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Déportations avec vue sur la mer du Japon


Lors d'une tentative d'évacuation de Marioupol. Photo Lynsey Addario / The New York Times


« Pourquoi ont-ils été conduits si loin ? » En Russie même, certains s’interrogent sur l’arrivée de "réfugiés" d’Ukraine dans des centres d’hébergement temporaire en Extrême-Orient, à 9.000 kilomètres de Marioupol. La plupart sont passés par des "camps de filtration" et n’ont guère eu le choix que d’accepter leur déportation en Russie, contre des promesses pour l’heure non tenues. Le voile commence à se lever sur l’ampleur de ces déplacements contraints, révélés par les humanités dès le 10 avril. Sur le fil des déportations, dernières nouvelles en provenance de Vladivostok et du district de Primorié, où des familles ukrainiennes se trouvent piégées, non loin des frontières avec la Chine et la Corée du Nord.


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1,2 million de personnes ! Combien de temps faudra-t-il pour que toute la vérité soit faite sur les déportations de civils ukrainiens en Russie et sur les camps de filtration par lesquels ils sont passés (et où, vraisemblablement, certains ont été exécutés) ? Depuis le 10 avril, les humanités ont alerté sur le sujet (ICI), s’étonnant le 22 avril du « motus et bouche cousue » de la presse française (ICI). Des informations, encore très parcellaires, commencent à émerger.

« Les États-Unis ont accusé jeudi l’armée russe d’avoir transféré "de force" en Russie "plusieurs milliers" d’Ukrainiens depuis le début de la guerre fin février, souvent en passant par des "camps de filtration" où ils sont soumis à un traitement "brutal" », vient ainsi d’écrire Le Monde dans son fil informations, en citant l’ambassadeur américain auprès de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), Michael Carpenter : « Les Etats-Unis estiment que les forces russes ont transféré au moins plusieurs milliers d’Ukrainiens dans ces ”camps de filtration”, et évacué au moins plusieurs dizaines de milliers d’autres en Russie ou dans des territoires contrôlés par la Russie, parfois sans dire aux évacués quelle était leur destination finale ».

Kiev avance de son côté le nombre de 1,2 million de personnes déportées par Moscou en Russie.


Deux journalistes de France Inter, Jean-Sébastien Soldaïni et Denis Kataev, ont recueilli par ailleurs le témoignage d’un travailleur humanitaire, prénommé Volodymyr, qui a été lui-même déporté :


« Ce que décrit Volodymyr, c’est tout un parcours, tout un système de déportation. Une fois capturé près de Kozarovychi, au nord de Kiev, Volodymyr est embarqué de force dans un bus. Ses mains sont attachées dans le dos. Il est bâillonné. Mais le bandeau que ses ravisseurs ont mis sur ses yeux est mal positionné. Il voit défiler le nom des villes traversées. Ivankiv, Tchernobyl… Il comprend qu’il se dirige vers le nord.

Finalement, il identifie la frontière Biélorusse qu’il franchit avant d’être mis à l’isolement. "J’avais les mains attachées en permanence dans le dos. Il était interdit de regarder les soldats dans les yeux, la tête devait toujours être aussi près du sol que possible. Nous n’avions aucune information, impossible de deviner où nous étions. Ils nous traitaient comme des gens inférieurs et eux, ils s'imaginaient être des dieux."

Il est transféré par avion en Russie. À la prison de Rostov-sur-le-Don qu’il reconnaît par la suite sur des photos trouvées sur Internet. Là, les mauvais traitements se poursuivent pendant environ deux semaines. "Ils nous tordaient les mains, nous étions déshabillés, puis battus. Si nous avancions trop lentement, nous étions battus. Si nous nous retournions, encore battus… Ils frappaient sans discernement juste pour nous humilier. Jeunes ou vieux. Malades ou en bonne santé. Ils ne faisaient aucune différence."

Les Russes l’ont ensuite transporté jusqu’en Crimée. Encore un avion vers Sébastopol, encore des sévices. Puis un bus le conduit vers le nord. Vers la ligne de front et là il décrit une scène digne de la 2e Guerre mondiale : "Notre bus s’est arrêté au bord d’une rivière. Il y avait un autre bus de l’autre côté. Des militaires ont vérifié une liste de personnes. C’était un échange de prisonniers. Tout est allé très vite en quelques minutes j’ai vu juste les visages." Des visages de "soldats russes", dit-il. Il vient d’être l’objet d’un échange de prisonniers près de Zaporijia.

Volodymyr est libre aujourd'hui. Il a pu retourner dans sa région d’origine. Mais il semble que certains ukrainiens ont moins de chance que lui. Des civils ukrainiens, restés à Rostov-sur-le-Don, se voient donner une heure de rendez-vous. L’heure de départ d’un train pour une destination inconnue. Ils sont embarqués de force. Mais Oleksandra, avocate spécialisée dans les Droits de l’homme suit une piste. Elle affirme que ces personnes ont été conduites jusque dans des coins reculés de l'Extrême-Orient russe. (…) Au-delà de la propagande pour l’intervention militaire russe, la jeune avocate voit un autre but derrière ces déportations massives : "Installer ces ukrainiens loin de chez eux, dans zones économiquement sinistrées en espérant qu’ils resteront y vivre. Et qu’ils y trouveront un travail pour relancer l’économie locale." La Russie considère qu’ils ne sont pas des « déportés » comme l’affirment les Ukrainiens. Moscou préfère parler de personnes évacuées. » (Lire ICI)


Des centres d'hébergement provisoire à Vladivostok et dans le district de Primorié


Les humanités peuvent confirmer la présence d’Ukrainiens déportés dans la région de Vladivostok. A Vladivostok même, l’état d’urgence a été décrété le 15 avril, où ont été réquisitionnés six hôtels et un sanatorium. Ces « réfugiés » (selon la terminologie russe) seront ensuite répartis dans plusieurs villages du district de Primorié qui donne sur la mer du Japon, à l'extrême sud de l'Extrême-Orient russe, non loin de la province du Heilongjiang en Chine et de la Corée du Nord. Selon des chiffres donnés à la presse locale par Konstantin Shestakov, le maire de Vladivostok, un millier de personnes seraient d’ores et déjà arrivées mi-avril.

A Vrangel, à 200 kilomètres de Vladivostok, le "complexe hôtelier" où sont hébergés plus de 300 "réfugiés" d'Ukraine.


Ce chiffre doit être plus important aujourd’hui. On compte en effet 14 centres d’hébergement provisoire (TAC) répartis sur plusieurs localités : outre Vladivostok, Nakhodka, Artyom, Ussuriysk, etc. Dans la petite ville de Vrangel (15.000 habitants), à 200 kilomètres de Vladivostok, plus de 300 personnes (dont des femmes enceintes, des personnes âgées, des handicapés et 90 enfants) sont regroupées dans un « complexe hôtelier », sous surveillance d’agents du FSB. Le site eastrussia.ru décrit une situation évidemment idyllique : « les invités ont reçu tout ce dont ils avaient besoin pour vivre confortablement, y compris trois repas par jour. (…) Beaucoup sont venus avec leurs animaux de compagnie - les vétérinaires se sont occupés d'eux : ils les ont examinés, se sont inscrits pour les vaccins, ont distribué de la nourriture. "Les conditions sont merveilleuses ! Après les sous-sols où nous avons séjourné pendant un mois et demi, c'était tout simplement génial ! Ils nous ont bien accueillis, des bus ont été mis à disposition immédiatement, tout est organisé de la meilleure façon", a déclaré le service de presse du district de Primorié », citant les propos d’une certaine Daria de Marioupol.


Un reportage plus objectif a été publié voici quelques jours par un site sibérien, sibreal.org (bloqué par les autorités russes). Le journaliste précise toutefois que « beaucoup, lorsqu'ils acceptent de parler aux journalistes, demandent à ne pas donner leur nom de famille. Ils ont peur de "dire quelque chose de mal", de "se mettre dans le pétrin", de "se créer des problèmes" ». Parmi les témoignages recueillis par ce journaliste : Sasha, un étudiant en électronique, présent avec ses parents, son jeune frère et sa grand-mère ; Andrei, un ouvrier d’usine ; Vlada, étudiant en deuxième année d'architecture ; Yekaterina, venue avec ses cinq enfants, son mari, sa belle-sœur et son enfant, etc.

Une femme dans une chambre du centre d'hébergement temporaire de Vrangel.


Ces personnes déplacées reçoivent 10.000 roubles (150 €). Inna, une volontaire russe venue bénévolement en aide, dit : « Un village au bout du monde, 10.000 roubles en une seule fois. Comment même une personne qui n'est pas traumatisée psychologiquement peut-elle construire une nouvelle vie avec de tels points de départ ? »

Ces informations et ces témoignages prouvent ce qui commençait à être dit dès la mi-avril. Des civils ukrainiens qui ont accepté, plus ou moins contraints, d’être « exfiltrés » en Russie, sont envoyés à des milliers de kilomètres de l’Ukraine, dans des régions sinistrées. Le district de Primorié en fait partie. Entre 1992 et 2020, sa population a diminué de 20%. « La partie la plus mobile de la population, celle qui en avait les moyens, a quitté l'Extrême-Orient », commente un géographe, Alexei Raksha, cité par sibreal.org. Et les tentatives de réinstallation mises en œuvre par l’État russe n’ont guère fonctionné, ajoute-t-il.


« Lorsque j'ai lu que 311 personnes étaient arrivées à Primorié, je me suis demandé pourquoi elles avaient été conduites si loin », témoigne enfin Elena Rusakova, ex-candidate d’opposition à la mairie de Moscou qui a rejoint une coordination interrégionale pour l'aide aux réfugiés.

Le journaliste qui a rencontré ces « réfugiés » affirme que ceux-ci sont venus jusqu’en Extrême-Orient contre des promesses qui tardent à se concrétiser. Ceux qui souhaiteraient rester dans ce district de Primorié pourraient recevoir une allocation de 164.000 roubles (2.470 €), à condition toutefois d’adopter la citoyenneté russe et de s’engager à ne pas quitter le territoire pendant au moins trois ans.

« Jusqu'à présent, il s'est avéré que trois semaines après leur arrivée, beaucoup n'ont même pas reçu leur passeport, qu'ils avaient remis pour être transférés », confie dans cet article Aleksandra Tkachenko, une Ukrainienne qui tente, depuis l’Allemagne, de coordonner l'aide à ces « réfugiés » (qu’elle refuse de nommer comme tels, elle considère que ce sont des déportés). En contact avec ses collègues russes, Aleksandra Tkachenko aide les Ukrainiens bloqués à Primorié à passer en Europe. « Quand vous demandez directement aux gens : "Êtes-vous là de votre plein gré ?" Ils répondent : "Eh bien, nous avons choisi d'aller en Extrême-Orient nous-mêmes." Mais quand une personne a un bébé, des parents, quelqu'un d'autre, dans un état de stress, elle irait au pôle Nord. Les gens n'ont pas eu le choix. (…) Il y a beaucoup de gens qui veulent aller en Europe. Pour ceux qui sont d'accord, nous organisons les billets, nous allons chercher ces personnes, nous récupérons leurs affaires, leurs valises, etc. Nous leur trouvons un endroit où vivre et, à leur arrivée, nous nous occupons de l'asile temporaire et d'autres documents. A ce jour, les autorités russes ne les empêchent pas de partir. Mais certains ont peur, car ils pensent que personne ne les attend là-bas, que personne ne les aidera, qu'ils ne parviendront pas à maîtriser la langue. Certains n'ont aucune information, ils ne peuvent donc pas se décider. De nombreuses personnes ne savent pas du tout que cela est possible. Et surtout, certains n'ont même pas de documents d’identité pour pouvoir quitter le pays.»

« J'ai pris la décision de partir pour l'Extrême-Orient de manière irréfléchie, dans la précipitation, le troisième jour après être sorti de la cave », confie ainsi Elena Yakimenko, arrivée de Marioupol avec sa fille, son mari et une cousine. « J'avais faim, j'étais sale et j'avais peur. Oui, j'étais intéressé par une promesse d’allocation pour pouvoir acheter une maison. Mais déjà en chemin, j'ai découvert que je n’y aurais pas droit. Immédiatement, mes doutes, mes craintes et mes souffrances ont commencé... Si je pouvais revenir en arrière, bien sûr, je n'aurais pas voyagé aussi loin. Maintenant, je ne sais pas comment sortir d'ici. Je ne connais pas la Russie. Il y a une douleur et un désir constant dans mon âme. »

« Nous avons pensé que nous pourrions peut-être aller en Europe, en Allemagne, par exemple », poursuit Gennady, qui était serrurier à Marioupol. « Mais nous avons dû échanger nos économies en roubles. Je suis allé à la banque pour savoir si je pouvais les convertir en euros, mais ils m'ont dit que non. Ça nous a arrêtés. Et surtout, je voudrais retourner à Marioupol. C’est ma patrie. Mais il n'y a aucune possibilité. Et notre maison a disparu. Nous sommes devenus des sans-abri. »


Jean-Marc Adolphe

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