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Dans la Hongrie d’Orbán, la culture sous boisseau

Une installation lors du festival « Kőbánya Underground : Festival of Light, Sound and Space », au sein de « Sörgyár, Kőbánya »,

le grand complexe brassicole historique du 10ᵉ arrondissement de Budapest (quartier de Kőbánya), cœur de l’industrie hongroise

de la bière depuis le 19ᵉ siècle. Le festival Kőbánya Underground transforme pendant une semaine le système de caves en laboratoire

d’art contemporain : installations lumineuses, œuvres sonores, performances et visites guidées dans le labyrinthe souterrain,

avec participation d’étudiants des écoles d’art hongroises (MOME, Université des beaux‑arts, Université de Pécs) et

d’artistes étrangers. Photo issue de la page Facebook de György Szabó.


Partira ? Partira pas ? Le résultat des élections législatives en Hongrie, ce dimanche 12 avril 2026, décidera du sort de l’ultranationaliste Viktor Orbán, dont le parti Fidesz a fait de la culture l’un des laboratoires de son projet "illibéral".

les humanités, ça n'est pas pareil.

Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : 


Fondé en 1998 dans une ancienne sous-station électrique du district IX de Budapest, le Trafó House of Contemporary Arts est devenu, sous la direction de György Szabó, l'un des lieux de référence du spectacle vivant en Europe centrale. Danse contemporaine, théâtre expérimental, arts visuels, musique de création — le lieu attire les grandes compagnies internationales et offre une vitrine aux artistes hongrois indépendants dans un pays où il n'existe pratiquement aucun marché privé pour les arts.



En janvier 2012, la mairie de Budapest, déjà alignée sur le Fidesz (le parti d'Orban) décide de ne pas renouveler le contrat de György Szabó. La décision suscite une vague de solidarité internationale sans précédent : des centaines d'artistes et de programmateurs du monde entier signent une pétition publiée sur le blog Solidarity with Szabó's Trafó (ICI). Des voix venues de toute l’Europe, et même au-delà, s'élèvent pour dénoncer « une erreur » et « une honte ». « Ce choix appauvrit la Hongrie culturellement, nationalement, et en termes de prestige international », écrit l'une des signataires.


L'éviction de György Szabó Szabó n'est pas un incident isolé. Elle intervient dans le même temps que la nomination, à la tête du Nouvel Théâtre (Új Színház) de Budapest, de György Dörner — acteur connu pour ses positions d'extrême droite et son ralliement au Fidesz. Ce dernier promet un théâtre exclusivement voué au « drame national hongrois », qui « déclarera la guerre au monde du spectacle libéral ». Des manifestations rivales éclatent devant l'établissement en février 2012. La communauté juive hongroise dénonce publiquement « une avancée des cercles d'idéologie nazie ».


György Dörner, acteur connu pour ses positions d’extrême droite et directeur du Nouveau Théâtre de Budapest, proche des milieux nationalistes radicaux, qui promettait de rebaptiser la salle, de bannir les auteurs étrangers et de « déclarer la guerre au monde du spectacle libéral » au profit d’un théâtre de « drame national hongrois ».
György Dörner, acteur connu pour ses positions d’extrême droite et directeur du Nouveau Théâtre de Budapest, proche des milieux nationalistes radicaux, qui promettait de rebaptiser la salle, de bannir les auteurs étrangers et de « déclarer la guerre au monde du spectacle libéral » au profit d’un théâtre de « drame national hongrois ».

Reconduit en 2022 pour un nouveau mandat de cinq ans, jusqu’en janvier 2027, György Dörner a mis en œuvre ses visées ultra-nationalistes. L’ouverture à la création internationale, aux écritures expérimentales ou critiques a complètement disparu. Il programme en revanche des auteurs controversés comme István Csurka, figure de l’extrême droite antisémite (1), Albert Wass ou József Nyírő, déjà au cœur des batailles mémorielles.


En même temps que György Dörner, toute une série de « loyalistes » Fidesz sont nommés à la direction de grands musées, théâtres, fonds culturels et administrations, consolidant un contrôle politique sur les principales institutions.

 

Après le limogeage de György Szabó en 2012, le Trafó a pu, de son côté, s’appuyer sur des réseaux européens comme Circostrada (cirque contemporain et arts de rue), des plateformes de diffusion (danse, jazz, scènes contemporaines) et la Fondation Anna Lindh pour maintenir des coproductions, des tournées et une visibilité internationale, même dans un environnement national de plus en plus contrôlé.


En janvier 2025, le Trafó a tourné une nouvelle page sous contrainte. Une nouvelle équipe, dirigée par Erdődi Katalin (directrice générale) et Böröcz Judit (responsable de la programmation), a pris la succession de la direction en place. A charge pour cette nouvelle équipe d’aller sillonner des régions rurales de Hongrie pour y créer des rencontres autour de l’art contemporain, avec un bus itinérant… Le projet est soutenu par le Prix européen Art Explora – Académie des beaux‑arts, qui en finance le déploiement, et s’inscrit dans une logique de « critique culturelle itinérante » (vidéo ci-dessous)



Contrôle par le financement


La prise de contrôle des institutions culturelles hongroises ne s'opère pas par décret brutal mais par une série de mécanismes législatifs et financiers soigneusement articulés, que le rapport Systematic Suppression: Hungary's Arts & Culture in Crisis, publié en mars 2022 par l'Artistic Freedom Initiative en partenariat avec UC Berkeley et l'Institut Harriman de Columbia, documente avec précision (PDF ci-dessous, en anglais, 72 pages).



Le levier budgétaire. En 2019, le Fonds national de la culture (NKA), principale source de financement public pour les arts indépendants, est réformé pour placer sa gestion sous contrôle gouvernemental direct. Ce faisant, le gouvernement s'arroge un droit de regard sur chaque subvention accordée, transformant les aides publiques en instrument de discipline politique.Le levier des nominations. Des « loyalistes » du Fidesz sont placés à la tête des institutions clés. La nomination de György Dörner au Nouveau Théâtre de Budapest, évoquée ci-dessus, en constitue l'exemple le plus éclatant : le maire de Budapest, István Tarlós, passe outre un avis de commission qui recommandait le directeur sortant à six voix contre deux. À l'Opéra national, le directeur Szilveszter Ókovács annule en 2018 quinze représentations de Billy Elliot après des attaques de la presse pro-gouvernementale — le quotidien Magyar Idők ayant qualifié le spectacle de « propagande gay pointue et décomplexée » — sans jamais invoquer de directive officielle.


Le levier législatif. En 2025, la loi dite de « Transparence de la vie publique » soumet les organisations recevant des financements étrangers à une surveillance accrue et leur fait courir le risque d'amendes ou d'interdictions si elles sont jugées menaçantes pour la « souveraineté nationale ». Pour les institutions culturelles dépendant de subventions de l'Union européenne ou de fondations internationales, c'est une menace existentielle. L'Alliance européenne des académies a déposé des plaintes formelles contre ce texte, tandis que des manifestations de masse à Budapest ont exprimé l'opposition du secteur culturel.


L'autocensure, arme ultime


Le résultat le plus durable du système Orbán n'est pas la censure directe (celle-ci reste rare et juridiquement risquée) mais l'autocensure généralisée qu'il induit. « Il n'y a pas besoin de censure officielle, puisque ce processus garantit automatiquement le contenu idéologique adéquat », résume l'historienne de l'art hongroise Edit András, citée dans le rapport de l'Artistic Freedom Initiative. La formule dit tout : le système se régule seul, et l'État peut se targuer d'une liberté formelle qu'il a rendue substantiellement vide.


Les programmes scolaires constituent un terrain d'observation particulièrement révélateur. Les œuvres d'Imre Kertész — Prix Nobel de littérature 2002, survivant d'Auschwitz et de Buchenwald — ainsi que celles du romancier Péter Esterházy, critique déclaré du régime, ont été retirées des curricula nationaux. À leur place ont été introduits Josef Nyírő, membre du Parti des Croix fléchées (2), et Albert Wass, condamné pour crimes de guerre. La réécriture de la mémoire littéraire nationale est complète.


L'exode confirme l'étouffement. Selon les données d'Eurostat, le nombre d'étudiants hongrois inscrits dans des universités européennes hors Hongrie a augmenté de 83,5 % entre 2013 et 2022. Plus de 700 000 Hongrois vivent aujourd'hui à l'étranger, soit plus de 7 % de la population. Parmi les émigrants, 80 % ont moins de 40 ans et un tiers sont diplômés du supérieur (le double de la proportion nationale). Cette hémorragie concerne les créateurs comme les autres : ceux qui restent savent ce que leur coûterait de ne pas faire profil bas.


La résistance, fragile et inventive


Face à cette emprise, la résistance existe — contrainte de se déployer souvent dans les marges ou à l'international pour survivre financièrement.


L'occupation de l’Université d’art dramatique et cinématographique, en 2020.
L'occupation de l’Université d’art dramatique et cinématographique, en 2020.

En 2020, étudiants et enseignants de l’Université d’art dramatique et cinématographique (SZFE) ont occupé leur bâtiment contre la mise sous tutelle d’une fondation proche du pouvoir. Ils ont ensuite créé une structure autonome, FreeSZFE, pour continuer l’enseignement hors des cadres contrôlés par l’État.En 2024-2025, l'acteur culturel Béres András a fédéré artistes et responsables d'institutions autour d'une proposition concrète : la création d'un fonds culturel indépendant et l'instauration de tables rondes permanentes entre société civile et gouvernement. L'initiative n'a pas abouti à une réforme, mais elle a structuré un réseau de solidarité que les autorités ne peuvent ignorer.

 

De nombreux lieux et collectifs (théâtres indépendants, espaces autogérés, festivals locaux) apprennent à diversifier leurs financements – petites bourses étrangères, crowdfunding, coopérations européennes – pour rester critiques sans dépendre totalement de l’État. Certains choisissent délibérément des statuts associatifs ou des modèles coopératifs qui limitent leur vulnérabilité face aux nominations politiques, au prix d’une grande précarité.


Après le 12 avril : l'heure des comptes


Les élections législatives hongroises, ce 12 avril 2026, constituent un tournant potentiel sans précédent depuis seize ans. Les derniers sondages indépendants donnent au parti Tisza de Péter Magyar une avance de 20 à 21 points, avec une projection de majorité des deux tiers à l'Assemblée nationale. Pour le secteur culturel, un changement de gouvernement ne serait cependant pas une solution immédiate. Quinze ans de nominations loyalistes, de réformes législatives et de conditionnement financier ne se défont pas en une mandature.


La question posée par les milieux artistiques est aussi celle du temps et des moyens : les milliards d'euros de fonds structurels européens actuellement gelés par Bruxelles en raison des manquements à l'État de droit pourraient-ils, en cas de déblocage, irriguer un secteur culturel reconstruisant son indépendance ?


Dominique Vernis


NOTES


(1). István Csurka est largement décrit par les organismes juifs et la presse internationale comme un dirigeant d’extrême droite aux positions ouvertement antisémites, notamment à la tête du parti MIÉP, qu’il a fondé en 1993. Il a diffusé des théories complotistes sur une supposée « exploitation » des Hongrois par les Juifs et évoqué un complot juif piloté depuis New York et Tel-Aviv, ce qui lui a valu d’être qualifié de politicien hypernationaliste et antisémite par le New York Times.


(2). Le Parti des Croix fléchées est le principal parti fasciste hongrois des années 1930‑1940, dirigé par Ferenc Szálasi. Fondé en 1935 et réorganisé en 1939, il défend un « hungarisme » national‑socialiste : ultranationalisme, culte de l’agriculture, anticapitalisme, anticommunisme et antisémitisme radical. Porté au pouvoir par le coup d’État d’octobre 1944 sous occupation allemande, il gouverne la Hongrie jusqu’en avril 1945 et organise déportations et massacres de dizaines de milliers de Juifs, notamment à Budapest.


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1 commentaire


wilputte.brigitte
il y a 4 heures

Superbe coup de projecteur sur un pays et d'autant sa culture ne m'étaient pas familiers! On attend ce soir, le 12 avril... Cet article me fait aussi penser au superbe film "The Wave" , qui relate la résistance de la radio "indépendante" un peu avant le Printemps de Prague.

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