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Déportations d’Ukraine : pour la presse française, motus et bouche cousue


Des personnes évacuées de Marioupol dans un "centre d'hébergement temporaire" à Taganrog, en Russie,

lors d'une visite de la Croix-Rouge russe, le 23 mars 2022. Photo Sergey Pivovarov/Reuters.


Suite de l’enquête commencée ici le 10 avril. Un demi-million de civils ukrainiens, dont plus de 100.000 enfants, ont d’ores et déjà été conduits en Russie. « Réfugiés » volontaires, comme l’affirme le Kremlin, ou personnes déplacées de force ? De premiers témoignages commencent à mettre à jour une véritable logique de déportation. Pourtant, contrairement aux médias anglo-saxons ou hispanophones, la presse française se bouche les yeux et les oreilles.


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Plus de 500.000 civils ukrainiens, dont 121.000 enfants ont d’ores et déjà été déplacés en Russie. Pour le Kremlin et sa propagande, ce sont des « réfugiés » qui ont fui les combats, notamment à Marioupol. Le 20 avril, Lioudmyla Denissova, chargée des droits humains auprès du Parlement ukrainien, parlait de « déportations », et accusait même le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) d’en être complice.

Que sait-on au juste ? Dès le 10 avril, en donnant prudemment des chiffres qui se révèlent de beaucoup inférieurs à la réalité, les humanités alertaient sur le sort de personnes évacuées de force de Marioupol, d’abord dirigées vers des « camps de filtration », à l’est de l’Ukraine, avant d’être pour la plupart acheminées en Russie (lire ICI). Aucun média, en France, n’a cité ou repris cette enquête pourtant précisément documentée.

Il a fallu attendre le 21 avril, à 1 h 35 du matin, pour que Le Monde commence à parler, dans son fil d’informations sur l’Ukraine, de ces « déportations », en mentionnant les accusations de Lioudmyla Denissova, mais en reprenant curieusement la terminologie du Kremlin : Le Monde parlait en effet de « réfugiés ukrainiens » (informations également reprises, parcimonieusement, sur la base d’une dépêche AFP, par Le Figaro et Europe 1).

En réponse à la question d’un internaute, le fil d’informations du Monde est revenu sur le sujet, le 22 avril à 4 h 40 du matin : « Plusieurs milliers d’habitants de Marioupol ont été déportés en Russie, via les républiques autoproclamées de Donetsk et de Lougansk, dans des « camps de filtration ». (…) Depuis le camp, les Ukrainiens ont été emmenés en Russie, interrogés de nouveau par le FSB (le renseignement russe) puis conduits à Taganrog, sur la mer d’Azov. (…) Rossiyskaya Gazeta, le journal du gouvernement russe, a de son côté rapporté que 5 000 personnes avaient été traitées dans le camp de Bezimenne, une ville du Donbass contrôlée par les séparatistes prorusses non loin de la frontière. Des « camps de filtration » avaient été mis en place par les autorités russes pendant les guerres de Tchétchénie entre 1994 et 1996, puis entre 1999 et 2003. L’un des camps l’un des plus connus fut celui de Chernokozovo, près de Grozny. Des milliers de Tchétchènes ont disparu dans ces structures à l’époque. »

Toutes ces informations figuraient déjà dans l’enquête des humanités, publiée voilà plus de dix jours, que les journalistes du Monde ne mentionnent même pas. Ils font en revanche brièvement allusion à « des témoignages » recueillis par The Washington Post et The Guardian. En effet, contrairement à la presse française, ces journaux, mais aussi The New York Times et la BBC, ainsi que la plupart des grands journaux espagnols et, pour l’Amérique latine, le site infobae.com, ont déjà consacré de longs articles à cette déportation massive de civils ukrainiens en Russie.

A gauche : vue aérienne de Bezimenne, principal "camp de filtration" installé par l'armée russe à l'est de l'Ukraine. Photo Maxaar Technologies. A droite : dans le "centre d'hébergement temporaire" de Taganrog, en Russie, le 23 mars 2022. Photo EPA.


Premiers témoignages

Le Washington Post a recueilli le témoignage d’une jeune femme, Lyudmila Slivka, qui se cachait avec sa famille dans la banlieue de Marioupol : « Un jour de la mi-mars, des soldats pro-russes de la zone contrôlée par les séparatistes du Donbass sont arrivés. Ils sont entrés dans notre refuge et ont ordonné aux femmes et aux enfants de les suivre. Nous ne savions pas où ils nous emmenaient. La plupart des hommes ont reçu l’ordre de rester sur place, y compris les personnes handicapées. » Ces soldats, selon son témoignage, ont déplacé un groupe d’environ 90 personnes vers une école locale. Le lendemain matin, tous ont été embarqués dans des autobus en direction d’une destination inconnue. Cette jeune femme décrit avoir été emmenée dans ce que l’armée russe appelle un « camp de filtration » : chaque « personne déplacée temporairement », comme dit l’armée russe, a été photographiée sous tous les côtés, puis a dû remettre téléphone portable et mot de passe ; un agent se chargeant d’enregistrer sur un ordinateur l’ensemble des données et des contacts enregistrés sur les téléphones. Un interrogatoire individuel suivait cette phase "d’enregistrement". « À toutes les étapes, nous avons été traités comme des prisonniers ou des criminels. Je me sentais comme un sac de pommes de terre », confie cette jeune femme.

Avec d’autres déplacés de Marioupol, elle a été finalement acheminée vers Taganrog, une ville portuaire sur la mer d’Azov… en territoire russe. Là, nouvel interrogatoire, cette fois-ci mené par des agents du FSB, l’un des services de renseignements russes. Un interrogatoire « beaucoup plus dur », selon elle : ils ont exigé d’accéder à ses comptes sur des réseaux sociaux, la pressaient de questions pour savoir si elles avaient des informations sur les mouvements militaires ukrainiens. En refusant de signer des documents censés lui accorder un statut de "réfugiée" en Russie, elle est parvenue à quitter le centre d’hébergement temporaire de Taganrog en faisant valoir qu’un ami, à proximité, pourrait l’héberger avec ses enfants. Elle a réussi à rejoindre, à pied, la frontière, et retourner en Ukraine.


Les humanités ont pu consulter un autre témoignage, diffusé sur les réseaux sociaux. Il s’agit là d’un jeune homme qui a cherché par ses propres moyens à s’enfuir de Marioupol. A plusieurs reprises, son chemin a été barré par des soldats russes, qui lui confisquent finalement des papiers et le contraignent, après interrogatoire et vérification des effets personnels, à monter à bord d’un bus avec d’autres « refugiés ». Là encore, destination inconnue. « Quelle que soit notre opinion à ce moment-là, nous sommes tous restés silencieux. Tout le monde savait qu'il était dangereux d'être suspicieux, qu’il ne fallait pas faire de mouvements brusques, ne pas regarder dans les yeux, ne pas regarder dans la rue... », confie ce jeune homme. « Une fois arrivés au camp de filtration, on nous a dit qu’il fallait signer un formulaire de déclaration pour avoir droit à un statut de réfugié en Russie. On nous a aussi dit qu’en payant, on pourrait acheter le droit à un séjour temporaire, plus favorable que ce statut de réfugié. Mais personne ne savait si c'était vrai ou non, il n'y avait aucune communication officielle. »


A cette heure, on ignore tout de ce fameux document qu’auraient dû signer des personnes évacuées de Marioupol pour avoir statut de "réfugiés". On imagine aisément que Moscou saura s’en servir pour démentir les accusations de déplacements forcés et de déportations. Il faut imaginer, en outre, l’état psychologique de personnes ayant survécu à un mois de bombardement quotidiens et terrées dans des abris souterrains, privées d’eau et de nourriture : la plupart n’avaient sans doute pas la force d’opposer quelque résistance que ce soit. D’autant qu’elles ont pu être trompées : dans son témoignage, le jeune homme parle d’au moins un campement militaire avec des tentes de la Croix-Rouge. Or, la Croix-Rouge dément formellement avoir participé à ces « évacuations ». Au point où l’on en est, on peut penser que l’armée russe a fort bien pu être amenée à usurper l’image de la Croix-Rouge.

Quoiqu’il en soit, « ces personnes n’ont pas eu le choix d’évacuer vers un endroit plus sûr en Ukraine » déclare Tatyana Lokshina, directrice associée de la division Europe et Asie centrale de l’ONG Human Rights Watch : « Beaucoup se sont retrouvés dans une situation où leur seul choix était de se retrouver Russie ou de mourir alors que les bombardements devenaient plus intenses ».

« En vertu du droit international », ajoute-t-elle, « le déplacement ou le transfert forcé ne signifie pas nécessairement que des personnes ont été forcées de monter dans un véhicule avec une arme à feu, mais plutôt qu’elles se sont retrouvées dans une situation qui ne leur laissait pas le choix. » Selon la Convention de Genève, « les déplacements forcés individuels ou massifs, ainsi que les expulsions de personnes protégées du territoire occupé, sont interdits, quel que soit leur motif ».


Jean-Marc Adolphe


Complément d'information


En dehors de la ville de Taganrog, déjà mentionnée, un deuxième « point de chute » de « réfugiés » ukrainiens en Russie (essentiellement des femmes et des enfants) est localisé à Vladimir (en russe : Владимир), une ville d’environ 350.000 habitants, située à 180 km à l'est de Moscou). Un média local, provladimir.ru, confirme dans un article publié ce 22 avril ce qui n’était jusqu’alors qu’une rumeur. Ce journal informe que la ville a reçu du gouvernement régional un soutien financier d’environ 13 millions de roubles (environ 15.000 €) pour l’hébergement et la nourriture des « citoyens qui ont été forcés de quitter le territoire de l’Ukraine, la République populaire de Donetsk, la République populaire de Lougansk » [républiques autoproclamées]. L’article indique que 228 personnes, dont 69 enfants sont logées dans un « hôtel » (l’hôtel Avlad, photo ci-dessus), où, naturellement, « toutes les chambres doubles ont été rénovées avec de nouveaux meubles, télévisions et réfrigérateurs », plus « une salle de jeux pour enfants, des entrepôts avec des articles essentiels gratuits, des aliments pour bébés, des produits d’hygiène personnelle, des vêtements et des chaussures, une buanderie avec des machines à laver », et que sont fournis « trois repas chauds par jour ». Bref, le paradis. Le même article de provladmir.ru indique toutefois qu’à la date du 19 avril, est arrivé un nouveau groupe de « réfugiés » du Donbass et de l’Ukraine. La région de Vladimir accueillerait aujourd’hui « environ 2.000 réfugiés ukrainiens ». (Source : https://provladimir.ru/.../vladimir-poluchil-13.../)

Questions subsidiaires : - Pourquoi ces « réfugiés » ne peuvent-ils pas communiquer et donner de leurs nouvelles à leurs familles restées en Ukraine ? - -Dans une photo publiée par provladimir.ru, on voit des employées de la Croix-Rouge russe qui semblent assister l’enregistrement des personnes. Pourquoi la Croix-Rouge ne communique-t-elle pas sur la localisation et le sort de ces « réfugiés » ? - Environ 2.000 personnes à Vladimir, entre 5 à 6.000 à Taganrog… On est loin des plus de 500.000 « réfugiés » ukrainiens qui seraient d’ores et déjà en Russie (sur ce point, les chiffres de l’ONU et ceux de Moscou concordent). Où sont les autres ?

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