top of page

Après les midterms, Melat Kiros sera-t-elle la prochaine présidente des États-Unis ?

il y a 2 heures
10 min de lecture

Melat Kiros, socialiste démocrate d'origine éthiopienne, en campagne à Denver, dans le Colorado. Photo AP


Au-delà de la « vague bleue » qui a infligé une déculottée au camp trumpiste, les midterms ont fait émerger des visages inattendus. Un pasteur au Kansas, un bûcheron dans le Maine, une gouverneure noire en Géorgie, deux femmes autochtones, une barista socialiste à Denver… Portraits d'une autre Amérique.

les humanités, ça n'est pas pareil.

Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : 



Les midterms ont rendu leur verdict. Ce n'est pas seulement pan-pan cul-cul : c'est une sévère déculottée pour Trump et la secte MAGA. À en croire un certain nombre de commentaires entendus à la radio, c'est le président iranien Massoud Pezechkian qui aurait remporté ces élections.

 

Autrement dit, la déroute du camp républicain ne devrait rien aux fanfaronnades et aux oukases d'extrême droite du président Orange. Elle ne devrait rien non plus aux excès parfois meurtriers de l'ICE, ni à la frénésie des data centers, ces ogres énergétiques de l'intelligence artificielle qui font flamber les factures d'électricité. Bref, elle ne devrait rien à tout ce qui a contribué à brutaliser une société plurielle. Ce serait d'abord une affaire de prix du carburant. La faute en reviendrait donc, comme l'admet Trump lui-même, à la guerre en Iran. Rappelons qu'elle ne devait être qu'une « petite excursion » (une « opération militaire spéciale », aurait dit Poutine).

 

Certes, l'Américain de la middle class qui a cru Trump quand il promettait de faire baisser les prix et de lui rendre du pouvoir d'achat retombe aujourd'hui sur terre chaque fois qu'il passe à la pompe. Le jour du scrutin, le gallon d'essence coûtait en moyenne 4,15 dollars, contre 3,04 un an plus tôt. Jamais un jour d'élection n'avait vu l'essence aussi chère.

 

Mais cette défaite du camp trumpiste est aussi une victoire des démocrates qui, de l'aveu même de Trump, ont fait « du bon boulot ». Qu'est-ce à dire ? Au-delà des thèmes de campagne, le Parti démocrate a su faire émerger des figures qui échappent en partie à l'habituel ronron politicien. Elles reflètent ce melting-pot américain qu'abhorrent les nationalistes chrétiens blancs de la galaxie MAGA.

 

La déferlante démocrate de ces élections de mi-mandat prend des visages très différents d'un État à l'autre. Le Texas, fief républicain, fait partie des États qui ont basculé. Il a élu au Sénat James Talarico, 37 ans, que Les Humanités avaient « distingué » dès le mois de mars dernier (lire ICI). « Ancien enseignant et séminariste presbytérien, il défie les poids lourds républicains en misant sur un progressisme social assumé, un discours religieux détourné contre la droite chrétienne et la promesse d’une coalition capable de fissurer l’hégémonie conservatrice dans l’un des bastions du trumpisme », écrivions-nous alors.


La démocrate Gina Hinojosa (troisième en partant de la gauche), lors d'une table ronde consacrée aux data centers,

le18 juillet 2026 à Lubbock, devient la première gouverneure latina du Texas. Photo Justin Rex/AP


Pari gagné. Talarico a battu Ken Paxton, procureur général de l'État, poulain de Trump et habitué des scandales. Il devient le premier démocrate élu sénateur du Texas depuis 1988, et le benjamin du Sénat. Il l'a emporté malgré 168 millions de dollars de publicités hostiles financées par l'homme le plus riche du monde. Et il ne gagne pas seul. Au poste de gouverneur, la démocrate Gina Hinojosa, 52 ans, a délogé Greg Abbott, qui briguait un quatrième mandat. Elle sera la première Latina à gouverner le Texas. Cette élue d'Austin, peu connue et quatre fois moins dotée financièrement que son adversaire, avait fait campagne pour l'école publique, contre la vie chère et contre l'emprise des milliardaires sur le gouvernement de l'État.


D'autres figures, a priori beaucoup plus conservatrices, viennent du camp d'en face : ce sont des transfuges du Parti républicain.

 

Au Kansas, Adam Hamilton n'a rien d'un tribun de gauche. Pasteur fondateur de l'Église de la Résurrection, près de Kansas City, il dirige la plus grande congrégation méthodiste unie des États-Unis : quelque 25 000 fidèles. Il est aussi l'auteur de plusieurs dizaines de livres. Ancien républicain, il a voté Reagan à sa première présidentielle, avant d'être tour à tour inscrit comme républicain, démocrate et indépendant. En battant le sénateur sortant Roger Marshall, il met fin à quatre-vingt-quatorze ans de disette : aucun démocrate n'avait été élu sénateur du Kansas depuis 1932. Il a fait campagne contre la vie chère et pour un retour de la « décence » en politique, ce qu'un chroniqueur a appelé un « populisme de la décence ».


Le candidat démocrate au Sénat pour le Maine, Troy Jackson, lors de la soirée électorale,

dans la nuit du 3 au 4 novembre 2026, à Portland. Photo Robert F. Bukaty/AP


Dans le Maine, Troy Jackson incarne une autre Amérique, celle des forêts du Nord. Bûcheron de cinquième génération, originaire d'Allagash, aux confins du Canada, il est entré en politique en 1998, après avoir mené un blocage de la frontière par des bûcherons qui protestaient contre l'embauche d'ouvriers canadiens. Deux ans plus tard, il se présentait sous l'étiquette républicaine, et il était alors opposé à l'avortement. Élu ensuite comme indépendant, puis passé chez les démocrates, il a présidé le Sénat de l'État de 2018 à 2024. Cet été, il a remplacé au pied levé Graham Platner, candidat démocrate qui s'était retiré après une accusation de viol, qu'il conteste. En à peine plus de cent jours, il a battu Susan Collins, sénatrice républicaine depuis 1997. « Il y a un peu plus de cent jours, je vous ai demandé de faire confiance à un bûcheron d'Allagash », a-t-il lancé le soir de sa victoire. « Ce sont les travailleurs qui ont fait ça. »


Du côté des « minorités », comme on dit, la Virginie a réélu Jennifer McClellan. En 2023, elle était devenue la première femme noire élue au Congrès par cet État. Mais la percée la plus symbolique s'est produite plus au sud, en Géorgie.

 

La Géorgie a été un État esclavagiste et l'un des piliers de la Confédération. Son drapeau a arboré la croix confédérée jusqu'en 2003, et le plus grand monument confédéré du monde, Stone Mountain, se dresse encore aux portes d'Atlanta. Ses 83 gouverneurs successifs ont tous été des hommes blancs. Le 3 novembre, elle a élu Keisha Lance Bottoms, 56 ans, ancienne maire d'Atlanta. C'est la première femme noire élue gouverneure dans toute l'histoire des États-Unis. Jusqu'ici, seuls trois Noirs avaient été élus gouverneurs, tous des hommes. Elle est aussi la première démocrate à remporter ce poste en Géorgie depuis 1998. Elle l'a emporté face au milliardaire républicain Rick Jackson, soutenu par Trump, qui avait injecté plus de 200 millions de dollars de sa fortune personnelle dans la campagne.


Keisha Lance Bottoms. Photo AP


Son histoire personnelle est celle du Sud tout entier. Elle se dit « au moins de la cinquième génération de Géorgiens ». « Au moins », précise-t-elle, parce que la mémoire familiale s'arrête à une plantation de Crawfordville, où ses ancêtres étaient esclaves. Son grand-père, venu de la Géorgie rurale, devait entrer par la porte de service dans les immeubles du centre d'Atlanta, où elle est entrée plus tard, comme maire, par la grande porte. Son père, Major Lance, était une star de la soul de Chicago. Enfant de métayers du Mississippi qui avaient fui les lois Jim Crow, il avait grandi dans la cité de Cabrini-Green aux côtés de Curtis Mayfield, qui lui a écrit son tube « The Monkey Time ». Il a rencontré la mère de Keisha au Royal Peacock, un club d'Auburn Avenue, à quelques rues de la maison natale de Martin Luther King. Ruiné, dépendant à la cocaïne, il est devenu dealer et a été arrêté sous les yeux de sa fille de huit ans, avant de passer quatre ans en prison. « La mort de notre famille », dit-elle. Cette blessure a nourri son engagement pour la réforme de la justice pénale.


Sa victoire doit aussi beaucoup à Stacey Abrams. Battue à deux reprises au poste de gouverneur, en 2018 et en 2022, Abrams a construit le réseau d'inscription et de mobilisation des électeurs qui a fait basculer la Géorgie. Ce même soir, la Géorgie a d'ailleurs réélu Jon Ossoff, son premier sénateur juif, qui siège aux côtés de Raphael Warnock, son premier sénateur noir.


D'autres figures noires s'imposent ailleurs. Dans l'Illinois, Juliana Stratton remporte le siège de Dick Durbin : pour la première fois, trois femmes noires siégeront ensemble au Sénat. Dans le Wisconsin, David Crowley, 40 ans, élevé dans l'un des quartiers les plus pauvres de Milwaukee, devient le premier gouverneur noir de l'État. Ces victoires ne racontent pas qu'une histoire démocrate. En Floride, le républicain Byron Donalds, fidèle de Trump, devient le premier gouverneur noir de l'État.


Peggy Flanagan, amérindienne, nouvelle élue démocrate au Sénat des États-Unis, s'exprime lors d'un débat face à la candidate républicaine Michele Tafoya, au siège de Minnesota Public Radio, le 16 octobre 2026. Photo Kerem Yücel / Minnesota Public Radio


Au Minnesota, Peggy Flanagan est entrée dans l'histoire, comme nous l'évoquions à la veille du scrutin (lire ici). Lieutenante-gouverneure de l'État, elle a battu la républicaine Michele Tafoya par environ 54 % des voix contre 43 %. Elle devient la première femme amérindienne élue au Sénat des États-Unis. Jusqu'ici, seuls quatre membres inscrits d'une nation autochtone y avaient siégé, tous des hommes. En Alaska, la Yup'ik Mary Peltola pourrait la rejoindre. Mais le verdict, suspendu au décompte du vote préférentiel, ne sera connu que le 18 novembre.


Peggy Flanagan ne fait pas mystère de ses origines. En campagne, elle se présente toujours sous son nom ojibwé, Gizhiiwewidamikwe, « femme qui parle d'une voix forte et claire ». Citoyenne de la White Earth Nation, elle est la fille de Marvin Manypenny, militant des revendications territoriales de White Earth. Sa mère l'a élevée seule dans la banlieue de Minneapolis, avec l'aide de l'aide au logement et des bons alimentaires, ces programmes publics que la droite trumpiste rêve de raboter.

 

Elle vient aussi d'une lignée politique. Étudiante, elle a fait ses premières armes dans les campagnes de Paul Wellstone, figure de la gauche du Minnesota, mort dans un accident d'avion en 2002. Elle a ensuite passé près de dix ans à Wellstone Action, où elle a fondé un programme de formation de responsables amérindiens. Elle siégera, en succédant à Tina Smith, sur le siège qu'occupèrent jadis Wellstone puis Al Franken. Mais elle se garde de présenter sa victoire comme un destin individuel. Elle la fait remonter à trente ans d'organisation du vote amérindien, et elle rend hommage aux « tantes et aînées » de la communauté autochtone de Minneapolis qui l'ont poussée à se présenter.

 

Sa ligne n'a rien de tiède. Elle défend l'assurance maladie universelle, la garde d'enfants pour tous et la régularisation des sans-papiers. En primaire, elle a battu une démocrate modérée, Angie Craig, qui avait pourtant dépensé bien plus qu'elle. Elle a promis de « démanteler ICE », après le déploiement dans l'État de quelque 3 000 agents fédéraux, une opération qui a fait deux morts. Sa victoire n'efface pas pour autant toutes les critiques. Dans le monde autochtone, Winona LaDuke lui reproche de ne pas avoir assez combattu l'oléoduc Line 3. Ses adversaires lui reprochent un vaste scandale de fraude aux aides sociales survenu quand elle gouvernait aux côtés de Tim Walz.


Au Nouveau-Mexique, Deb Haaland, ancienne ministre de l'Intérieur de Joe Biden, est devenue la première femme amérindienne élue gouverneure. « Il faut bien que quelqu'un soit le premier. Je ne veux juste pas être la dernière », a-t-elle déclaré.  Membre du Laguna Pueblo, elle collectionne les premières fois. Elle a été l'une des deux premières femmes amérindiennes élues au Congrès en 2018, puis la première Amérindienne à entrer dans un gouvernement américain, comme ministre de l'Intérieur de Joe Biden. Elle a fêté sa victoire sur les terres de Laguna, au bord de la Route 66, et y a raconté son enfance : l'eau qu'on allait chercher au robinet collectif, le champ de maïs de son grand-père. « Et juste à côté de cette route, ma grand-mère a été arrachée à sa famille pour être envoyée en pensionnat… Et pourtant, nous sommes toujours là. » Comme ministre, elle avait lancé l'enquête fédérale sur ces pensionnats destinés à « civiliser » les enfants autochtones. Le soir de l'élection, elle s'est présentée en mère célibataire qui a élevé son enfant dans la pauvreté, a mené un long combat contre l'alcool et a inscrit des électeurs sur les pistes de terre des réserves. Elle n'a pas oublié de répondre à Trump, qui voulait rebaptiser son État « New America » : « Le Nouveau-Mexique. Pas la Nouvelle-Amérique. »

 

Autre fait marquant du scrutin, la percée du courant socialiste. Cinq candidats soutenus par les Democratic Socialists of America (DSA) font leur entrée à la Chambre des représentants, où ils rejoindront Alexandria Ocasio-Cortez et Rashida Tlaib. Le groupe socialiste devrait ainsi plus que tripler. À Washington, la socialiste Janeese Lewis George devient maire de la capitale fédérale. Trump l'avait qualifiée d'« adepte communiste ».

 

Les médias ont beaucoup commenté la victoire d'Abdul El-Sayed dans le Michigan. Fils d'immigrés égyptiens et ancien responsable de la santé publique à Detroit, il deviendra le premier sénateur musulman de l'histoire du pays. Pendant la campagne, Trump l'a traité de « djihadiste » et a raillé son nom complet, Abdulrahman Mohamed El-Sayed. Il lui avait répondu d'avance : « Il pourra simplement m'appeler sénateur. »


Melat Kiros, candidate démocrate dans le 1er district du Colorado, interviewée dans le studio de l'émission Colorado Matters,

dans le quartier d'Uptown à Denver, le 7 juillet 2026. Photo Kevin J. Beaty / Denverite


Un autre profil retient aujourd'hui l'attention des humanités : celui de Melat Kiros. Elle a 29 ans. Née à Addis-Abeba, elle est arrivée à Denver à onze mois, en 1998, quand ses parents ont gagné la loterie américaine des cartes vertes. Après des études de droit à Notre Dame, elle est entrée chez Sidley Austin, l'un des plus grands cabinets d'avocats d'affaires de New York. Fin 2023, elle publie un texte en défense des étudiants qui manifestent contre la guerre à Gaza. Elle y conteste que l'on assimile à de l'antisémitisme la remise en cause de l'État d'Israël. Le cabinet la licencie. De retour à Denver, elle s'inscrit en doctorat et devient serveuse dans un café de quartier. En juin, au terme d'une campagne de terrain portée par la section locale des DSA, elle bat en primaire Diana DeGette, élue depuis quinze mandats, qui siégeait au Congrès avant même sa naissance. Mardi, elle l'a emporté avec près de 78 % des voix. Elle est la première femme de la génération Z élue au Congrès, la première élue noire du Colorado au Congrès et la première élue socialiste revendiquée de l'État. Son programme comprend l'assurance maladie pour tous, la garde d'enfants universelle, la suppression d'ICE et un embargo sur les armes à destination d'Israël. « Mes parents ont choisi Denver parce qu'ils savaient que nous y serions bien accueillis. Ce soir, Denver leur a donné raison », a-t-elle déclaré le soir de sa victoire.


Et si… Melat Kiros devenait un jour présidente des États-Unis ? Il faudrait pour cela changer la Constitution, qui réserve la Maison Blanche aux citoyens « de naissance ». Or elle est née à Addis-Abeba, quelques semaines avant que son père ne gagne à la loterie américaine des visas. On peut toujours s'autoriser à rêver. Cela rafraîchirait, en tout cas, une Amérique égarée dans sa folie trumpiste.


Jean-Marc Adolphe


 Nous avons fait le choix d'un site essentiellement gratuit,

sans publicité ni aides publiques à ce jour,

qui ne dépend que de votre soutien.



 

 


1 commentaire


yanitz2018
yanitz2018
il y a 20 minutes

Et pourquoi pas Joni Mitcthel ?

Canadienne de naissance, elle  vient juste d'acquérir la nationalité U.S depuis peu.

Mitchel "chante l'Amérique" depuis le début des années 60 ...

Joni Mitchel "Coyote " (album " Hejira ", 1976, A&M)

" https://www.youtube.com/watch?v=iWUgPIQNgGo&list=RDiWUgPIQNgGo&start_radio=1 "


Photos et montage Norman Seef (pas de photoshop en 1976 ...)



J'aime

Cet article est réservé à nos abonnés et adhérents

 
​
HelloAsso / abonnement
Déjà membre ? Se connecter

nos  thématiques  et  mots-clés

Conception du site :

Jean-Charles Herrmann  / Art + Culture + Développement (2021),

Malena Hurtado Desgoutte (2024)

bottom of page