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Les cent mille mineurs qui défièrent Hitler

A gauche : dans le basin houiller du Nord-Pas-de-Calais, des mineurs au travail sous la surveillance de la Wehrmacht.

© Archives départementales du Pas-de-Calais. A droite : sommation signée le 3 juin 1941 par le général Niehoff, qui dirigeait l’Oberfeldkommandantur 670 de Lille, rattaché au commandement militaire allemand de Bruxelles © Archives nationales – série 72 AJ


C’était il y a quatre-vingt-cinq ans. En mai 1941, cent mille mineurs du Nord–Pas-de-Calais osent la grève contre l’occupant nazi et le patronat houiller, offrant à la France son premier grand acte de résistance de masse. Huit décennies plus tard, cette insurrection ouvrière, payée en fusillades et en déportation à Sachsenhausen, demeure largement occultée.

les humanités, ça n'est pas pareil.

Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : 


« Seule la classe ouvrière dans sa masse aura été fidèle à la France profanée. »

(François Mauriac, novembre 1941, publié dans son Cahier noir,

aux Éditions de Minuit clandestines, en 1943.)

 

Il y a quatre-vingt-cinq ans, dans les brumes du bassin minier du Nord–Pas-de-Calais, quelque chose d’impensable se produisit. En pleine occupation nazie, sous la botte d’une Wehrmacht qui avait réglé son compte à la France en quelques semaines et pourchassait sans merci toute résistance, cent mille mineurs stoppèrent leur travail. Du 27 mai au 10 juin 1941, la plus grande grève de l’Europe occupée paralysa les puits de charbon d’une région que les Allemands considéraient comme vitale pour leur machine de guerre. Ce fut le premier acte de résistance collective de masse en France, et il reste, pour une large part, l’un des plus méconnus et des moins enseignés.

 

Pour comprendre ce qui se joua au printemps 1941, il faut mesurer l’étau dans lequel vivaient les hommes et les femmes du bassin minier depuis la capitulation de juin 1940. Le Nord–Pas-de-Calais n’appartenait pas à la France occupée ordinaire. Rattaché au commandement militaire allemand de Bruxelles, administré par l’Oberfeldkommandantur 670 de Lille sous l’autorité du général Niehoff, ce territoire avait été désigné comme « zone interdite ». Coupé du reste du pays, il vivait directement sous les ordres du Reich.

 

La pénurie alimentaire y était criante. L’hiver 1940–1941 avait été celui de la disette. Les cartes de rationnement ne suffisaient pas. Le marché noir existait, mais hors de portée de la grande majorité des familles de mineurs. Pendant ce temps, les compagnies houillères – qui extrayaient chaque jour jusqu’à 93 000 tonnes de charbon pour l’Allemagne hitlérienne – avaient transformé l’occupation en aubaine patronale. Les journées de travail furent allongées, les pauses supprimées, les salaires bloqués, les jours de congé disparurent. Pire : les directions des mines entreprirent de remettre en place le système Bedaux de chronométrage et de paiement à la tâche individuel (1), effaçant méthodiquement les acquis du Front populaire. Au fond du puits comme dans les corons, la colère montait.


La grève ne surgit pas de nulle part. Ce ne fut pas une action spontanée. Depuis plus d’un an, le PCF clandestin se réorganisait et avait débuté ses actions d’agitation militante. Le dirigeant communiste en charge de ce secteur, Auguste Lecœur (2), connaissait bien la situation. Fils de mineur du Pas-de-Calais, il était descendu pour la première fois au fond, au puits 4 de Bruay, le jour de ses 13 ans. Le 1er mai 1941 déjà, des drapeaux rouges et des drapeaux tricolores flottaient accrochés aux fils électriques, des milliers de tracts avaient été distribués et des cahiers de revendications rédigés dans tout le bassin minier. La décision des patrons des houillères de rétablir le système Bedaux mit la colère à ébullition.


La fosse de Dahonay, concession de Dourges. Photo d'archives. DR. Nury / Musée de la Résistance nationale, Champigny


Le 26 mai 1941, dans la maison de Michel et Madeleine Brûlé, à Hénin-Liétard, des militants communistes se réunissent. Le lendemain matin, un galibot, Lucien Boulant, coupe l’alimentation des marteaux-piqueurs à la fosse de Dourges. Michel Brûlé présente un cahier de revendications au nom du Comité d’unité syndicale. La grève est partie.


En quelques heures, elle se répand de puits en puits comme une traînée de poudre : Ostricourt, l’Escarpelle, Courrières, Maries. En quelques jours, c’est tout le bassin qui s’arrête. Cent mille mineurs, plus de 80% de la corporation, se joignent au mouvement.

 

Comment une telle mobilisation fut-elle possible dans une région occupée militairement, où le moindre signe de résistance pouvait valoir la mort ? La réponse est à chercher du côté du Parti communiste français, interdit depuis septembre 1939, opérant dans la clandestinité la plus absolue.

 

Dès l’été 1940, Martha Desrumaux, dirigeante du PCF, avait réuni secrètement plusieurs responsables communistes dans le Douaisis pour organiser la lutte des mineurs. Le charbon, comprenait-elle, était le nerf de la guerre allemande. Vingt mille exemplaires d’un cahier de revendications furent imprimés clandestinement ; quinze mille parvinrent dans les corons et les fosses.

 

Le retour, fin octobre 1940, d’Auguste Lecœur dans le Pas-de-Calais accéléra la mobilisation. Rompu aux combats antifascistes en Espagne, il mit sur pied avec Julien Hapiot un réseau serré de militants implantés dans chaque secteur du bassin minier. Une série de grèves perlées éclata en janvier puis en mars 1941, testant les capacités de résistance de la corporation et les réactions de l’occupant, avant de préparer le grand affrontement de mai.

 

Le 27 mai, depuis Lens où un comité central de grève était réuni, le PCF lança le mot d’ordre général, envoyant des agents de liaison munis de consignes et de cahiers-modèles de réclamations dans l’ensemble du bassin (3).

 

Le patronat des mines : une autre face de la collaboration


L’attitude des directions des compagnies minières pendant ces événements mérite qu’on s’y arrête. Car elle révèle une autre face de la collaboration – non plus seulement celle des politiciens de Vichy, mais celle du grand patronat industriel.

 

Dès que la grève éclata à la fosse de Dourges, la direction de la compagnie transmit aux autorités policières françaises et au président de la Chambre des houillères une liste des meneurs identifiés. La police française la reçut bien avant les Allemands. Pour ce patronat, la grève était l’occasion de se venger des avancées syndicales de 1936, d’écraser la CGT et d’asseoir son autorité absolue sur une main-d’œuvre réquisitionnée, c’est-à-dire légalement enchaînée à son poste. La Gestapo n’aurait pas pu obtenir seule les noms des grévistes : ce sont bien les patrons des mines qui les fournirent.

 

Ce faisant, le patronat des houillères accomplissait un double acte : il servait la machine de guerre du Reich en livrant ses propres ouvriers à la déportation, et il tentait d’anéantir pour longtemps toute capacité d’organisation ouvrière dans le bassin minier.


Vue depuis la Tour A du camp de concentration d’Oranienbourg-Sachsenhausen, au moment de sa libération, en mai-juin 1945.

Plus de 200 grévistes du bassin minier de Pas-de-Calais y furent déportés, le 23 juillet 1941.

Photo d'archives / Maison du mémorial de la conférence de Wansee


Le premier convoi massif de déportation vers un camp de concentration au départ de la France


La réaction de l’occupant fut d’une brutalité à la hauteur du défi. Dès le 3 juin, le général Niehoff fit placarder partout des affiches sommant les mineurs de reprendre le travail, et annonçant la condamnation de onze grévistes à cinq ans de travaux forcés et de deux femmes à des peines de deux et trois ans. La grève se poursuivant, les troupes occupèrent les puits. Les cafés, cinémas et lieux publics furent fermés, les rassemblements interdits, le paiement des salaires suspendu, les cartes de ravitaillement supprimées. L’état de siège fut proclamé le 6 juin.

 

Les arrestations se multiplièrent. Au total, 700 mineurs furent appréhendés, la plupart sur la base des listes fournies par les directions patronales et les préfets. Entre le 28 mai et le 20 juin, 273 hommes furent envoyés à la forteresse de Huy, en Belgique occupée. Le 23 juillet 1941, 244 d’entre eux montèrent dans des wagons à bestiaux en gare de Liège, en direction du camp de concentration d’Oranienbourg-Sachsenhausen, près de Berlin. Ce fut le premier convoi massif de déportation vers un camp de concentration au départ de la France. À Sachsenhausen, environ la moitié des déportés périrent.


Dans les mois suivants, la répression se poursuivit. Des dizaines de mineurs furent fusillés, traqués de la fin de la grève jusqu’en octobre 1941. Parmi ces héros, Julien Hapiot, l’un des organisateurs de la grève, fut fusillé à la citadelle d’Arras en septembre 1943.

 

Il serait injuste de raconter cette grève sans évoquer deux acteurs souvent passés sous silence lorsque cet épisode, le plus important de tous les territoires européens occupés, est raconté. Les femmes de mineurs, d’abord. Elles jouèrent un rôle déterminant dans la poursuite du mouvement. Chaque matin, avant la prise de poste, elles arpentaient les corons, formaient des cortèges, participaient aux piquets de grève aux entrées des fosses, décourageant – physiquement s’il le fallait – les mineurs tentés de céder. Elles manifestèrent devant les bureaux des compagnies à Liévin, à Hénin-Liétard, à Billy-Montigny. Des centaines furent arrêtées. Certaines furent emprisonnées.


Les mineurs polonais, ensuite. Immigrés dans le bassin pour combler les besoins de main-d’œuvre après la Première Guerre mondiale, ils représentaient la majorité de la population dans de nombreuses communes de l’ouest du bassin minier. Le mot d’ordre de grève trouva chez eux un écho immédiat et passionné : défier l’occupant nazi, c’était venger à la fois la France et la Pologne, doublement occupées. Ils participèrent massivement à la grève et aux équipes armées qui en protégèrent la diffusion. Trois ans plus tard, beaucoup contribuèrent à la libération des communes du bassin minier.

 

Pourquoi cette histoire est-elle occultée ?


Malgré la répression, la grève n’aura pas été vaine. Confrontées à une paralysie durable de la production de charbon – denrée vitale pour leur économie de guerre –, les compagnies minières finirent par consentir des augmentations salariales et la mise en place d’un service d’approvisionnement des corons. Ce fut peu, mais c’était la preuve que, même sous l’Occupation, même face à la terreur, la lutte collective pouvait arracher des résultats concrets.

 

Sur le plan symbolique et politique, la signification fut immense. Au printemps 1941, alors que la majorité des partis politiques français avaient capitulé devant Vichy, cent mille hommes et femmes avaient dit non. Ils avaient prouvé que la résistance de masse était possible. Ils avaient démontré que les classes laborieuses, celles que l’on avait voulu museler depuis juin 1940, n’avaient pas abdiqué. La machine de guerre hitlérienne fut, un temps, privée d’une partie décisive de son approvisionnement en électricité et en charbon. Et le régime de Vichy, dont les préfets et les policiers avaient servi de courroie de transmission pour la répression, révéla sa vraie nature aux yeux de tous : un instrument de la domination nazie sur les Français.

 

Pourquoi cet anniversaire reste-t-il si peu célébré ? Pourquoi les cent mille mineurs du Nord–Pas-de-Calais demeurent-ils des héros dont les noms ne figurent pas dans les manuels scolaires ?

 

La réponse est peut-être là, dans la gêne que cette histoire provoque. Elle dit trop clairement le rôle du patronat industriel dans la collaboration. Elle remet en lumière le PCF clandestin comme organisateur de la première résistance de masse, alors que la doxa ne le fait entrer dans la Résistance qu’à la suite de l’agression nazie contre l’URSS, le 22 juin 1941. Comme l’écrivait le grand historien Lucien Febvre, dans Combats pour l’histoire (Armand Colin, 1953) : « Comprendre, c’est compliquer. C’est enrichir en profondeur. »

 

Michel Strulovici

 

NOTES


(1). Mis au point par le consultant franco-américain Charles Bedaux, ce système de « rationalisation » chronomètre chaque geste pour fixer un rendement « normal » et paye l’ouvrier en fonction de sa vitesse d’exécution, renforçant la pression sur les corps et les salaires.

 

(2). Combattant en Espagne républicaine, il rentre en France et, dès octobre 1940, reconstruit clandestinement le PCF dans le bassin minier occupé. Cerveau organisateur de la grande grève de mai–juin 1941, il coordonne les cent mille mineurs depuis Lens au péril de sa vie. Après la Libération, il devient sous-secrétaire d’État au Charbon et l’un des dirigeants nationaux du parti. Mis en cause lors des purges internes des années 1950, il est exclu du PCF en 1954, rupture douloureuse qui marquera définitivement sa trajectoire politique.

 

(3). Voir le documentaire Oser la grève sous l’Occupation : mai–juin 1941, produit par Real Productions en 2016 (disponible en VOD sur Capuseen.com, ICI). Voir également Yves Le Maner et Étienne Dejonghe, Le Nord–Pas-de-Calais dans la main allemande (1940–1944), publié en 1999 aux éditions La Voix du Nord.


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2 commentaires


isabellefrancaix
il y a 2 heures

Merci Michel !

Je suis née dans le Nord, à Somain et j'ai habité Aniche, dans le bassin minier. J'étais très curieuse de ce passé pas si lointain. Je n'avais pas 10 ans et posais déjà mille questions : la mine, la guerre, la silicose... Étrangement, aucun des anciens mineurs survivants n'a jamais voulu me raconter cette période. "C'est pas pour tes oreilles, min tiot. T'as la vie devant toi." Ils ne parlaient pas de leur histoire en ma présence (et pas même entre eux je crois). Ils fumaient des Gauloises bleues en crachant leurs poumons. J'aimais bien les ravines de leur visage et la tristesse profonde dans leurs yeux pourtant facétieux.

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yanitz2018
yanitz2018
il y a 3 heures

Merci Michel Strulovici pour le récit de la grève méconnue.

Oui, l'ombre du pacte germano-soviétique pèse lourdement sur les événements relatés.

Le destin d'Auguste Lecœur (note 2) au sein du PCF n'étonnera personne. Il a combattu en Espagne avec les Brigades Internationales (impardonnable !!!)

Lors de la grève qu'il organise en 1941 : " ... Lecœur conserve pendant toute cette période une certaine indépendance par rapport à la direction parisienne : dans les articles qu'il rédige pour l'Enchaîné du Pas-de-Calais, il associe toujours la lutte contre les Compagnies minières, Vichy et les « collabos » à un refus de l'occupant, alors que l'édition du même journal dans le département du Nord élude la dimension patriotique de la grève. ... " Tiens tiens ... u…


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