Danse : la braise des disparus

Régis Huvier. Planche contact issue de l'exposition présentée au festival C'est comme ça.
Au festival C’est comme ça, à Château-Thierry, une exposition fait ressurgir les archives du chorégraphe Régis Huvier, tandis que Daniel Larrieu prête sa voix au « peuple des disparus » des années sida. Deux gestes pour soustraire des vies à l’oubli et raviver une mémoire qui brûle encore.
les humanités, ça n'est pas pareil.
Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût :
T’es mort ou pas cap !, disait-il en 1994. Un an plus tard, il était mort. À 29 ans. Régis Huvier était un « petit gars de la campagne » devenu danseur et chorégraphe. Qui s’en souvient aujourd’hui ?
« Comme un paquet étiqueté “fragile”, Régis Huvier a ses hauts et ses bas », écrivait Rosita Boisseau en 1994 dans la revue de la Biennale de danse du Val-de-Marne, Adage :
« En haut : révolte, provocation, gouaille et mots crus. En bas : nostalgie de l’enfance, soif d’amour, solitude. Entre les deux, son cœur balance et ses spectacles jouent au yoyo. Scènes de ménage, album de famille en mille morceaux, ses tranches de vie secouées tirent au noir le portrait des gens ordinaires. Et s’ils crient trop fort, c’est par pudeur de sentiments et que ça urge de décrocher le bonheur. Régis Huvier nous tend un miroir grossissant de nos petites misères et grandes avanies. Rire (jaune) et chair de poule (quel poison la vie), un pêle-mêle d’émotions contrastées soufflé par une danse fantasque et faussement désordre. Avec sa bande de zouaves mal attifés qui n’hésitent pas à s’enlaidir pour la bonne cause, Régis Huvier tord le cou aux bonnes manières de la danse contemporaine et milite pour la tolérance, la différence et le populaire. »

Régis Huvier. Photo DR
À propos de sa dernière pièce, Maltitude, peu avant sa disparition en 1995, Régis Huvier écrivait : « Écouter. Écouter, raconter ces bribes de vie, histoires qui ont appartenu à nos parents et qui, aujourd’hui, nous rapprochent et éloignent. Sentiments confus et confondus d’un dialogue maladroit mais plein de tendresse et d’amour... La voix de mon père, de ma mère, je les écoute avec ma peau, mon sang, mes muscles et je ressens sensiblement le sens de ma vie. » (1)
C’est cela qu’on aimait chez Régis Huvier : l’art de ne pas tricher, d’être comme ça et pas autrement, de ne pas renier ses origines rurales et populaires, quand la danse contemporaine commencer à se la péter un peu, quand même. Comme l’écrivait encore Rosita Boisseau : « Il aime les gens et ça se voit, avec un gros faible pour les beautés décalées, les étranges, les “qui ont toujours quelque chose qui cloche” ».
Formé à la danse, au collège puis au lycée par un professeur militant de l’éducation populaire qui sut inviter à Nogent-l’Artaud Carolyn Carlson ou encore Françoise et Dominique Dupuy, Régis Huvier a poursuivi sa formation au Centre national de danse contemporaine d’Angers, avant de signer ses premiers engagements professionnels dans les compagnies de Jean-Claude Gallotta et de Jean Gaudin. En 1986, il fonde aux côtés de Joëlle Rollet et Véronique Rousseau sa compagnie, L’Arrache-Cœur.

Cherche pas y a moi, chorégraphie de Régis Huvier, prix de l’humour au Concours Volinine en 1993.
Centre national de la danse, fonds Jean-Marie Goureau.
Tombés des nues (créé en 1987 à L’Etoile du Nord), Et ils barjottent (créé en 1992 lors des journées Danse dense de Pantin et primé aux Bancs d’essai internationaux en 1993), Cherche pas y a moi (prix de l’humour et de l’interprétation au Concours Volinine en 1993), puis T’es mort ou pas cap et Maltitude sont venus épater une décennie où l’on ne parlait pas encore d’émergence. Après Hideyuki Yano en mars 1988 et Dominique Bagouet en décembre 1992, Régis Huvier a été l’un des nombreux artistes emportés par le SIDA.
Bien qu’ayant alors « marqué la scène contemporaine », son nom avait quasiment disparu des tablettes, trente ans après sa disparition (2). C’est à Nogent-l’Artaud, près de son lieu de naissance, que Régis Huvier a refait surface l’an passé, le temps d’une exposition montée avec les moyens du bord au Bidule café, bar associatif logé dans les murs de l’ancienne bibliothèque.
L’initiative n’est pas venue du milieu de la danse mais de la nièce de Régis, Laura Lemeray, qui ne l’a pas connu, mais a découvert toutes ses archives, entreposées dans une armoire familiale : programmes, coupures de presse, photos et vidéos, notes et lettres manuscrites, ainsi que plusieurs nouvelles, totalement inédites.
Laura Lemeray lors de l'exposition consacrée à Régis Huvier, le 24 septembre 2025 au Bidule-café à Nogent-l'Artaud.
Cette exposition, mise en forme par Amélie Villeneuve, est aujourd’hui reprise et amplifiée dans l’espace d’accueil de la salle de spectacles de L’Échangeur, où le festival C’est comme ça la présente jusqu’au 10 octobre. Ce serait bien de ne pas en rester là. Un livre, un site internet ?
Daniel Larrieu en mémoire du « peuple des disparus ».
Régis Huvier appartient au « peuple des disparus » qu’évoque avec pudeur et douleur Daniel Larrieu dans Cold Song : « Pas de chronologie / ni de hiérarchie intime : amis, amants, interprètes ».
Années 1990, « années SIDA ». « Je n’ai jamais souhaité parler de cette période si particulière. Je me suis toujours tu, fort, par pudeur, par prudence, par respect. J’ai avalé les événements sans les transformer, crus et indigestes », écrit Daniel Larrieu. Après s’être « tu, fort », il fallait bien qu’un dire vienne percer la carapace du silence. Ce fut fait, en 2023, sur commande (à l’invitation, plutôt) de Catherine Tsekenis, directrice du Centre national de la danse pour la manifestation Exposé·es en 2023 (3).
Même si une certaine colère l’étreint, une parole n’a nul besoin d’être tonitruante pour être bouleversante. Dans Cold Song, la parole-témoignage de Daniel Larrieu va au plus intime, sans fard, mais sans exhibitionnisme de la douleur. La colère est pourtant bien là, lorsqu’il évoque des choses alors entendues (« c’était bien fait pour lui, qu’il fallait faire gaffe »), lorsqu’il raconte la chambre vide à l’hôpital Saint-Louis où il rend visite à son ami, D : « plus aucune affaire, plus aucune trace », et l’infirmier qui refuse de dire où D a été transporté : « Je ne suis pas de la famille. Ma mâchoire ne se desserre pas ».
Dans Cold Song, Daniel Larrieu s’interroge aussi sur le deuil, et avec Donna J. Haraway et Vinciane Despret (4), sur cette « minute de silence » que l’on observe pour les défunts : « Ils ont besoin que l’on pense à eux comme nous avons besoin de ne pas les oublier. Ils nous relient à notre tissu ancestral » (5).

Daniel Larrieu lors de la lecture de Cold Song, au festival C'est comme ça, le 22 septembre 2026. Photo Adrien Vallée / L’Échangeur.
Assis à une table, à la seule lueur d’une bougie, dans le compagnonnage musical de L’Air du froid, extrait du King Arthur composé par Henry Purcell, Daniel Larrieu a repris au festival C’est comme ça la lecture performée (ou, comme il dit, « perforée ») qu’il avait donnée au CN D en 2023, avant de passer les feuillets du texte dans une broyeuse à papier.
Mais il eût été franchement dommage que la broyeuse ait le dernier mot. Grâce à Christophe Marquis, directeur de L’Échangeur Centre de développement chorégraphique national de Château-Thierry ont désormais écrin de papier. Malgré son titre, Cold Song, en 72 pages parsemées de photographies et de dessins originaux, c’est un ouvrage extraordinairement sensible dont la lecture brûle. La mémoire, surtout lorsqu'elle est vive, peut êre une braise.
Jean-Marc Adolphe
Le festival C'est comme ça, à suivre sur les humanités lundi 12 septembre : Jean-Romuald Fessin / Mickaël Phelippeau ; Tatiana Gueria Nade ; la Nuit de la danse...
NOTES
(1). Maltitude était interprété par Séverine Bost, Christine Corday et Véronique Rousseau, avec une musique de Morton Potash et des lumières de Nicolas Barbiéri. La pièce comportait des « témoignages » d’Anne-Marie Rousseau, d’André Corday et de Suzanne Bost, dits par Rachel Matéis.
(2). Il faut toutefois signaler qu’à la Maison des Métallos, dans le 11ᵉ arrondissement de Paris, l’ancienne salle 2 porte désormais le nom de Régis Huvier. Elle a été inaugurée le 17 octobre 2025, en hommage au danseur et chorégraphe (1966–1995), trente ans après sa disparition.
(3). Manifestation organisée du 9 mars au 13 mai 2023 au CN D à Pantin en écho à l’exposition du Palais de Tokyo, à partir du livre d’Élisabeth Lebovici, Ce que le sida m’a fait.
(4). Donna J. Haraway et Vinciane Despret sont deux penseuses dont les travaux se rejoignent autour des relations : celles qui nous constituent, entre humains et autres êtres vivants, mais aussi celles que nous continuons à entretenir avec les morts. Penseuse féministe américaine, Donna Haraway interroge les rapports entre sciences, techniques, humains et autres espèces. Une idée importante de son travail est que nous ne vivons ni ne pensons seuls : nos existences se fabriquent avec celles des autres. Son expression « rester avec le trouble » résume une démarche : ne pas chercher à effacer les contradictions ou à se placer au-dessus d’une situation, mais apprendre à vivre et à agir au milieu de relations complexes. Philosophe et psychologue belge, travaillant notamment sur les comportements animaux, Vinciane Despret est l’autrice d’Au bonheur des morts. Récits de ceux qui restent, paru en 2015 à La Découverte. Elle y enquête sur les façons dont les morts continuent d’entrer dans la vie des vivants : à travers des récits, des gestes, des engagements et des pratiques qui prolongent ou transforment les liens.
(5). Daniel Larrieu, propos recueillis par Rosta Boisseau, préface à Cold Song, édition L’Échangeur / CN D, 2026, 11 € (ICI)





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