Donald Jong-un vs Kim Trump, le jeu des amitiés improbables
- Michel Strulovici

- il y a 1 jour
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La poignée de mains entre le président des États-Unis, Donald Trump, et le président nord-coréen, Kim Jong-un,
après leur rencontre à l'hôtel Metropole à Hanoï, le 27 février 2019. Photo Saul Loeb / AFP.
En ordonnant une réduction « substantielle » des exercices militaires avec la Corée du Sud à la veille des manœuvres Ulchi Freedom Shield, Donald Trump envoie un signal sans équivoque : les alliances démocratiques comptent moins que la relation personnelle avec les hommes forts. Kim Jong-un, qualifié de « respectueux », se voit ainsi préféré à un allié historique. De Séoul à Tokyo, en passant par Taipei, c'est toute la crédibilité de la garantie américaine en Asie qui vacille — au bénéfice de Pékin.
les humanités, ça n'est pas pareil.
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La décision de Donald Trump de réduire « substantiellement » les exercices militaires américano-sud-coréens n’est pas seulement une mesure de désescalade à l’égard de Pyongyang. Elle révèle une conception différente de l’impérialisme américain : les alliances comptent, mais moins que la relation personnelle avec les dirigeants ; les démocraties alliées doivent prouver leur utilité, tandis que les autocrates peuvent devenir des interlocuteurs privilégiés s’ils acceptent de traiter directement avec le président américain. Après le sommet Trump-Xi et alors que Pékin accroît la pression autour de Taïwan, cette évolution inquiète particulièrement Séoul et Tokyo.
La diplomatie des hommes forts
Le 16 août 2026, Donald Trump a demandé au Pentagone de « réduire substantiellement » (« substantially reduce ») les exercices militaires conjoints avec la Corée du Sud. L’ordre est intervenu quelques heures avant le début des manœuvres Ulchi Freedom Shield (Ulchi le Bouclier de la liberté), l’un des principaux exercices annuels de l’alliance américano-coréenne. Quelque 18 000 militaires sud-coréens participent à ces manœuvres de 2026 qui portent le nom d’un ancien général coréen, Eulji Mundeok, héros militaire du royaume de Goguryeo au VIIᵉ siècle. À ces forces s’ajoutent des militaires américains provenant des différentes composantes des troupes U.S. de combat, pour les trois armes, dont celles de la 8e armée stationnée au sud de Séoul. Le nombre exact de militaires américains engagés dans l’édition 2026 n’a pas été rendu public, après la décision de Donald Trump d’en réduire substantiellement l’ampleur. Ces manœuvres ont néanmoins commencé, comme prévu, le 17 août. Mais dans une curieuse ambiance.
Trump a justifié sa décision par le coût des exercices et par le refus de Séoul de participer à son effort militaire contre l’Iran. Mais au-delà de ces arguments pour la chaîne Fox News, le principal est ailleurs : que ne ferait-il pas pour complaire à Kim Jong-un, le dictateur nord-coréen.
Dans son message, Trump affirme que les exercices « envoient un signal totalement inapproprié et hostile » (« send a signal that is totally inappropriate and hostile ») à la Corée du Nord. Alors que Pyongyang, écrit-il, « s’est montré non menaçant et respectueux » (« has been unthreatening and respectful ») depuis son retour à la Maison-Blanche.
Pour justifier cette étonnante déclaration amicale, il explique que Kim Jong-un lui a toujours témoigné « un grand respect » et il résume ainsi leur relation : « Je le comprends. Il me comprend » (« I understand him. He understands me ») Le lendemain, Trump a confirmé que Kim avait répondu à ses ouvertures diplomatiques : « Oui, il l’a fait. » a-t-il dit, qualifiant la réaction de « très positive ».
Il est nécessaire de s’arrêter sur ces déclarations qui représentent une véritable inversion de la stratégie habituelle américaine dans la région. En effet, Trump décrit l’exercice militaire qui rassure l’allié démocratique sud-coréen comme hostile et le dictateur qui menace directement cet allié, ainsi que le Japon et, parfois, les États-Unis, de ses missiles, est décrit comme respectueux. Rappelons que lors de la réunion de sécurité américano-sud-coréenne de novembre 2025, Pete Hegseth, le secrétaire à la Guerre, et son homologue sud-coréen avaient officiellement affirmé que les exercices Ulchi Freedom Shield renforçaient les capacités de dissuasion et de défense de l’alliance !
Il serait trop rapide de conclure à l’abandon par Trump de l’alliance existant depuis 76 ans entre les deux pays. Mais la question est plutôt de savoir quelle hiérarchie des priorités est en train de s’installer ? Dans la logique traditionnelle de la politique américaine en Asie, les exercices conjoints sont une composante permanente de la dissuasion. Ils permettent aux deux armées de vérifier leurs chaînes de commandement, leur interopérabilité et leurs capacités à combattre ensemble. Dans la logique de Trump, sont-ils en train de devenir une monnaie d’échange ?
Cette décision est également un raisonnement à la Trump, transactionnel. Le président américain venait de reprocher à Séoul son refus de participer à la campagne américaine contre l’Iran. Dans son message, il affirme avoir demandé au président Lee Jae-myung si la Corée du Sud souhaitait participer à la « dénucléarisation » de l’Iran et que la réponse de Séoul fut : « Non merci ! » Résultat : l’alliance militaire vieille de plus de soixante-dix ans se trouve ainsi directement reliée à une question sans rapport avec la défense de la péninsule coréenne. Son raisonnement est le suivant : vous ne nous aidez pas sur l’Iran, nous réduisons notre contribution à votre sécurité en Corée !
L’agence de presse Associated Press cite ainsi Dan Fried, ancien responsable du département d’État sous George W. Bush, pour qui la décision « affaiblit les Sud-Coréens, affaiblit les Japonais, effraie les Taïwanais, inquiète l’OTAN et encourage les Chinois » (« undermines the South Koreans, undermines the Japanese, frightens the Taiwanese, unnerves NATO and emboldens the Chinese »). Son collègue Danny Russel, ancien secrétaire d’État adjoint chargé de l’Asie de l’Est, juge ainsi la décision : « il est vraiment difficile de voir comment la situation pourrait être pire » (« firmly in the “hard-to-see-how-it-could-be-worse” category »). Et il résume ainsi le paradoxe : « C’est tragiquement à l’opposé de la bonne décision à prendre. Trump punit un allié tout en encourageant un adversaire » (« It is tragically upside-down. Trump is punishing an ally while encouraging an adversary »).
Ce qui est notable, une fois de plus avec Trump, c’est que la nature du régime politique et particulièrement la démocratie, lui sont indifférentes. L’épisode de décembre 2024 est révélateur.
Le 3 décembre 2024, le président sud-coréen Yoon Suk Yeol avait proclamé la loi martiale et donné aux militaires des pouvoirs exceptionnels pour neutraliser ce qu’il appelait les « forces anti-étatiques », c’est-à-dire les forces démocratiques et les institutions du pays. La mesure avait été levée quelques heures plus tard après que 190 parlementaires eurent voté son abrogation et que des centaines de milliers de Sud-Coréens soient descendus dans la rue défendre leur démocratie. Yoon a ensuite été destitué et la Cour constitutionnelle a confirmé son éviction en avril 2025. Lee Jae-myung, alors chef de l’opposition, s’était publiquement opposé à ce coup d’État. Trump, à ce moment-là, était président élu mais pas encore en exercice. Et certains de ses proches et nombre de commentateurs de son camp manifestèrent une évidente sympathie envers le coup de force de Yoon.
Plus révélateur encore, en août 2025, Trump s’était montré étonnamment compréhensif à l’égard de l’ancien président sud-coréen putschiste. Il avait même utilisé, pour parler de son procès, le terme de « purge » ! Comme dit le proverbe, qui se ressemble s’assemble.

Le dirigeant nord-coréen Kim Jong-un tire au pistolet lors d'une visite d'inspection dans une usine de munitions légères, en mars 2026.
Capture d'écran, vidéo AP.
Kim Jong-un est pourtant le dirigeant d’une dictature héréditaire, dotée de l’arme nucléaire et accusée de graves violations des droits humains. Mais Trump ne parle jamais de cela lorsqu’il évoque Kim. Il parle de respect. Il parle de relation personnelle. Il parle de confiance. Il parle de négociation. Et surtout, il cherche à établir un canal direct.
Cette logique n’est pas nouvelle. Trump avait déjà procédé ainsi lors de son premier mandat. Après le sommet de Singapour de 2018, il avait suspendu les grands exercices militaires américano-sud-coréens, les qualifiant de « très provocateurs » et « extrêmement coûteux » (« very provocative » et « tremendously expensive »).
Le résultat n’en avait pourtant pas été la dénucléarisation de la Corée du Nord. Au contraire. Les négociations avaient échoué à Hanoï en 2019. Depuis, Pyongyang a renforcé son arsenal nucléaire, développé ses missiles et approfondi son partenariat militaire avec la Russie. Kim se trouve donc aujourd’hui dans une position beaucoup plus favorable qu’en 2018. Les Sud-Coréens commencent à le dire ouvertement.
L'inquiétude des Sud-coréens
À Séoul, la réaction est plus complexe qu’une simple opposition à Trump. Le président Lee Jae-myung, politiquement à gauche, veut lui aussi renouer le dialogue avec Pyongyang. Son gouvernement a déjà pris des mesures de désescalade, notamment en interrompant les haut-parleurs de propagande installés près de la frontière. Lee a même proposé récemment d’engager des discussions pour mettre officiellement fin à la guerre de Corée, qui n’est toujours terminée que par un armistice.
Le bureau présidentiel a donc déclaré accueillir favorablement la perspective d’une reprise du dialogue Trump-Kim, espérant que leur « relation amicale » conduise à un « dialogue constructif » susceptible de favoriser la paix et la stabilité dans la péninsule. Mais que pouvait-il dire d’autre ? L’inquiétude est vive à Séoul, que le renouveau de cette diplomatie ne se fasse au détriment de l’alliance américano-sud-coréenne.
Si, le 18 août 2026, le président Lee constate que « la sécurité nationale sera davantage renforcée avec une alliance solide », il prévient son allié : « lorsque nous renforçons nos propres capacités, notre valeur et notre importance en tant qu’allié augmentent également ». Si l’on lit le message entre les lignes, il apparaît clairement que le pouvoir sud-coréen prépare son opinion à la versatilité possible des États-Unis. Et, comme solution, il lui devient urgemment nécessaire de développer les forces de défense du pays.
Selon Kim Dong-yub, spécialiste sud-coréen des questions militaires et nucléaires nord-coréennes, Pyongyang a aujourd’hui moins besoin qu’en 2018 de revenir à la table des négociations. Selon lui, Kim Jong-un ne rejettera probablement pas complètement l’ouverture de Trump, mais il attendra des gestes supplémentaires prouvant que Washington veut réellement abandonner ce que Kim appelle sa politique d’hostilité. Désormais, c’est le dictateur nord-coréen qui est devenu maître des horloges.
La Corée du Nord bénéficie de son rapprochement avec Moscou. Elle dispose d’une capacité nucléaire plus importante. Elle peut compter sur une relation renforcée avec Pékin. Et elle a acquis une expérience militaire nouvelle grâce à la guerre en Ukraine, notamment dans l’utilisation et la production des drones militaires.
La sévérité de la réaction de la presse sud-coréenne est à la mesure de son désarroi.
Le grand quotidien Hankook Ilbo estime, lui, le 18 août 2026, dans son édito, que la décision de Trump « révèle la réalité brutale d’une alliance américano-coréenne qui vacille et alimente l’inquiétude de la population » et l’article ajoute : « Il apparaît absurde de voir les États-Unis traiter la Corée du Nord avec davantage de respect que leur alliée, la Corée du Sud. » C’est probablement la formule qui résume le mieux le malaise actuel à Séoul.
Ces déclarations et décisions américaines interviennent dans un contexte de confiance déjà dégradée. Les tensions commerciales provoquées par l’administration Trump, ainsi que l’arrestation de centaines de travailleurs sud-coréens lors d’une opération migratoire aux États-Unis en Géorgie en 2025, ont laissé des traces dans l’opinion sud-coréenne. La question posée est désormais celle de la fiabilité.
Matthew Kroenig, spécialiste de la dissuasion nucléaire au sein du think tank « Atlantic Council », estime que la réduction des exercices pourrait fragiliser le message que Washington tente depuis des années de faire passer à Séoul : les États-Unis sont capables et désireux de protéger la Corée du Sud. Le risque est particulièrement sérieux parce que le débat sur une éventuelle bombe nucléaire sud-coréenne bénéficie déjà d’un soutien important dans l’opinion. Si les Sud-Coréens concluent que l’Amérique n’est plus disposée à maintenir un niveau élevé de préparation militaire, la question pourrait devenir : pourquoi rester dépendant du parapluie nucléaire américain ?
C’est exactement le scénario que Washington cherchait jusqu’ici à éviter.
Xi Jinping observe et attend
Xi ne peut qu’observer avec attention cette transformation. En se frottant les mains. Pékin se trouve aux premières loges géographiquement et politiquement. La réduction des exercices militaires américano-coréens, et leur signification sur la présence des USA dans la région, lui laisse entrevoir de nouvelles possibilités pour l’extension de sa présence stratégique en Asie. La décision de Donald Trump de réduire les exercices militaires conjoints avec la Corée du Sud diminue la pression militaire américaine aux portes de la Chine.
Pékin peut y voir un double bénéfice. D’une part, une moindre activité militaire américaine en Corée réduit la présence stratégique de Washington dans la région. D’autre part, si Trump et Kim reprennent leurs échanges, la perspective d’une nouvelle crise militaire dans la péninsule s’éloigne. Or la priorité chinoise demeure la stabilité de son voisinage immédiat. Xi ne souhaite ni l’effondrement du régime nord-coréen, son allié, ni de conflit susceptible de provoquer un afflux de réfugiés ou une intervention militaire américaine à proximité de la frontière chinoise.

Donald Trump et Xi Jinping, le 14 mai 2026 à Pékin. Capture d'écran AP
Le sommet Trump-Xi de mai 2026 semble avoir fourni un premier cadre à cette convergence. Le compte rendu américain indique que les deux dirigeants ont réaffirmé leur objectif commun de « dénucléarisation de la Corée du Nord », en privilégiant les solutions diplomatiques. Mais divergence il y a. Washington cherche à obtenir de Kim une limitation, voire un abandon, de son arsenal nucléaire ; Pékin veut avant tout préserver la stabilité du régime et empêcher que la péninsule ne devienne une plateforme militaire encore plus importante contre la Chine.
Le rapprochement de Xi avec Kim, lors de sa visite à Pyongyang en juin, prend dans ce contexte une importance particulière. La Chine ne laisse pas à Trump le monopole du dialogue avec le dirigeant nord-coréen. Elle consolide parallèlement sa propre relation avec Pyongyang, tandis que Kim peut désormais jouer des rivalités entre Washington, Pékin et Moscou pour accroître sa marge de manœuvre.
Ainsi, Xi n’a probablement pas besoin que Trump obtienne immédiatement la dénucléarisation nord-coréenne pour être satisfait de la nouvelle orientation américaine. Son bénéfice le plus immédiat est stratégique : moins d’exercices militaires américano-sud-coréens, davantage de diplomatie avec Pyongyang et une possible fragilisation de la confiance de Séoul dans la garantie américaine. Les inquiétudes apparues en Corée du Sud après l’annonce de Trump montrent déjà le potentiel de cette évolution.
Taïwan : le prochain test ?
La crise qui pointe en Corée peut-elle inquiéter les Taïwanais ? Il est vraisemblable qu’une crise autour de l’île mobiliserait des ressources américaines considérables : l’aviation, le renseignement, le ravitaillement et la maintenance, les bases du Japon, la défense antimissile, la marine, etc.
La Chine pourrait donc interpréter la réduction des exercices en Corée comme un élément d’un tableau plus vaste : une Amérique qui cherche à limiter ses coûts, à négocier directement avec les grandes puissances régionales et à demander davantage à ses alliés. La stratégie chinoise pourrait alors privilégier non pas une invasion immédiate, mais une pression progressive avec des exercices militaires autour de Taïwan, ce qu’elle organise de manière constante. Des incursions aériennes ; une présence accrue des garde-côtes ; un contrôle de certaines routes maritimes et des tests de la réaction américaine.
L’objectif serait alors de découvrir le seuil à partir duquel Trump décide qu’une crise asiatique ne vaut plus le coût politique et militaire d’une confrontation.
Tokyo s'interroge
Le Japon observe cette situation avec attention et cherche à pouvoir agir davantage par lui-même. Dans ce contexte, il accélère sa transformation militaire.
Le Japon est ainsi engagé dans une transformation profonde de sa politique de défense. Face à la montée en puissance militaire de la Chine, aux capacités nucléaires et balistiques de la Corée du Nord et à la menace représentée par les missiles russes, Tokyo considère désormais que sa politique exclusivement défensive traditionnelle ne suffit plus. Le plan de renforcement militaire adopté pour 2023-2027 prévoit environ 43 000 milliards de yens (soit 232,7 milliards d’euros) de dépenses de défense sur cinq ans.
Le changement le plus important concerne l’acquisition d’une « capacité de contre-frappe ». Le Japon veut pouvoir frapper les moyens militaires adverses, y compris sur le territoire ennemi, après avoir subi une attaque armée et dans les limites de ce qu’il considère comme nécessaire à sa propre défense. Tokyo insiste sur le fait qu’il ne s’agit pas d’une capacité de frappe préventive. Et cette évolution a connu sa première concrétisation. Le Japon a commencé à recevoir des missiles de croisière américains Tomahawk et, en juillet 2026, le destroyer nippon JS Chokai a effectué avec succès un tir d’essai réel. Tokyo développe parallèlement une défense antimissile intégrée, des moyens de surveillance spatiale et des capacités de commandement et de renseignement plus sophistiquées.
Cette nouvelle doctrine reste étroitement liée à l’alliance avec les États-Unis, mais elle traduit aussi une volonté japonaise de ne plus dépendre entièrement de la puissance américaine pour assurer sa sécurité. Le Japon cherche ainsi à devenir un acteur militaire beaucoup plus autonome et capable de répondre rapidement à une crise dans son environnement immédiat. Quand Trump fait bouger les lignes diplomatiques dans la région et provoque une inquiétude certaine chez ses alliés, il en récolte encore les fruits en… vendant des armes.
Pour la Chine, cette remilitarisation japonaise constitue une source de tension certaine. Pékin voit se renforcer un Japon mieux armé, plus capable de frapper à longue distance et toujours intégré au dispositif stratégique américain en Asie. Cette transformation militaire japonaise constitue donc l’un des principaux éléments du nouvel équilibre et/ou déséquilibre dans la région Asie-Pacifique. Chacun de ces États peut considérer les autres comme responsables de cette escalade.
Alliance à géométrie variable
Les événements actuels dans cette région en tension peuvent être considérés comme un tournant dans la fiabilité que les États accordent aux accords avec les États-Unis. Le système américain en Asie reposait sur une promesse relativement simple : les États-Unis seraient présents, même lorsque le coût de cette présence serait élevé. Trump introduit une autre logique : les États-Unis seront présents si cette présence sert directement les intérêts américains et si les alliés apportent suffisamment en retour. Cette différence peut sembler subtile. Elle ne l’est pas. Pour un adversaire, elle change le calcul. Pour un allié, aussi.
Si Séoul pense que Washington peut réduire les exercices parce que le Premier ministre refuse de participer à la guerre contre l’Iran, alors Séoul se trouve dans l’obligation d’envisager ce qui se passerait si Washington lui demandait demain de choisir entre une opération américaine au Moyen-Orient et la sécurité de la péninsule.
Si Tokyo pense que les engagements américains peuvent être renégociés, il doit se préparer à davantage d’autonomie. Jusqu’où ?
Si Taipei observe la scène, il doit se demander si le soutien américain sera déterminé par une stratégie de long terme ou par la volonté du président américain de conclure un accord personnel avec Xi. Et si Pékin observe la même scène, il peut être tenté de tester cette hypothèse.
Il serait trop simple de conclure que toute négociation avec Kim est dangereuse. Une reprise du dialogue peut réduire les risques d’escalade. Un accord sur les essais de missiles, les exercices, les communications militaires ou certains mécanismes de contrôle pourrait être utile. Mais une véritable politique de désescalade ne peut être que réciproque. Si Washington réduit ses exercices et que Pyongyang réduit simultanément ses capacités nucléaires, ses missiles et ses activités militaires, le calcul devient judicieux. Mais si Pyongyang conserve son arsenal, améliore ses missiles et obtient une reconnaissance internationale accrue, le bénéfice en sera essentiellement nord-coréen. Or, pour l’instant, rien n’indique que Kim ait accepté une quelconque contrepartie. Cela signifie que Trump, qui s’estime le meilleur négociateur de paix du monde, a déjà offert un premier élément de négociation avant même que les négociations ne commencent.
Pour Séoul, c’est inquiétant. Pour Tokyo, c’est un avertissement. Pour Taipei, c’est un signal à surveiller. Pour Pékin, c’est une donnée stratégique. Et pour Kim Jong-un, c’est peut-être une confirmation que sa stratégie de patience et de sur-armement a fonctionné.
Trump croit-il vraiment qu’il peut remplacer des négociations d’État à État par des relations personnelles entre dirigeants ? Suffit-il, comme il tente de nous le faire croire, que les relations américano-nord-coréennes se résument à ce : « Kim, je le comprends, il me comprend. » ?
Ses alliés ne semblent pas le penser, qui se réarment à toute vitesse. Et lorsque le Premier ministre de Séoul estime que le renforcement des capacités sud-coréennes augmentera « notre valeur et notre importance en tant qu’allié » (« our value and importance as an ally »), il décrit implicitement une nouvelle stratégie sud-coréenne. Séoul souhaite rester allié des États-Unis, mais il veut devenir plus difficile à abandonner. Et la Corée du Sud commence à se préparer à une Amérique différente.
Les déclarations et les décisions de Trump concernant les manœuvres en Corée dépassent largement la question de ces exercices militaires. Elles concernent la nature même de la puissance américaine en Asie. Nous savons que la Corée du Nord est aujourd’hui plus puissante qu’en 2018 et que la coopération militaire russo-nord-coréenne s’est accrue d’une manière exponentielle. Depuis le sommet Xi-Trump, nous constatons que la Chine renforce sa pression autour de Taïwan. Le Japon, dans le même temps, développe ses capacités militaires. Cette région est une poudrière et il suffirait d’un incident ou d’une provocation pour qu’elle s’embrase. Que sera la réaction américaine, cogite-t-on dans les cercles du pouvoir de chacune de ces capitales ?
L’Asie entre ainsi dans une période où la question centrale n’est plus seulement de savoir si les États-Unis sont assez puissants pour défendre leurs alliés. Elle est de savoir si le président américain estime que ces alliés valent le prix de leur défense. Pour tous, désormais, l’engagement américain est négociable. C’est cette conviction que les dernières décisions de Donald Trump installent au cœur de la sécurité asiatique.
Ce qui se joue ici dépasse la simple recalibration stratégique : Trump substitue à la raison d’État une diplomatie de l’apparence, où la crédibilité des alliances se mesure moins aux traités qu’à la proximité médiatique et personnelle entre dirigeants. Dans cette grammaire nouvelle, les engagements ne valent qu’autant que le président estime qu’ils servent son image et ses intérêts immédiats. C’est dans ce contexte que prend tout son sens l’avertissement de Machiavel : « Les alliances que l’on contracte avec un prince qui ne peut vous secourir, ou parce que l’éloignement des lieux ne le lui permet pas, ou parce que les désordres de ses États exigent l’emploi de toutes ses forces, ou par tout autre motif, ont plus d’éclat que d’utilité réelle pour ceux qui comptent sur son appui. » (Discours sur la première décade de Tite-Live, Livre II, chapitre XI, intitulé : « Qu’il est imprudent de s’allier avec un prince qui a plus de réputation que de forces réelles. »)
Trump ou le coup de grâce porté aux alliances.
Michel Strulovici




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