient dans cet « effacement » du centre un signe de polarisation vers les extrêmes. Plus sûrement, on peut y lire la désaffection d’électrices et d’électeurs colombiens à l’égard de figures installées de longue date dans la vie politique, qui ont pu représenter une alternative à un moment donné, mais n’ont pas su concrétiser cette promesse. Beaucoup d’espoirs avaient ainsi été placés en Claudia López lors de son élection à Bogotá : première femme ouvertement homosexuelle à diriger une capitale américaine, élue sur une liste écologiste, elle a vite déçu, entre autres par des propos xénophobes et stigmatisant la pauvreté.

 

Une même fin de règne est perceptible du côté de la droite uribiste. Un temps, le patriarche Auribe a bien tenté de continuer à tirer les ficelles, depuis son hacienda d’El Ubérrimo, dans son fief d’Antioquia. En 2018, il avait ainsi propulsé à la présidence de la République Iván Duque, créature politique quasi intégrale, dont la principale qualité était d’être le fils d’un ancien ministre des Mines. Son élection fut entachée par plusieurs scandales de financement, dont celui lié à la multinationale brésilienne Odebrecht. Et son mandat, de 2018 à 2022, ne fut guère plus brillant. Outre la terrible répression du mouvement social de 2021 (voir notre article précédent), l’insécurité a augmenté : plus de 260 massacres ont fait plus de 1 100 morts, et des centaines de « leaders sociaux » ont été assassinés. Il était soutenu par l’administration américaine, officiellement pour lutter contre le trafic de drogue. Sous son règne, la production de cocaïne a pourtant atteint un niveau record, dépassant les 1 700 tonnes estimées en 2022. En fin de mandat, il convoitait la présidence de la Banque interaméricaine de développement. Recalé ! En guise de lot de consolation, il a perçu, au moins jusqu’en 2025, une rente mensuelle de 10 000 dollars généreusement versée par l’influent Woodrow Wilson Center de Washington, un think tank financé par le gouvernement américain.

 

La relève uribiste semblait pouvoir être assurée par la sénatrice María Fernanda Cabal, mariée à José Félix Lafaurie, le puissant patron de la Fédération colombienne des éleveurs de bétail. Proche de Trump, de Bolsonaro, mais aussi du parti d’extrême droite espagnol Vox, María Fernanda Cabal s’est illustrée par un nombre inquantifiable de déclarations polémiques. En 2014, à l’annonce de la mort de Gabriel García Márquez, elle avait publié sur Twitter une photo de l’écrivain et prix Nobel aux côtés de Fidel Castro, avec la phrase suivante : « Bientôt, ils seront ensemble en enfer ». Même son parti, le « Centre démocratique », avait dû la désavouer.

 

La candidate uribiste Paloma Valencia. Photo Luisa Gonzalez/Reuters


Cette pasionaria de l’hyper‑uribisme se voyait bien dans la course à la présidence. Las (pour elle), les primaires de son parti en ont décidé autrement, en choisissant une figure concurrente, la sénatrice Paloma Valencia. Élue de Bogotá, issue d’une famille typique de l’élite bourgeoise colombienne (on trouve parmi ses ancêtres un ancien président de la République, mais aussi le poète Guillermo Valencia et le fondateur de l’Université des Andes), elle a fait campagne en remettant au goût du jour le vieux slogan de la « sécurité démocratique » d’Álvaro Uribe : plus de soldats, plus de prisons, plus de tolérance zéro, moins de « concessions » aux accords de paix et aux mouvements sociaux. Mais ces thèmes, usés jusqu’à la corde, ne font plus recette comme jadis. Distancée dans les sondages par Iván Cepeda, elle a tenté un joker : faire intervenir dans sa campagne sa petite fille, mise en scène dans des vidéos larmoyantes appelant à « protéger la Colombie » et à « ne pas la laisser tomber entre les mains de la gauche ». Une façon d’instrumentaliser l’innocence enfantine au service d’un discours de peur que les électrices et électeurs colombiens connaissent désormais par cœur, et qui là, risque fort de se retourner contre Paloma Valencia. Créditée dans les derniers sondages de 20 % des intentions de vote, elle pourrait être bien être doublée à son extrême droite par l’ultraréactionnaire Abelardo de la Espriella.

 

Le candidat d'extrême droite Abelardo de la Espriella


Avocat millionnaire, homme d’affaires et showman autoproclamé « Le Tigre », ce dernier a fait fortune dans les années 1990 en défendant des paramilitaires d’extrême droite, avant de partir aux États‑Unis plaider pour des narcotrafiquants extradés, puis de revenir en Colombie comme avocat de politiciens de droite, dont Álvaro Uribe lui‑même. Entre 2008 et 2019, la Fondation pour la liberté de la presse a recensé plus d’une centaine de poursuites pour diffamation qu’il a intentées contre des journalistes enquêtant sur l’origine de sa fortune et ses liens avec des personnalités soupçonnées de connivence avec le narcotrafic.

 

Se présentant aujourd’hui comme candidat « indépendant », sous l’étiquette Defensores de la Patria, Abelardo de la Espriella raconte qu’il n’est entré en politique que parce que « Dieu [lui] a révélé que le pays était en grave danger » et que « le mal habite la Casa de Nariño ». Son programme tient en quelques obsessions : admiration assumée pour Javier Milei, Nayib Bukele et Donald Trump ; promesse de réduire de 40% la taille de l’État, de déréguler à tout va, de relancer le fracking et les contrats pétroliers, de tourner le dos à la transition écologique ; et, surtout, engagement à « démolir » ou « étriper » la gauche, mettre fin aux négociations de paix et bombarder les camps des groupes armés.

 

Tout, dans sa mise en scène, est calibré pour vendre un « mâle alpha » en croisade : barbe taillée, casquette vissée, chemises moulantes, séances de prière collective et propos grivois sur la taille de son sexe destinés à « rassurer » les électrices. La Silla Vacía (excellent média indépendant) résume la chose ainsi : toute sa campagne tourne autour de l’idée que sa virilité démonstrative serait la meilleure preuve de sa capacité à gouverner. Ses cibles sont toujours les mêmes : « communistes », féministes, personnes LGBT+, défenseurs des droits humains – il n’a pas hésité à attaquer le colistier de Paloma Valencia, Juan Daniel Oviedo, sur son homosexualité, en expliquant qu’un homme gay ne pouvait pas gouverner la Colombie.

 

Derrière ce cirque viriliste, il y a toutefois des soutiens bien réels : secteurs de vétérans de l’armée, réseaux évangéliques, milieux d’affaires prêts à sacrifier les accords de paix et la protection de l’environnement en échange d’un retour à « l’ordre » et aux profits rapides. Pourtant, malgré les affinités idéologiques entre Abelardo de la Espriella et Donald Trump, la campagne de 2026 n’a pas, pour l’instant, l’empreinte directe qu’avaient les grandes manœuvres diplomatiques des années Uribe. L’influence américaine pèse toujours à travers les dispositifs de coopération militaire, les marchés et les think tanks, mais elle ne se traduit pas par un soutien officiel assumé à tel ou tel candidat. Il n’y a pas si longtemps, Trump accusait Gustavo Petro d’être un baron de la drogue. Là, contrairement à l’Argentine et au Honduras, pas le moindre message à l’emporte-pièces de sa part sur les réseaux sociaux. Entre parties de golf, guerre en Iran et examens médicaux, le soudard n’a visiblement pas eu le temps…



"Colombie : la réponse historique de Gustavo Petro à Donald Trump", document publié sur les humanités le 8 janvier 2026.

Une élection pour rien ?


Iván Cepeda n’est pas encore élu que, déjà, certains pisse-froid écrivent que rien ne changera vraiment. Dans le premier volet de cette histoire, on « distinguait » le brillant chercheur associé de l’IRIS qui, du haut de sa chaire, pronostiquait « un probable succès de la droite » à l’élection présidentielle dont le premier tour se tient ce dimanche. Il y a quelques jours, le site AOC Media, « quotidien d’idées » qui se vante de remettre dans l’espace public « un peu de verticalité et d’autorité intellectuelle », est allé chercher une sociologue, jeune docteure en sociologie au Centre Maurice Halbwachs (CMH, ENS–EHESS–CNRS). Tout en reconnaissant que « le gouvernement Petro a réussi à faire sortir 800 000 personnes de la pauvreté », son article brosse à grands traits le constat d’un échec pour un pays « que dix ans d’accords de paix n’ont pas pacifié ». Le fait est que, n’ayant pas disposé de majorité au Congrès, Gustavo Petro n’a pu faire aboutir (à ce jour) des réformes essentielles, comme celle de la santé, contre laquelle la droite est vent debout.

 

Mais à l’approche du premier tour de l’élection présidentielle, l’article d’AOC Media est un formidable moteur de démobilisation, voire d’abstention : « Réforme agraire inachevée, territoires sous contrôle armé, économie de la coca : le scrutin ne tranchera aucune de ces questions structurelles, quelle que soit l’issue des urnes ». Admirables chercheurs et chercheuses, docteur.e.s en ceci ou cela, qui depuis leur tour d’ivoire, s’imaginent que l’on pourrait transformer de profondes questions « structurelles », héritées de décennies d’histoire politique et sociale (voir notre premier volet) d’un coup de scrutin magique.

 

L’article porte en grande partie sur la réforme agraire et la redistribution des terres. En la matière, le retard accumulé est colossal : la Colombie reste l’un des pays au monde où la concentration foncière est la plus extrême, et les terres à restituer aux victimes de déplacements forcés se chiffrent en millions d’hectares. Depuis 2022, le gouvernement de Petro a fait repartir la réforme agraire là où l’accord de paix de 2016 était resté largement lettre morte sous les mandats de Juan Manuel Santos puis d’Ivan Duque. Là, en un peu plus de deux ans et demi, le gouvernement a d’ores et déjà redistribué ou attribué 570 000 hectares à des paysans, et plus de 700 000 hectares si l’on inclut les terres destinées aux communautés ethniques (indigènes et afro‑descendantes). On peut toujours dire que ce n’est pas assez. Mais après des années d’inaction, ce n’est pas rien. Et Ivan Cepeda fait de cette question l’une de ses priorités.

 

La tâche ne sera pas facile pour autant. Aux élections législatives de mars dernier, le Pacto Histórico a obtenu de bons scores, et a progressé de sept sièges au Sénat, mais reste loin d’une majorité. Il faudra donc trouver des alliances. C’est ce que l’on verra dans un prochain volet de cette série. Pour tout de suite, sans prétendre remettre un jeton “d’autorité intellectuelle” dans le juke‑box, on se contente d’accueillir en hospitalité (ci‑dessous) le texte que nous a transmis une jeune artiste‑activiste d’Ibagué, Viviana Gámez, qui a participé au mouvement social de 2021 et qui exprime, avec ses mots, l’espoir que représenterait pour elle, pour la jeunesse, pour la Colombie, l’élection d’Iván Cepeda.

 

Jean-Marc Adolphe


A suivre : les résultats du premier tour de l’élection présidentielle en Colombie. Et : ce qui peut changer, entretien inédit avec Iván Cepeda.

« Construire un avenir où chacun ait sa chance »

Lettre de Colombie, par Viviana Gámez


Les élections en Colombie représentent bien plus qu'une simple journée de vote. Pour des millions de personnes modestes, de paysans, d'ouvriers, de mères chefs de famille et de jeunes sans perspectives, ces élections sont l'espoir d'un pays plus juste et plus égalitaire.

 

Depuis des décennies, de nombreux Colombiens se sentent abandonnés par l’État : hôpitaux sans ressources, éducation coûteuse, chômage, violence et pauvreté dans les régions. C’est pourquoi les secteurs de gauche ont gagné du soutien parmi ceux qui estiment que la Colombie a besoin de changements profonds qui donnent la priorité au peuple plutôt qu’aux grandes élites économiques.

 

Parmi les candidats les plus en vue sur la scène politique actuelle figurent des personnalités telles que Gustavo Petro, qui a ouvert la voie à la gauche en accédant à la présidence en 2022 ; Iván Cepeda, représentant du Pacte historique ; Sergio Fajardo, identifié au centre politique ; et Claudia López, qui a défendu des positions anti-corruption et sociales.

 

La gauche colombienne a défendu des propositions visant à améliorer l'éducation publique, à renforcer la santé, à soutenir les paysans et à réduire les inégalités sociales. De nombreuses familles pauvres voient dans ces propositions une chance de vivre avec plus de dignité et moins d'abandon de la part de l'État.

 

Défendre les pauvres ne signifie pas diviser le pays, mais reconnaître que pendant de nombreuses années, des millions de personnes ont travaillé dur sans bénéficier des mêmes chances. Aujourd’hui, de nombreux citoyens réclament un gouvernement qui pense d’abord à ceux qui luttent quotidiennement pour nourrir leurs enfants, étudier ou trouver un emploi décent.

 

Le débat politique doit se faire dans le respect et sans haine. La Colombie doit construire un avenir où chacun ait sa chance, en particulier ceux qui ont été historiquement laissés pour compte.

 

Pendant de nombreuses années, en Colombie, de nombreux jeunes ont grandi en voyant leurs parents lutter pour survivre avec de faibles salaires, peu d’opportunités et la peur de revendiquer leurs droits. De nombreuses familles ont subi l’abandon de l’État, la violence, le chômage et les inégalités, tandis qu’une poignée de personnes jouissaient de tous les privilèges.

 

De nombreux secteurs de droite ont défendu des modèles où la richesse restait concentrée entre les mains d’une petite élite, tandis que le peuple travaillait sans bénéficier de garanties suffisantes en matière de santé, d’éducation ou d’emploi décent. Nos parents ont dû endurer des années difficiles : des emplois mal payés, un manque d’opportunités d’étudier et un faible investissement dans les communautés les plus pauvres.

 

Nous, les jeunes d’aujourd’hui, avons grandi en voyant ces injustices et avons décidé de faire entendre notre voix. Nous sommes descendus dans la rue pour manifester, protester et exiger un pays plus juste. Nous sommes nombreux à avoir compris que nous ne voulons pas revivre l’histoire de nos parents, où se taire semblait être la seule option.

 

La jeunesse colombienne a montré qu’elle ne veut pas vivre dans la peur ni la résignation. Nous voulons une éducation publique de qualité, des emplois décents, de réelles opportunités et le respect des droits humains. Nous voulons aussi un pays où manifester ne soit pas un motif de violence ou de persécution.

 

Nous ne tolérons plus d’être ignorés. Les nouvelles générations ont compris que la Colombie a besoin de changements profonds pour construire un avenir plus humain, plus juste et offrant des opportunités à tous, en particulier à ceux qui ont toujours été oubliés.

 

Aujourd’hui, de nombreux jeunes croient que le changement naît de l’union du peuple, de la participation et de la défense de la dignité de ceux qui, pendant des années, n’ont pas eu voix au chapitre.

 

Au cœur des campagnes politiques en Colombie, le débat sur les limites entre vie familiale et vie politique s’est rouvert. La participation publique de la fille de Paloma Valencia lors d’événements de campagne a suscité des opinions partagées sur les réseaux sociaux et parmi les citoyens qui considèrent qu’il est délicat d’impliquer des mineurs dans des situations de confrontation politique.

 

De nombreux détracteurs estiment que les enfants doivent être tenus à l’écart de la pression médiatique et des attaques qui surgissent souvent lors des campagnes électorales. En Colombie, la politique est devenue un espace de forte polarisation, où les personnalités publiques et leurs familles sont constamment exposées aux critiques, aux moqueries et aux débats intenses.

 

Ceux qui remettent en question cette situation estiment que l'utilisation de l'image de mineurs lors d'événements politiques peut finir par nuire à leur équilibre émotionnel et à leur vie privée. Ils considèrent également qu'aucun enfant ne devrait avoir à supporter le poids des discussions idéologiques ou des conflits entre les différents courants politiques.

 

D'un autre côté, certains défenseurs de Paloma Valencia font valoir que le fait de montrer sa famille reflète une proximité humaine et fait naturellement partie de la vie publique de nombreux dirigeants politiques. Cependant, le débat se poursuit car beaucoup de personnes estiment que les mineurs méritent une protection particulière face à l'exposition publique et numérique.

 

Au-delà des divergences politiques, cette question soulève une réflexion importante sur la responsabilité des dirigeants politiques envers leurs familles et sur la manière dont la politique colombienne devrait se construire avec plus de respect, moins d'attaques personnelles et une plus grande attention portée aux enfants et aux adolescents.


Viviana Gámez


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2 commentaires


yanitz2018
yanitz2018
il y a 33 minutes

Finir la semaine la semaine avec Sonny Rollins ...? Sur le label Impulse. Label de celui qui fut comme un cailloux dans sa chaussure et le poussa à se dépasser : John Coltrane.


Sonny Rollins "East Broadway Run Down" (1966) ET avec des sidemen de Coltrane !

Freddie Hubbard - trumpet, Jimmy Garrison - bass, Elvin Jones - drums.

" https://www.youtube.com/watch?v=m30x04kAg2Y&list=RDm30x04kAg2Y&start_radio=1 "



Modifié
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yanitz2018
yanitz2018
il y a une heure

J'ai relu ce paragraphe avec beaucoup d'attention : " ...  à Hannah Arendt et à l’Américaine Martha Nussbaum, grande figure de la philosophie morale contemporaine, qui a co‑élaboré avec l’économiste Amartya Sen l’“approche par les capabilités”. En s’inspirant de cet univers intellectuel, Iván Cepeda redonne à la politique une dimension éthique que les foucades populistes de ces dernières années semblaient avoir reléguée au magasin des accessoires. Si le résultat du scrutin est conforme à ce qu’annoncent les sondages, cette « méthode » pourrait faire figure de cas d’école, susceptible d’influencer de futures campagnes électorales, y compris en France… "


Le guru d'un parti français parviendra-t-il à prendre exemple : pragmatisme sans œillères ... 😉


En attendant le résultat de cette élection ... Un Nussbaum…


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