Deb Haaland, gouverner sur les terres de ses ancêtres

Deb Haaland, gouverneure du Nouveau-Mexique nouvellement élue lors du scrutin du 3 novembre 2026,
dans une photo prise à Albuquerque, le 12 juin 2023, alors qu’elle était secrétaire à l’Intérieur de l'administration Biden.
Photo Roberto E. Rosales / AP
Elle a mis au moins 250 ans pour en arriver là. Mais le 3 novembre dernier, Deb Haaland est entrée dans l’Histoire : première femme autochtone élue gouverneure d’un État américain, elle s’apprête à diriger le Nouveau-Mexique, sur les terres de ses ancêtres. De la précarité aux responsabilités fédérales, trois entretiens éclairent son parcours, sa conception du pouvoir et ses engagements. Avec, à l’horizon, une contradiction majeure : comment défendre la terre dans un État qui dépend des revenus du pétrole et du gaz ?
les humanités, ça n'est pas pareil.
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Nouveau-Mexique : une terre de contrastes
Son nom vient de l’espagnol Nuevo México : au XVIe siècle, les explorateurs espéraient trouver dans ces terres du nord un nouvel équivalent du riche territoire des Mexicas, le peuple dominant de l’Empire aztèque. L’appellation précède donc de plusieurs siècles l’indépendance du Mexique, proclamée en 1821. Dans le Sud-Ouest des États-Unis, le Nouveau-Mexique compte quelque 2,1 millions d’habitants. Cinquième État américain par sa superficie, ce vaste territoire reste peu peuplé. Près de la moitié de ses habitants sont hispaniques ou latinos ; environ 12% se déclarent amérindiens ou autochtones d’Alaska, sans autre appartenance raciale. Cette diversité façonne son identité et donne aux questions de souveraineté, de représentation et de reconnaissance des premiers peuples une place importante dans la vie publique.
Le territoire se distingue aussi par l’ampleur de ses difficultés sociales : 15,5% de la population vit sous le seuil de pauvreté, contre 10,2% à l’échelle nationale. L’accès aux soins, l’éducation et le coût de la vie constituent ainsi des préoccupations majeures. Aux inégalités économiques s’ajoute un défi environnemental : la gestion de l’eau, dans un État confronté à la sécheresse.
Le 3 novembre 2026, Deb Haaland a été élue gouverneure du Nouveau-Mexique, devenant la première femme autochtone appelée à diriger un État américain. Pour cette citoyenne de la nation de Laguna Pueblo (1), la portée de la victoire dépasse le franchissement d’un nouveau plafond de verre : une descendante des premiers habitants de ce territoire prend la tête d’un État établi sur leurs terres ancestrales. Après son élection au Congrès en 2018, parmi les deux premières femmes autochtones à y siéger, puis sa nomination à la tête du département de l’Intérieur sous Joe Biden (2), cette nouvelle étape prolonge un parcours longtemps impensable dans les institutions américaines.
Avant les fonctions officielles, il y eut une enfance dans une famille militaire, les difficultés d’une mère célibataire ayant recours à l’aide alimentaire, des études de droit et un endettement étudiant durable. Celle que l’on surnomme « Auntie Deb » – « tante Deb » – dans les communautés autochtones a fait de cette expérience de la précarité et des enseignements de ses grands-parents pueblos les fondements de son engagement. Son parcours relie ainsi l’accès aux droits sociaux, la souveraineté des nations autochtones et une relation à la terre qui engage autant la mémoire des ancêtres que la responsabilité envers les générations à venir.
« Les femmes autochtones ont toujours été la force de nos nations »
« Les femmes autochtones ont toujours été la force et les dirigeantes de nos nations. » Pour Larry Wright Jr., directeur exécutif du National Congress of American Indians (NCAI), les victoires de Deb Haaland au Nouveau-Mexique et de Peggy Flanagan au Sénat prolongent cet héritage « dans des lieux où les voix autochtones ont trop souvent été absentes ». L’organisation représentative des gouvernements tribaux souligne ainsi une portée qui dépasse les seules premières historiques.
Aux jeunes Autochtones, « particulièrement aux filles », l’élection de Haaland montre que « leurs identités, leurs expériences et leurs responsabilités envers leurs communautés ont leur place à tous les niveaux du service public », poursuit Larry Wright Jr. Elle rappelle aussi « la force de la participation civique autochtone » et l’importance de responsables qui comprennent que les nations tribales sont des « gouvernements souverains ». Un message de souveraineté, autant que de représentation.
« Je suis ravie que ma sœur Deb Haaland ait été élue gouverneure du Nouveau-Mexique », déclare de son côté Peggy Flanagan, membre de la nation White Earth et première femme autochtone élue au Sénat fédéral. Au lendemain du scrutin, elle célèbre un « formidable résultat » dans le Minnesota, mais aussi « dans tout le pays ».
La gouverneure sortante Michelle Lujan Grisham promet, elle, une transition « fluide et productive ». Sous la conduite de Haaland, assure-t-elle, le Nouveau-Mexique continuera d’avancer « avec compassion, intégrité et respect » pour tous ses habitants.
En Californie, Gavin Newsom inscrit cette double percée dans sa proclamation du Mois du patrimoine amérindien : « Nous avons été témoins de l’histoire », souligne le gouverneur, en saluant les élections de Haaland et de Flanagan. Une reconnaissance institutionnelle de deux victoires qui ouvrent de nouveaux espaces à la présence politique autochtone.
Cette victoire ne dissipe pourtant pas les contradictions de son positionnement. Dans un portrait publié le 31 octobre par Mother Jones, la journaliste Jenni Monet souligne le contraste entre la militante qui soutenait les défenseurs de l’eau à Standing Rock et la candidate ayant accepté des contributions de l’industrie des hydrocarbures ainsi que de responsables liés à Project Jupiter, un immense centre de données pour l’intelligence artificielle contesté pour ses conséquences environnementales. Deb Haaland promet de poursuivre la transition énergétique, mais s’apprête à gouverner un État où les recettes pétrolières et gazières ont financé, l’année précédente, près de la moitié du budget de fonctionnement, et avec lui des politiques sociales ambitieuses. C’est dans cette tension – entre fidélité aux engagements, contraintes économiques et exercice du pouvoir – que s’inscrivent les trois entretiens que les humanités ont réunis ici, tous réalisés avant son élection.
Anna Never
(1). Laguna Pueblo, ou Kawaika en langue keres, est une nation autochtone souveraine reconnue par le gouvernement fédéral américain. Située à l’ouest d’Albuquerque, au Nouveau-Mexique, elle rassemble six villages et possède ses propres institutions de gouvernement.
(2). Entrée en fonctions en mars 2021 sous Joe Biden, Deb Haaland devient la première personne autochtone à diriger un département du gouvernement fédéral. Le département de l’Intérieur est notamment chargé des terres fédérales, des parcs nationaux, des ressources naturelles et des relations avec les nations autochtones. Sous Donald Trump, le département de l’Intérieur est dirigé par Doug Burgum, ancien gouverneur républicain du Dakota du Nord. Son action privilégie le développement de la production énergétique et l’exploitation des ressources des terres fédérales, au nom de la « domination énergétique américaine ».

Deb Haaland, alors candidate au poste de gouverneure, s’avance avant de prendre la parole lors d’une soirée électorale
célébrant sa victoire à la primaire démocrate, le 2 juin 2026, à Albuquerque, au Nouveau-Mexique. Photo Jon Austria / AP
Pozole au poulet, marathon et indépendance des Etats-Unis
Dans cet entretien accordé le 8 juillet 2026 à A Martínez, journaliste et coprésentateur de Morning Edition sur la radio publique américaine NPR, Deb Haaland revient sur son parcours à l’occasion de la publication de ses mémoires, A Voice Like Mine. Des débuts en politique aux responsabilités ministérielles, des projets d’énergie solaire dans les réserves à la cuisine et à la course à pied, l’échange dessine un portrait à hauteur de vie. Il s’achève sur une question centrale : que signifie célébrer les 250 ans des États-Unis lorsque l’histoire de ses ancêtres est bien antérieure à la naissance du pays ?
A Martinez : Pouvez-vous retracer le chemin sinueux qui vous a menée d’un emploi dans une boulangerie d’Albuquerque à une vie en politique ? Il y a forcément eu quelque chose qui vous a poussée dans cette direction, qui vous a fait dire : « Oui, c’est quelque chose que je dois faire. »
Deb Haaland : Je n’ai pas été élevée dans l’idée d’exercer des responsabilités publiques. Enfin, peut-être de servir le public comme mes parents... Mon père était dans les Marines. Ma mère travaillait au Bureau des affaires indiennes. Elle était fonctionnaire. Mais l’idée de me présenter à une élection, je l’ai eue toute seule. En 2014, je me suis présentée au poste de lieutenante-gouverneure du Nouveau-Mexique, et cette année-là a été terrible pour les démocrates. Nous avons perdu l’élection générale. Mais, après cela, j’ai eu envie de me présenter à la présidence du Parti démocrate du Nouveau-Mexique pour nous aider à nous remettre sur les rails.
Vous avez été l’une des premières femmes autochtones élues au Congrès. Ressentez-vous le poids de cette responsabilité lorsque vous pensez à ce que vous avez pu accomplir et à ce que vous souhaitez encore faire au service de la collectivité ?
Deb Haaland : C’est un peu intimidant, et j’ai le sentiment que mon rôle consiste aussi à aider les gens à prendre conscience de ce dont ils sont capables. Nous nous faisons davantage entendre que jamais auparavant, mais le combat est bien réel, et nous devons le poursuivre. C’est pour cela que je dis qu’il nous faut davantage de voix autour de la table, là où se prennent les décisions.
Lorsque vous dirigiez le département de l’Intérieur, vous vous êtes notamment attachée à limiter les forages et à rompre avec une politique consistant à louer les terres publiques à de seules fins d’extraction. Votre successeur, Doug Burgum, fait l’inverse : il accroît l’octroi de concessions pétrolières, gazières et minières sur les terres publiques. Mais quelles sont les conséquences pour les ressources naturelles des États-Unis lorsque les politiques qui encadrent leur gestion changent à ce point selon la personne qui occupe la Maison-Blanche ?
Deb Haaland : C’est triste, quand on voit ce qu’ils ont fait, leurs efforts pour freiner les projets d’énergie propre, notamment. Les énergies propres offrent aux gens davantage de possibilités d’accès à l’énergie, n’est-ce pas ? Je vais vous donner un exemple. Lorsque j’étais secrétaire à l’Intérieur, nous avons consacré des financements importants à l’énergie solaire, notamment dans la réserve hopi, en Arizona. Beaucoup de ces foyers n’avaient jamais eu l’électricité. Nous pouvons diversifier nos sources d’énergie si nous nous employons aussi à développer les énergies propres. Or, c’est précisément ce que cette administration s’efforce d’entraver, et je ne pense vraiment pas que cela aide les populations.
Est-il possible de gérer les terres fédérales sans considérations idéologiques ?
Deb Haaland : Je crois que c’est ce que nous avons essayé de faire. Nous avons réuni les personnes concernées autour de la table et discuté avec elles avant de prendre des décisions. Si nous avons pu mener à bien bon nombre de nos projets d’énergie propre, c’est justement parce que nous avons véritablement associé les gens aux discussions et que nous les avons écoutés.
Parmi les choses que j’ai remarquées dans votre livre, il y a votre recette de pozole au poulet et au piment vert. Je sais que la nourriture et la cuisine occupent une grande place dans votre vie. Pourquoi cette recette en particulier ?
Deb Haaland : J’ai commencé à préparer ce pozole au poulet et au piment vert [Le pozole est une soupe consistante à base de gros grains de maïs, de viande et de piment -NdR] lorsque j’étais étudiante en droit. J’ai inventé la recette moi-même, et j’en préparais pour le vendre au bol dans le forum de la faculté de droit de l’université du Nouveau-Mexique. Voilà pourquoi je l’ai incluse : c’était l’un des plats préférés des étudiants en droit de la promotion 2006.
Par ailleurs, je sais que vous courez des marathons. D’abord, est-ce que vous courez toujours ? Je sais que vous êtes actuellement dans la course au poste de gouverneure du Nouveau-Mexique, mais je parle de courir pour de bon.
Deb Haaland : Oui, je cours toujours. Pas aussi souvent que je le voudrais. Mais j’adore courir. C’est particulièrement agréable lorsque je peux aller sur les contreforts des Sandia ou sur le Bosque Trail, à Albuquerque. C’est très paisible. On voit beaucoup et on entend beaucoup d’oiseaux tôt le matin. C’est tout simplement merveilleux.
Les États-Unis ont 250 ans et, pendant une grande partie de cette histoire, les peuples autochtones ont lutté pour leurs terres, leur souveraineté et leurs droits. Comme vous le rappelez dans votre livre, vous êtes citoyenne de la nation autochtone de Laguna Pueblo, au Nouveau-Mexique. Quel regard portez-vous sur l’héritage complexe des relations entre les États-Unis et les nations autochtones ?
Deb Haaland : Tout le territoire de notre pays est constitué des terres ancestrales des peuples autochtones, des peuples originaires d’Amérique du Nord. Et nous aimons notre terre, nous la célébrons chaque jour. Nous n’avons pas besoin d’un anniversaire, d’un 250e anniversaire, pour la célébrer. Les ossements de nos ancêtres reposent ici. Nous avons des obligations envers ces ancêtres.
Alors, lorsque je pense au 250e anniversaire des États-Unis, je me dis que nous avons parfois régressé dans la manière dont nous sommes censés traiter les gens. J’espère donc que chacun, à son échelle, prendra conscience de ce qui nous incombe en tant que citoyens des États-Unis : prendre soin de notre terre et prendre soin les uns des autres. C’est probablement ainsi que j’essaierai de célébrer ce 250e anniversaire.

Deb Haaland en août 2026 au parc historique national de la culture chaco, au Nouveau-Mexique, qui préserve les vestiges
d’un grand centre politique, commercial et cérémoniel des ancêtres des peuples pueblos, actif entre le IXe et le XIIIe siècle.
Il fait partie d’un ensemble inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1987. Photo DR
Gouverner les terres de ses ancêtres
Dans un article publié le 3 août 2026 par High Country News, média américain indépendant consacré à l'Ouest américain, le journaliste Shaun Griswold retrace ses conversations avec Deb Haaland, qu'il a rencontrée pendant la campagne. Au fil de plusieurs échanges, il aborde la souveraineté des nations autochtones, leur participation aux décisions économiques, le partage de l’eau et la protection de l’environnement. La mémoire des pensionnats imposés aux enfants autochtones donne à cette conversation sa profondeur historique : comment exercer le pouvoir sans effacer les violences sur lesquelles les institutions se sont aussi construites ?
Pour Shaun Griswold, citoyen des nations pueblos de Laguna, Jemez et Zuni, rencontrer Deb Haaland revient aussi à explorer un héritage commun. Tous deux commencent leur journée par une prière, dans une tradition qui lie la terre, les ancêtres et les générations à venir. Dans son introduction, le journaliste évoque son propre rituel matinal, une offrande de pollen de maïs, avant de rapporter les paroles de l’ancienne secrétaire à l’Intérieur : « Chaque matin, à mon réveil, je renouvelle mon engagement envers les enseignements de mes grands-parents. » C’est à partir de cette proximité culturelle que Shaun Griswold interroge le projet politique de Deb Haaland, alors candidate démocrate au poste de gouverneure du Nouveau-Mexique.
Shaun Griswold / High Country News : Vous faites campagne depuis plus d’un an et vous avez expliqué aux électeurs combien cette élection est décisive, compte tenu de la situation nationale. Que représente pour vous le fait d’être ici, à ce moment précis ?
Deb Haaland : C’est toujours enthousiasmant. […] Donald Trump nous a pris 3 % de nos électeurs lors de la dernière élection, et je compte bien les reconquérir. Il avait promis de faire baisser le coût de la vie. Il ne s’en préoccupe absolument pas. Il rend la vie plus chère et, dans le même temps, il s’emploie à terroriser nos quartiers et à semer le chaos partout, pas seulement au Nouveau-Mexique, mais dans tout le pays. Les gens veulent donc que nous nous occupions des problèmes qui les touchent.
Quelles précautions faut-il prendre lorsqu’on aborde la souveraineté des nations autochtones avec des personnes qui commencent à découvrir cette question ou qui ne sont pas autochtones ?
Deb Haaland : Les peuples pueblos vivent dans la vallée du Rio Grande depuis la fin du XIIIe siècle, certains ayant migré depuis d’autres régions du Nouveau-Mexique. Leurs terres ancestrales couvrent un vaste territoire. Les terres délimitées par leurs frontières actuelles ne sont pas nécessairement aussi étendues et, dans bien des cas, les nations autochtones ont racheté des terres pour agrandir leur territoire. Toute entreprise, tout porteur de projet ou toute personne appelée à exercer des responsabilités doit connaître et comprendre cette histoire.
Au fil des décennies, les nations autochtones du Nouveau-Mexique ont subi bien des abus. Elles sont donc méfiantes. C’est aux personnes extérieures de nouer cette relation, de veiller à communiquer toutes les informations avec transparence et franchise, afin qu’une confiance puisse s’établir. Peut-être les nations autochtones accepteront-elles alors de saisir les possibilités qui leur sont proposées et de s’engager dans ces projets.
Est-il possible de construire une relation de confiance avec des personnes qui peuvent être radicalement opposées aux principes de la souveraineté des nations autochtones ?
Deb Haaland : Les nations autochtones méritent d’abord le respect. Elles méritent aussi d’être associées à tout ce qui touche leurs terres ancestrales. Il peut s’agir d’une ligne électrique, ou de tout autre aménagement qui les traverse. Peut-être ce projet ne touche-t-il même pas leurs terres, mais si elles peuvent le voir depuis leur territoire, elles doivent y être associées.
Lors de vos rencontres avec des dirigeants de grandes entreprises ou de petites entreprises locales, constatez-vous aujourd’hui qu’ils prennent la mesure du poids économique des nations autochtones ?
Deb Haaland : Oui. Quand je discute avec des dirigeants d’entreprise pendant la campagne, l’une des premières choses qu’ils me disent, c’est qu’ils ont quelqu’un chargé de prendre contact avec les nations autochtones, quelqu’un qui collabore avec elles. Au Nouveau-Mexique, nous avons une loi sur la coopération entre l’État et les nations autochtones. Nous reconnaissons leur apport à notre État, mais aussi notre responsabilité : veiller au respect de leur souveraineté, de leur territoire, de leur contribution à notre économie, de tout cela.
Comment envisagez-vous l’utilisation et la gestion de l’eau dans un État qui doit constamment tenir compte de la sécheresse, mais qui a aussi besoin d’accueillir davantage d’habitants ?
Deb Haaland : Si des entreprises industrielles veulent s’installer au Nouveau-Mexique, leurs activités doivent être durables. L’eau doit être réservée en priorité aux besoins de la population…
Au niveau fédéral, la protection de l'environnement est en cours de démantèlement. Est-ce l’occasion, pour des États comme le Nouveau-Mexique, de prendre le relais ?
Deb Haaland : Nous devons absolument prendre le relais. Nous n’avons pas le choix. Le gouvernement fédéral licencie du personnel et réduit tous ces programmes, mais il conserve des obligations envers notre État. Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour qu’il les respecte. Nous ne pouvons pas laisser notre environnement à l’abandon simplement parce que Donald Trump a décidé de s’en mettre plein les poches.
En tant que gouverneure, comment travailleriez-vous avec les administrations de l’État, le procureur général ou encore le Parlement du Nouveau-Mexique pour poursuivre de grandes entreprises, ou négocier des accords d’indemnisation au nom des habitants qui ont subi des préjudices ?
Deb Haaland : Nous devons recruter davantage de juristes afin de pouvoir poursuivre le gouvernement fédéral lorsqu’il empiète sur la souveraineté de notre État ou dégrade notre environnement. Nous devons le poursuivre lorsqu’il retire des financements à des personnes auxquelles des prestations ont été promises. Je pense que nous devons vraiment renforcer nos moyens d’action, car le Nouveau-Mexique doit défendre ces dossiers avec détermination face au gouvernement fédéral. C’est par les tribunaux, je crois, que nous y parviendrons.
Que pourriez-vous faire, en tant que gouverneure, pour que l’histoire des pensionnats fédéraux pour enfants autochtones soit enseignée dans les écoles publiques du Nouveau-Mexique ?
Deb Haaland : L’histoire des peuples autochtones fait partie de l’histoire américaine. Cette histoire des pensionnats fédéraux pour enfants autochtones – terrible, violente, effroyable – appartient à chaque Américain. Voyons comment faire en sorte que tous les enfants la connaissent et la comprennent, car ces pensionnats ont existé ici même, au Nouveau-Mexique.
Mes grands-parents ont été mis dans un train et envoyés à St. Catherine’s, ici, à Santa Fe. Pendant les cinq années où ma grand-mère a été séparée de sa famille, mon arrière-grand-père n’a pu lui rendre visite que deux fois : pour se déplacer, il n’avait qu’un cheval et une charrette. Cela fait partie de l’histoire du Nouveau-Mexique.
Fort Union, au nord de Las Vegas, servait de centre de transit. On y emmenait les enfants autochtones, on leur rasait la tête, on brûlait leurs vêtements, on leur faisait enfiler un uniforme, puis on les mettait dans un train à destination du pensionnat où l’on avait décidé de les envoyer.
L’histoire des pensionnats fédéraux pour enfants autochtones est profondément ancrée au Nouveau-Mexique. Notre État compte ; son histoire compte. Chaque habitant du Nouveau‑Mexique devrait la connaître. Nous avons tous une responsabilité à cet égard.

Photo Camila Falquez
Le sens du leadership : écouter, rassembler, se faire confiance
Dans un entretien publié le 10 septembre 2026, Giovanna Rossi, animatrice de The Well Woman Show sur KUNM, radio de l’université du Nouveau-Mexique affiliée à NPR, explore avec Deb Haaland une dimension plus personnelle de l’exercice des responsabilités. Deb Haaland y évoque les préjugés sexistes rencontrés au cours de sa carrière, l’influence de son éducation pueblo et militaire, et sa manière de diriger : écouter davantage que parler, réunir des personnes qui ne s’accordent pas et apprendre à faire confiance à son propre jugement. Un échange sur ce que signifie prendre sa place sans se conformer aux modèles dominants du pouvoir.
Giovanna Rossi / The Well Woman Show : Qui êtes-vous, aujourd'hui ?
Deb Haaland : Avant tout, je suis une femme pueblo. Je suis aussi mère, ce qui compte énormément pour moi : une mère fière, qui a élevé seule un enfant non binaire. Je suis une sœur, une tante, une grand-mère. J'ai une chienne, Zia, qui compte sur moi pour tout. Et je suis, bien sûr, ancienne élue au Congrès, ancienne secrétaire à l'Intérieur et candidate démocrate au poste de gouverneur du Nouveau-Mexique.
Je suis aussi une Néo-Mexicaine profondément enracinée dans cet État, qui en aime tout : nos paysages, nos piments verts et rouges, nos enfants, nos cultures, nos traditions, notre histoire. Certaines de ces réalités sont difficiles, tout n'est pas parfait au Nouveau-Mexique. Mais je prends les choses telles qu'elles sont, et je compte travailler dur pour contribuer aux changements positifs qui sont possibles.
Si vous pouviez rencontrer celle que vous étiez il y a dix ans, avant votre première candidature au Congrès, qu’est-ce qui la surprendrait le plus dans le parcours qui l’attendait ?
Deb Haaland : Le mot qui me vient est « inattendu ». Je n'étais pas une enfant qui rêvait de siéger au Congrès ou de devenir gouverneure ; je ne savais même pas ce qu'était un responsable politique. Mes parents ne m'ont pas élevée dans cette perspective. J'étais une enfant de militaire, je passais parfois mes étés dans des centres de loisirs. Je crois que je me dirais : « Lève la tête, regarde les portes qui s'ouvrent, et franchis-les pour saisir les occasions qui se présentent. »
Je tiens aussi à préciser une chose : je ne fais pas partie de ces candidats que l'on vient chercher pour briguer un poste. J'ai été recrutée par le programme Emerge New Mexico, et je lui en suis très reconnaissante. Mais personne ne m'a sollicitée pour me présenter au poste de lieutenante-gouverneure, ni à la présidence du parti dans l'État, ni au Congrès. J'ai fait tout cela de ma propre initiative, parce que j'avais le sentiment de savoir ce dont notre État et notre parti avaient besoin. Et me voici.
Vous venez de publier vos mémoires, A Voice Like Mine. Écrire ce type de livre oblige à revisiter sa vie avec un certain recul. Qu’est-ce que cette écriture vous a appris sur vous-même ?
Deb Haaland : J'ai d'abord écrit toute une série d'histoires, qui ont fini par trouver leur place dans le livre. J'ai découvert que ma vie était plus riche que je ne le pensais. On ne mesure pas toujours tout ce qu'on a accompli : on se souvient de ce qu'on a fait il y a quelques semaines, éventuellement de tel ou tel épisode d'il y a dix ans. Mais lorsque je me suis demandé d'où venaient mes qualités de dirigeante, ce que je devais réellement à mes parents, à mon premier emploi, à mon professeur d'histoire au lycée, j'ai revisité une grande partie de mon expérience et j'ai réalisé que j'avais accompli bien davantage que je ne l'imaginais.
En dix ans d’émission, j’ai remarqué que mes invités, qu’ils viennent de la fonction publique, du monde des affaires, de la santé, des sciences ou des arts, ont tous un point commun : ils remettent en question l’ordre établi, d’une manière ou d’une autre. Avec le recul, quel statu quo vous a-t-il été le plus difficile de bousculer ?
Deb Haaland : Quand on s'attaque au statu quo, il faut trouver des alliés, car personne n'accomplit rien seul. Il faut des personnes qui vous font confiance et qui croient que vos idées sont solides et réalisables.
Un exemple : le ministère de l'Intérieur gère les terres publiques fédérales, dont la vocation est, selon le mandat fixé par le Congrès, « multi-usage ». Il faut en tenir compte lorsqu'on élabore les plans de gestion. À mon arrivée, un seul secteur d'activité semblait bénéficier de toute l'attention. Nous avons affirmé que la conservation devait figurer parmi les usages reconnus de ces terres, et nous avons réécrit les règles en ce sens. C'est cela, remettre en cause le statu quo : nous aurions pu suivre le mouvement et laisser ce seul secteur dicter la politique du ministère ; nous avons estimé qu'il fallait donner sa chance à la conservation, et nous l'avons fait.
Le Nouveau-Mexique a déjà été dirigé par des femmes, et personne ne conteste qu'une femme puisse gouverner cet État. Mais nous avons des idées assez arrêtées sur ce à quoi doit ressembler un dirigeant. Certains occupent le devant de la scène et parlent sans détour ; d'autres sont plus discrets, plus enclins à la collaboration ou à la réflexion. Comment définiriez-vous votre style ?
Deb Haaland : J'y ai beaucoup réfléchi, notamment en écrivant mon livre : quelle dirigeante suis-je, et que signifie vraiment le leadership pour moi ? Quand j'ai pris la présidence du parti dans l'État, nous venions d'essuyer une lourde défaite, en 2014, et le parti était endetté. J'ai fait campagne en disant : « Je crois savoir ce dont notre parti a besoin. » J'ai été élue, et je me suis dit que je ferais tout ce qu'il faudrait pour que nous réussissions.
C'est ce que j'ai fait. S'il fallait nettoyer les toilettes, je les nettoyais. S'il fallait laver le sol, je le lavais. Je passais mes appels pour collecter des fonds depuis ma voiture, sur le parking de mon lieu de travail, pendant ma pause déjeuner. De cette expérience, j'ai retenu que diriger, pour moi, c'est montrer l'exemple.
Je veux être sur le terrain avec mes collègues, m'assurer que nous avançons ensemble, unis, pour mener à bien ce qui doit l'être. Je suis très attachée à la collaboration. Je tiens à recueillir l'avis des gens avant que les décisions ne soient prises : si elles touchent des communautés, celles-ci doivent savoir ce qui se prépare. Il faut agir en toute transparence, organiser ces échanges, permettre à chacun de s'exprimer, pour que le résultat final soit accepté. Je suis quelqu'un qui travaille dur, et qui veut surtout que nous écoutions davantage. Il faut parfois écouter plus qu'on ne parle.
Ce n'est pas si courant. Quand on pense au leadership, on imagine souvent quelqu'un de très actif, qui parle fort et donne des ordres. Or l'écoute est en elle-même une forme de leadership : si nous n'écoutons pas, nous n'entendons que notre propre voix. Certains la jugent passive, mais tout au long de votre carrière, vous avez réellement écouté les communautés, les chefs tribaux, les scientifiques, les militants, et tous ceux dont la voix porte peu. Comment passez-vous de l'écoute, de la collecte d'informations, à l'action ?
Deb Haaland : Certaines décisions sont faciles, parce que tout le monde veut la même chose. D'autres sont difficiles, parce que chaque camp a ses défenseurs. Une partie du rôle de dirigeant consiste alors à rapprocher ces camps, à réunir des personnes qui ne sont pas d'accord sur tout, en usant de sa capacité à rassembler pour qu'elles se parlent.
Lorsque j'étais secrétaire à l'Intérieur, nous disposions de fonds importants pour réhabiliter des sites miniers abandonnés et des puits de pétrole et de gaz orphelins. Dans un État du Sud, nous avons réuni les syndicats et les élus, qui ne s'étaient jamais vraiment parlé. Je les ai fait asseoir dans la même pièce. À la fin, ils m'ont remerciée : « Nous ne nous étions pas rendu compte que nous aurions dû discuter depuis le début. »
Pour un dirigeant, ce pouvoir de rassembler est un outil puissant pour faire avancer les dossiers. Un courriel peut être mal interprété : un mot qui déplaît, un point d'exclamation mal perçu, une intention mal comprise. Quand les gens se parlent face à face, la manière dont les idées circulent et dont les sentiments s'expriment change du tout au tout. C'est quelque chose de très important pour moi, et si je deviens la prochaine gouverneure du Nouveau-Mexique, je compte bien m'en servir.
Les femmes qui dirigent me disent souvent qu'on attend d'elles qu'elles soient à la fois collaboratives et décidées, bienveillantes et fermes, sûres d'elles sans l'être trop. Un ensemble d'attentes impossible à satisfaire. Est-ce aussi votre expérience ?
Deb Haaland : Absolument. Je le dis sans détour : au Nouveau-Mexique, quand on se présente à une élection, les préjugés sexistes sont nombreux. Ils sont flagrants, ils font mal, et les gens ne cherchent pas à les cacher. Ajoutez à cela que j'ai été la première à occuper nombre de ces fonctions. Aucune femme autochtone n'a jamais été gouverneure dans l'histoire de notre pays. Le Nouveau-Mexique n'a jamais eu de gouverneur amérindien. Il n'y avait pas de femme amérindienne au Congrès avant que Sharice Davids et moi y soyons élues. D'après mon expérience, une femme doit faire ses preuves, encore et encore.
Je pourrais vous remettre une longue liste de ce que j'ai accompli au Congrès, où j'étais l'élue la plus bipartisane de ma promotion et où j'ai fait adopter des lois : de la transition vers les énergies propres à l'échelle du pays au retrait de deux espèces de la liste des espèces menacées, parce que nous avions contribué à leur rétablissement et à celui de leurs écosystèmes. Et pourtant, je dois toujours faire mes preuves. Je pense que c'est le lot des candidates. Je salue chaque femme qui remporte une élection au Nouveau-Mexique, car c'est plus difficile pour elle que pour un homme. J'en suis à peu près certaine.
On pourrait ranger toutes les femmes d'un côté et tous les hommes de l'autre, mais bien d'autres facteurs entrent en jeu. Comment les valeurs et les traditions autochtones ont-elles façonné votre manière de diriger et de prendre des décisions ?
Deb Haaland : Comme je le disais en commençant, je suis avant tout une femme pueblo. C'est ainsi que je me présente, et c'est ce regard que j'apporte : celui d'une enfant qui accompagnait son grand-père dans son champ de maïs, l'aidait à irriguer et à travailler la terre.
J'apporte aussi le regard d'une enfant de militaire. Mon père était un Marine de carrière ; il a passé deux années entières au Vietnam. Ma mère était fonctionnaire au Bureau des affaires indiennes. Nous déménagions souvent, et j'ai fréquenté treize écoles avant d'obtenir mon diplôme de fin d'études secondaires.
Je porte toutes ces expériences en moi. Je comprends parfaitement ce que vivent les familles de militaires. Quand des militaires ou des anciens combattants me disent : « Nous avons été mutés ici, ma femme exerce une profession médicale mais son autorisation a été délivrée dans un autre État ; ce serait formidable qu'elle puisse travailler au Nouveau-Mexique tant que je suis en poste ici », je sais exactement ce que cela représente.
Je sais ce que c'est, pour un élève, d'appréhender le monde à travers sa langue autochtone plutôt qu'à travers l'anglais. Je sais ce que c'est que d’avoir élevé seule un enfant. J'ai le sentiment de connaître ce que vivent beaucoup d'habitants du Nouveau-Mexique. J'apporte ce regard à chaque table de discussion, et j'essaie de comprendre ce que traversent ces personnes et comment faire de notre État un endroit où chacun puisse s'épanouir, quelles que soient sa communauté et sa situation.
On imagine souvent que le changement naît d'un dirigeant charismatique ou d'une idée brillante. En réalité, c'est bien plus complexe : tout est affaire de relations, de confiance, de moment opportun, de coalitions et de persévérance. Comment votre compréhension du changement a-t-elle évolué au fil de votre carrière ?
Deb Haaland : Le changement peut être très lent. Là encore, mon enfance m'a appris la patience, et je crois savoir l'exercer. Mais les gens veulent du changement, je peux vous l'assurer : la participation a battu des records lors des primaires de cette élection de mi-mandat. Quand les gens aspirent au changement et que quelqu'un leur montre comment y parvenir, ils se mobilisent pour le rendre possible. Les élections en font partie. C'est sans doute pour cela que j'ai tant œuvré pour que les gens s'inscrivent sur les listes électorales, en particulier les communautés sous-représentées, et qu'ils votent : elles méritent d'avoir leur mot à dire dans notre vie politique et dans ce changement.
Comme responsable politique, élue et membre d'un gouvernement, vous avez porté de grandes réformes. Ce sont elles qui font les gros titres. Mais c'est souvent leur mise en œuvre qui change réellement la vie des gens. Comment voyez-vous la différence entre faire advenir une réforme et l'appliquer ?
Deb Haaland : Il faut des personnes aux deux bouts de la chaîne. Pour faire adopter un texte, il faut les équipes, les parlementaires, les responsables de la Chambre et du Sénat. Une fois la loi promulguée, c'est à une autre branche du gouvernement de la mettre en œuvre et de veiller à sa bonne application. Les fonctionnaires, et notamment les fonctionnaires fédéraux, sont essentiels.
J'ai le cœur brisé de voir ce président arriver et licencier brutalement des dizaines de milliers de personnes, dont beaucoup de mes anciens collègues qui travaillaient si dur pour gérer nos terres publiques et assurer toutes les autres missions du ministère de l'Intérieur. Je crains qu'il ne soit désormais plus difficile de mettre en œuvre certaines de ces réformes. À l'échelle d'un État, en revanche, lorsque la législature adopte un texte, ce sont les agents de l'État qui veillent avec diligence à ce que nous fassions ce que nous devons faire.
Entretiens traduits de l’anglais, abrégés et réunis par Anna Never et Jean-Marc Adolphe pour les humanités.
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Après la pluie, le beau temps, non ?
Fatigue subite et subie ; trop de nouvelles, trop d'informations dans une ambiance anxiogène.
The Beatles " I'm So Tired " (album " Tthe White Album ", 1968, Apple)
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