INÉDIT. L'être de Gaza, journal continu, par Rami AbouReida

le camp de Khan Younès, en août 2026. Photo AP
À Gaza, la guerre s’écrit aussi dans l’intimité des vies déplacées : une maison quittée, une famille sous une tente, des enfants privés d’école et d’horizon. Architecte et écrivain palestinien, Rami AbouReida raconte depuis Al-Mawasi, près de Khan Younès, ce quotidien de l’exil intérieur, mais aussi la mémoire urbaine d’une ville que les destructions ne doivent pas effacer. Après une première Lettre de Gaza publiée ici, ces sept textes composent le journal sensible d’un homme qui écrit pour que Gaza, ses pierres et ses habitants ne soient pas oubliés.
les humanités, ça n'est pas pareil.
Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût :
À Gaza, la guerre ne se mesure pas seulement aux destructions, aux morts et aux déplacements de masse. Elle s’inscrit aussi dans le temps intime des vies suspendues : une maison que l’on quitte sans savoir si on la reverra, une famille réunie sous une tente, des enfants pour qui l’école, l’espace de jeu et jusqu’au droit à l’avenir sont retirés. Dans le sud de l’enclave, autour de Khan Younès et dans la zone d’Al-Mawasi, des centaines de milliers de personnes déplacées tentent de survivre dans des abris de fortune, au milieu de pénuries persistantes d’eau, d’assainissement, de soins et de matériaux essentiels. Les camps surpeuplés restent exposés aux intempéries comme aux violences, tandis que les déplacements répétés rendent toute continuité de vie presque impossible.
C’est depuis l’une de ces tentes, à Al-Mawasi, que Rami AbouReida écrit. Architecte et écrivain palestinien, il regarde la catastrophe à hauteur d’homme et de famille : la perte de la maison, l’exil à l’intérieur même de son pays, l’étouffement de l’intimité, les études interrompues de ses enfants, l’épuisement des parents, mais aussi les gestes ténus par lesquels subsistent l’attachement à une ville, une mémoire et un avenir. Son regard d’architecte donne une force particulière à ces récits : les murs, les rues, les bâtiments anciens et les objets ordinaires y deviennent les archives fragiles d’une existence menacée d’effacement.
les humanités ont déjà publié une première Lettre de Gaza, intitulée « Masques architecturaux et tentes de l’oubli » (ICI). Les sept textes réunis ici prolongent ce journal discontinu de la survie. Écrits entre octobre 2023 et août 2026, ils ne prétendent ni résumer Gaza ni parler au nom de tous ses habitants. Ils donnent à entendre une voix située, celle d’un père, d’un homme déplacé et d’un amoureux de la ville, qui refuse que la destruction matérielle emporte avec elle la mémoire des lieux et des êtres.
Jean-Marc Adolphe & Isabelle Favre
JOURNAL DE GAZA
Textes de Rami AbouReida
Octobre 2023 — août 2026
7 octobre 2023, quand le monde a basculé
7 octobre, 6 h 10 du matin.
Je me suis dirigé vers le salon et je me suis assis sur le canapé, en face de la cuisine, où ma femme préparait le petit-déjeuner pour les enfants, qui se préparaient à aller à l’école. C’était un matin ordinaire, semblable à tous ceux que nous avions connus auparavant. La plupart du temps, je faisais cela chaque jour : je me réveillais, je m’habillais, je sortais de la maison et je partais travailler, sans jamais imaginer que ce matin-là, précisément, allait diviser nos vies en un avant et un après.
À 6 h 25 précises, le monde a basculé.
Des explosions successives ont retenti. Au début, j’ai pensé que c’était le tonnerre. J’ai essayé de trouver une explication familière à ce que j’entendais. Puis je me suis dit qu’il s’agissait peut-être de l’assassinat de l’un des dirigeants du Hamas, et que ces explosions pouvaient être une riposte. À cette époque, les nouvelles étaient particulièrement tendues, et les assassinats et les menaces faisaient partie du paysage auquel nous étions habitués.
J’ai pris mon téléphone et allumé la télévision.
Nous voulions simplement savoir : que se passe-t-il ? Mais ce qui est apparu devant nous était quelque chose que nous n’avions jamais imaginé.
Quelque chose auquel, à cet instant, nous ne savions même pas donner de nom. J’habitais à environ 1 400 mètres seulement de la ligne frontalière. Au fil des nouvelles et des explosions, j’ai commencé à comprendre une seule chose, avec une clarté absolue : nous étions en danger.
Je me suis tourné vers ma femme et je lui ai demandé de préparer les sacs des enfants, d’y mettre quelques vêtements et les affaires indispensables ; tout ce qui était léger et qui avait de la valeur.
Nous ne savions pas combien de temps nous allions être absents. Nous ne savions pas où nous irions. Nous ne savions même pas si nous rentrerions le soir même.
J’ai mis les sacs dans la voiture.
Nous nous sommes habillés.
Les enfants se sont préparés.
Puis nous nous sommes arrêtés.
Nous sommes restés près d’une heure entière à nous regarder sans rien dire.
Le silence était plus lourd que les mots.
J’avais déjà perdu ma maison pendant la guerre de 2014.
J’avais vécu l’amertume du déplacement pendant trois ans, puis j’étais revenu et j’avais reconstruit la maison, morceau après morceau, pierre après pierre, jusqu’à ce qu’elle devienne enfin un endroit dans lequel je me reconnaissais.
Ce n’était pas simplement une maison.
C’étaient des années de travail et de fatigue.
C’était la reconquête d’une vie que je pensais que la guerre m’avait arrachée pour toujours.
C’était l’endroit où, après de longues années, nous avions commencé à nous réconcilier avec elle, où elle nous aimait et où nous l’aimions.
C’est pour cela que je ne voulais pas partir.
Au fond de moi, je ressentais quelque chose d’obscur et de lourd, que je ne parvenais pas à expliquer. Comme si quelque chose me disait que je ne reviendrais pas.
J’avais peur que ce soit la dernière fois que je fermerais la porte de cette maison derrière moi. Les enfants sont sortis dans la cour devant la maison, où la voiture nous attendait.
Moi, je suis resté le dernier.
Je suis retourné à l’intérieur.
Je suis entré dans chaque pièce.
J’ai regardé chaque coin.
Je ne cherchais pas quelque chose à emporter avec moi, car je savais que j’avais pris tout ce que je pouvais. Je cherchais autre chose, peut-être la maison elle-même, la vie que j’étais en train de laisser derrière moi.
J’ai regardé la porte que j’avais fabriquée de mes propres mains.
Le mur dont j’avais choisi la couleur et que j’avais peint moi-même. Une œuvre d’art que j’avais rapportée d’Égypte.
Un Coran que j’avais ramené de Médine.
Les tableaux à l’huile.
Et toutes ces petites choses qui, aux yeux des autres, ne valent rien, mais qui, pour moi, représentaient toute une vie.
Chaque coin portait un souvenir.
Chaque mur connaissait le son de nos voix.
Chaque pièce gardait les rires de mes enfants.
La maison conservait nos journées ordinaires, notre fatigue, notre repos, nos petites disputes, nos rires et ces moments dont nous ne connaissions pas la valeur parce que nous pensions qu’ils resteraient toujours.
Je suis resté quelques instants à regarder tout cela.
Puis j’ai fermé la porte.
Je pleurais à l’intérieur de moi, mais je me suis retenu devant les enfants.
Je ne voulais pas qu’ils voient ma peur. Je suis monté dans la voiture.
Et nous sommes partis en direction de Bani Suheila.
Pendant tout le trajet, nous avons peu parlé.
Nous regardions tout.
Les maisons.
Les rues.
Les arbres.
Les commerces.
Les visages.
Nous regardions tout ce qui nous entourait, comme si nous essayions de le graver dans notre mémoire.
Nous sommes partis avec quelques vêtements et quelques affaires.
Mais nous avons laissé derrière nous quelque chose qu’aucune valise ne pouvait contenir :
notre vie.
(8 octobre 2023)

Le septième déplacement…
Les chars ont commencé à entrer dans l’est de Rafah, et Rafah est devenue encore plus dangereuse.
Les gens se demandent : où allons-nous aller cette fois-ci ?
Certains sont retournés à Khan Younès et dans les régions à l’ouest de la ville, tandis que d’autres se sont dirigés vers Abasan et Bani Suheila...
Et moi, je me demande : que dois-je faire ? Où aller ?
Le déplacement numéro 7 en 7 mois.
Sept fois que nous quittons un endroit, que nous emportons avec nous ce que nous pouvons, et que nous partons vers un autre lieu dont nous ne savons pas combien de temps nous y resterons, ni quand un nouvel ordre nous obligera à repartir une nouvelle fois.
À chaque fois, nous nous disons : peut-être que ce sera la dernière...
Puis nous découvrons que ce n’était pas la dernière.
Nous sommes véritablement pris en otage par notre propre vie. Nous ne décidons ni du lieu où nous vivons, ni du moment de notre départ, ni même de notre capacité à planifier le lendemain.
Nous sommes entre la peur et l’attente. Nous portons nos enfants, quelques-unes de nos affaires, nos souvenirs, et nous avançons.
Sept déplacements en sept mois...
Sept fois que nous recommençons à zéro, et sept fois que nous essayons de convaincre nos enfants que le nouvel endroit sera meilleur.
Mais que leur dirons-nous la huitième fois ?
Mon Dieu, ne nous impose pas ce que nous ne pouvons pas supporter.
Nous ne voulons plus qu’un endroit sûr, un toit pour protéger nos enfants, et un peu de stabilité, devenue pour nous un rêve lointain.
Nous voulons seulement que ce perpétuel déplacement s’arrête, et savoir enfin où sera l’endroit où nous pourrons nous installer définitivement.
Ô Allah, mets fin à ce perpétuel exil et ramène-nous sains et saufs dans nos maisons. Cette prière sera-t-elle exaucée ?
(11 mai 2024, Les tentes — Rafah)

Je me suis exilé deux fois
Je me suis exilé deux fois…
Une première fois, lorsque je me suis séparé de ma terre natale, l’Algérie,
après y avoir grandi pendant vingt-trois printemps.
Je l’ai portée dans mon cœur,
et j’y ai laissé la chaleur de mon enfance,
les joies de mon adolescence,
les souvenirs de ma jeunesse,
et une part de mon âme entre les dunes et les montagnes.
Je l’ai quittée comme on arrache un arbre à sa terre,
et je suis parti vers Gaza,
vers une patrie dans le cœur, même si je n’étais pas né sur sa terre.
J’étais un étranger dans les bras de mes frères,
à la recherche de nouvelles racines dans le sable,
essayant d’apprendre comment un lieu peut devenir une patrie,
et comment un être humain peut se replanter dans une terre où il n’est pas né.
Puis mon deuxième exil s’est prolongé…
Mais cette fois, c’était dans ma propre patrie.
Des années à errer à l’intérieur,
d’un endroit à l’autre,
d’une maison à l’autre,
mais nous nous sommes adaptés.
Plus encore…
Nous avons réparé nos âmes.
Nous avons construit des maisons,
nous avons célébré des mariages,
les enfants ont grandi,
ils sont allés à l’école et à l’université,
nous avons acheté des meubles,
planté des arbres,
accroché des photos aux murs,
et construit pour nous-mêmes une vie qui ressemblait à la vie.
Nos rêves ont poussé comme des branches dans les champs,
et nous avons eu une existence,
un nom,
une ombre sur cette terre.
Nous nous sommes dit :
Peut-être que l’exil est enfin terminé.
Peut-être avons-nous enfin trouvé notre place.
Puis…
le vent s’est levé à nouveau.
Mais ce n’était pas un vent passager.
C’était une tempête qui a tout déraciné.
Elle a emporté tout ce que nous avions construit,
et les maisons se sont dissipées comme un mirage dans le désert,
les photos ont disparu,
les livres,
les documents,
les meubles,
les souvenirs,
et avec eux, une partie de notre vie.
La sécurité a été massacrée,
la famille dispersée,
nous avons emporté ce que nous pouvions porter,
puis nous sommes partis une nouvelle fois…
Étrangers.
Mais cette fois,
nous n’avons pas quitté une patrie pour une autre.
Nous avons quitté la patrie elle-même.
Et nous nous sommes retrouvés à vivre sous une tente,
sur une terre qui ne nous ressemble pas,
portant les clés de portes qui n’existent plus,
parlant de maisons qui étaient les nôtres comme si nous parlions d’une vie lointaine.
Comme si nous n’étions jamais sortis de notre premier exil.
Ah, mon cœur…
Comme il est lourd, l’exil lorsqu’il prend le visage de la patrie.
Et comme il est cruel de chercher sa maison dans son propre pays,
pour ne trouver que les décombres.
Et comme le retour est amer,
lorsque tu reviens dans le lieu où tu rêvais de grandir,
et que tu découvres que ce lieu lui-même ne te reconnaît plus.
Je me suis exilé deux fois…
Une fois d’une terre où je suis né,
et une fois d’une terre que j’ai choisie pour devenir ma patrie.
Le premier m’a pris le lieu,
le second a failli me prendre le sens même du lieu.
Et pourtant…
je continue à chercher une patrie où nous n’aurons pas à partir,
où la maison ne deviendra pas un souvenir,
où la clé ne deviendra pas le témoin de l’absence d’un mur.
Peut-être que l’exil n’est pas de s’éloigner de sa patrie…
Le véritable exil, c’est lorsque la patrie demeure dans ton cœur, mais que tu ne trouves plus le chemin pour y retourner.
(26 mai 2025… depuis ma tente… Al-Mawasi, Khan Younès… Gaza)

625 jours d'absence
Depuis 625 jours, je suis sorti de ma maison et je ne suis jamais revenu.
Je ne me rappelle pas exactement quand les lumières se sont éteintes derrière moi, mais je me rappelle bien comment la porte s'est fermée, sans que je sache que je disais adieu à ce moment-là à toute une vie.
Depuis ce jour, je me déplace comme une branche sèche que le vent pousse... d'une maison à une tente, d'une tente à une maison, puis encore à une autre tente, et ainsi le cercle tourne sans fin.
Il ne reste rien de l'intimité sauf la nostalgie d'elle, parce que nous, ma petite famille de six personnes, on vit dans une seule chambre ou une seule tente qui ne dépasse pas 20 mètres carrés, avec beaucoup de fonctions en même temps, où l'air est partagé, les respirations se mélangent, et le souci est le même pour tous... lourd, silencieux, et il grandit jour après jour.
Je n'ai plus une chambre où je peux fermer la porte pour penser.
Je n'ai plus un bureau où je pose ma tête pour fuir et réfléchir.
Je n'ai plus une petite cave où je faisais mon sport, où je libérais ma tension, où je faisais sortir ma pression, où je retrouvais mes forces.
Je pensais que ces pressions que je fuyais avant étaient le maximum de fatigue... mais maintenant, j'ai compris que c'était un luxe que je n'ai jamais su apprécier comme il fallait.
Maintenant, il n'y a pas de temps pour penser, et pas de place pour être seul avec soi-même.
Chaque idée qui passe dans ma tête passe aussi devant mes enfants. Il n'y a plus de secrets dans cet endroit, l'endroit est devenu un corps ouvert à tout le monde.
Chaque question est posée à voix haute, chaque réponse est dite en public, et tous les sentiments sont versés devant tous.
Et cette réalité me ronge les nerfs. Je deviens tendu, je me fâche, parfois je crie... pas parce que je suis dur, mais parce que je suis presque en train de m'effondrer. Mais je n'ai pas le luxe de m'effondrer, parce que je suis père, et je dois rester debout, même si je me brise à l'intérieur, et après je regrette, mais je n'ai plus d'espace pour respirer ou pour être seul avec moi-même, pour retrouver mon calme, ou pour rassembler mes forces encore une fois.
Et peut-être la chose la plus dure dans tout ça, c'est que je vois l'âge de mes enfants disparaître devant mes yeux, et je ne peux rien faire.
Ma fille aînée, son rêve était de finir le lycée et de passer le baccalauréat, mais la guerre lui a volé deux années de suite, sans qu'elle soit coupable de rien. Elle se préparait à chaque fois, elle essayait, elle rêvait... en espérant que le ministère trouve un moyen de faire l'examen, mais la vie se replie sous ses pieds, et l'éloigne de tout ce qui est normal.
Et son frère, Mohammed, qui a deux ans de moins qu'elle, devait aussi passer l'examen cette année, mais il comprend à peine ce que veut dire un examen. Il n'a connu de l'éducation que la perte. Il n'a connu de l'enfance que l'inquiétude permanente et la confusion sans fin qu'on vit. Il porte une grande responsabilité, il est le soutien, parfois je suis dur avec lui, peut-être trop dur, je suis obligé, parce que la vie n'est plus comme avant.
Et Lana, la petite, innocente et enfantine, on lui a volé son enfance sans qu'elle le sache. Avant, elle riait pour les choses les plus simples, elle dessinait avec des couleurs, elle demandait pour demain avec impatience... mais aujourd'hui, ses yeux ne comprennent pas ce qui se passe, mais son âme sent tout. Parfois elle me regarde en silence, comme si elle me demandait sans parler : est-ce qu'un meilleur demain va venir ?
Et Hamza, mon petit turbulent, il s'est libéré de toutes les limites, pas parce que l'enfance est son droit, mais parce que nous n'avons pas pu mettre de limites dans un monde sans portes. Il passe sa journée dehors de la tente, à faire voler des cerfs-volants faits avec des restes de la vie, ou il invente des jeux primitifs avec des matériaux qui ne servent à rien.
Son petit visage est devenu bronzé par le soleil des tentes, et par le jeu dans les chemins du déplacement et de l'exil à l'intérieur de notre propre pays, et une faim et une privation qui ne finissent jamais.
Et au milieu de toute cette tempête, il y a Siham. Ma femme, ma compagne de route, la mère de mes enfants, le pilier de cette maison brisée. Avant, elle était une femme pleine de vie, elle aimait cuisiner, elle s'occupait des détails de la maison, elle restait éveillée pour aider les enfants à étudier, elle décorait la maison pour leurs petites occasions. Elle s'occupait de moi. Elle trouvait son bonheur dans la cuisine, son message dans l'ordre de la maison, et le projet de sa vie dans nos enfants.
Mais aujourd'hui, malgré tout, elle ne s'est pas brisée. Elle est devenue, d'une mère qui pensait aux bonbons et aux vêtements propres, une femme qui gère une tente, qui cuisine à partir de rien, et qui caresse le cœur de ses enfants en pleurant en silence.
Je la vois chaque jour essayer de construire quelque chose avec ces ruines, elle crée de la chaleur dans le froid, du calme dans le chaos, et de la sécurité dans un temps qui ne connaît plus le sens de la sécurité.
Elle cache ses larmes pour qu'on ne s'effondre pas, elle cache ses soupirs pour qu'on n'ait pas peur. Combien de fois je l'ai vue regarder dans le vide... elle ne parle pas, mais tout son visage crie. Puis elle se lève en silence, pour continuer la journée comme si elle n'était pas sur le point de s'effondrer.
Chaque jour qui passe, on perd une partie de nous-mêmes. Chaque jour qui passe, on voit comment la vie enlève à nos enfants le présent et le futur.
Je me demande la nuit, et je me déchire dans le silence : jusqu'à quand ? Jusqu'à quand on va continuer à attendre une porte qui ne s'ouvre pas ?
Un horizon qui n'apparaît pas ? Une dignité qui ne vient pas ?
625 jours... d'absence, d'exil à l'intérieur de notre propre terre, d'errance et d'attente. On vit sans intimité, sans éducation, sans stabilité, sans un seul moment de calme.
Mais malgré tout ça, j'essaie d'être pour eux le père et le soutien, le mur et l'ombre, la seule voix qui ne se brise pas. Peut-être qu'un jour, ils raconteront cette histoire... pas du côté de la souffrance, mais du côté de la survie. Elle m'épuise beaucoup, elle me fatigue trop, mais d'un autre côté, on n'a pas cédé à l'oppression, malgré tout. Mais jusqu'à quand on peut encore supporter et être patients ?
(23 juin 2025. Al-Mawasi, Khan Younès)

Nos visages oubliés derrière l’absence du miroir…
Nos visages oubliés derrière l’absence du miroir….
Dans un paradoxe douloureux…
Cela fait longtemps que nous n’avons pas vu nos visages.
Non pas parce que nous refusons de nous regarder dans un miroir, mais parce que le miroir lui-même a disparu de notre quotidien.
Pas de salle de bain digne de ce nom, pas de lavabo avec un miroir, pas de chambre avec une coiffeuse, pas d’entrée de maison avec une élégante « chiffonnière » pour nous accueillir et nous rappeler que nous sommes encore des êtres humains vivant une vie normale.
Dans ce déplacement permanent, nous oublions nos visages…
Nous passons des jours et des semaines à nous laver avec l’eau de la nostalgie, à essuyer notre sueur avec des morceaux de tissu souillés de poussière, et à nous coiffer avec nos doigts tremblants au lieu d’utiliser un peigne.
Il arrive que l’un de nous passe une semaine entière avant de se souvenir qu’il possède un petit miroir portatif, enfoui dans un coin oublié de son sac.
Et lorsqu’il le sort pour regarder son visage, il est bouleversé…
Le visage qui lui fait face n’est plus celui qu’il reconnaît.
Le teint hâlé n’est plus l’éclat d’un visage exposé au soleil, mais une enveloppe sèche recouvrant la tristesse.
De nouvelles rides sont apparues sans nous demander la permission, et des cernes sous les yeux ressemblent aux ombres de notre tente fatiguée.
Nos traits ont changé, comme si la douleur nous remodelait chaque jour.
Nous nous fixons dans le miroir et nous demandons avec inquiétude :
Qu’avons-nous fait pour devenir ainsi ?
Quelle est donc cette guerre qui nous vole jusqu’à nos traits ?
Comment pouvons-nous vieillir de cette manière ? Pas en âge, mais en chagrin !
Les miroirs semblent aujourd’hui être un luxe, mais la vérité est qu’ils sont une petite patrie.
Lorsque nous avons quitté nos maisons, nous ne savions pas que nous allions aussi perdre notre relation avec nous-mêmes.
Et c’est ainsi que nous vivons chaque jour étrangers à nos propres traits, ne les apercevant que rarement, et découvrant à chaque fois un nouveau visage que nous n’avions jamais connu auparavant…
Un visage que la vie a trahi, mais qui essaie encore de sourire.
Nous sommes devenus étrangers à nos propres visages…
Et étrangers à nos miroirs, lorsqu’ils existent encore.
Si toutefois nous ne les avons pas perdus depuis longtemps……
(7 août 2025, Al-Mawasi, Khan Younès, Gaza)

Gaza qui est toujours là…
C’était la première image que mes yeux ont vue, au moment où mes pas ont franchi pour la première fois le portail de l’enceinte de la municipalité de Gaza.
C’était en 1997.
J’étais alors étudiant, sur le point d’entrer en cinquième et dernière année d’architecture en Algérie, et je préparais mon projet de fin d’études.
Parmi tous les sujets que j’aurais pu choisir, j’ai décidé que mon projet de fin d’études aurait pour thème Gaza… et serait consacré à Gaza.
Ce n’était pas un choix anodin, ni un simple sujet académique.
Je voulais revenir dans ma ville, la lire avec le regard d’un architecte ; rechercher sa mémoire urbaine et historique, ses bâtiments anciens et modernes, ses rues, ses quartiers, ses marchés, et comprendre la manière dont la ville s’était construite et transformée au fil du temps.
Je suis venu à Gaza depuis l’Algérie et, au lieu que mon retour soit simplement des vacances et une visite au pays et à la famille, il s’est transformé en un voyage d’exploration.
Je l’ai commencé par la collecte de documents et d’informations techniques, architecturales, urbaines, historiques et patrimoniales dont j’avais besoin pour réaliser mon étude. Celle-ci ne se limitait pas à la conception d’un bâtiment ; elle comprenait également des propositions visant à construire une image architecturale de la ville, permettant à Gaza de passer de son héritage ancien à son présent et à son avenir, sans perdre sa mémoire ni son identité.
Cette démarche s’est finalement concrétisée par la conception du bâtiment de l’Association de prévention et de sécurité dans la bande de Gaza, qui fut mon projet de fin d’études.
Mais, alors que je recherchais des documents et que je parcourais les quartiers et les bâtiments de la ville, je ne savais pas encore que je commençais une relation particulière qui allait m’accompagner toute ma vie.
Cette scène fut précisément la première image d’un bâtiment historique de Gaza que mes yeux découvrirent.
À partir de cet instant, j’ai commencé à voir Gaza autrement.
Elle n’était plus seulement une ville que je connaissais et à laquelle j’appartenais.
Elle est devenue une ville que j’étudiais et que j’aimais, dont je lisais l’histoire à travers son architecture et dans laquelle j’entrais pour découvrir ce que sa mémoire cachait. Je découvrais que la pierre pouvait être un document, que la rue pouvait être une archive, et que la vieille maison pouvait conserver dans ses murs la mémoire de générations entières.
C’est ainsi qu’est né mon attachement affectif, architectural et historique à la ville ; à son image architecturale, à ses anciennes rues et à ses vieux quartiers, à ses marchés populaires historiques que j’ai tant aimés et auxquels je me suis profondément attaché.
Au fil des années, la vieille ville de Gaza est restée ma destination préférée. J’y emmenais mes enfants de temps en temps, ou j’y accompagnais un ami ou un proche revenant de l’étranger, surtout lorsqu’il était accompagné de ses enfants.
Je les y emmenais pour relier leurs esprits à l’histoire et à l’ancienneté de Gaza, pour leur montrer que leur ville n’était pas seulement ce qu’ils voyaient dans les informations : siège, guerres et destruction.
Je voulais qu’ils connaissent : Gaza, la ville. Gaza, l’histoire. Gaza, la civilisation.
Gaza, avec sa mémoire, son identité, son architecture et son âme.
Je les y emmenais pour leur dire, d’une manière qui ne nécessitait pas beaucoup de mots : Voilà la Gaza que vous devez connaître.
J’aimais laisser dans leur esprit une autre image de leur ville ; celle des ruelles et des marchés, des vieilles pierres, des arcs, des portes et des maisons qui avaient vu se succéder des générations, avant que la ville ne soit réduite aux images de la destruction.
Car la ville, à mes yeux d’architecte, n’est pas un ensemble de bâtiments séparés. La ville est une mémoire continue.
Et lorsqu’un bâtiment ancien est détruit, ce ne sont pas seulement les pierres qui tombent ; c’est une partie de l’histoire qui disparaît avec elles.
C’est pourquoi le bombardement de la mosquée Al-Omari pendant cette guerre m’a profondément bouleversé, d’une manière qu’il est difficile de décrire avec des mots.
Cette mosquée, l’un des plus anciens et des plus importants monuments historiques de Gaza, n’était pas seulement un lieu de culte ; elle était le témoin de longs siècles de l’histoire et des transformations de la ville, du passage des civilisations et des époques.
Lorsque j’ai vu les images des destructions qu’elle avait subies, j’ai eu le sentiment qu’une partie de la mémoire de Gaza avait été arrachée sous mes yeux.
Mais aujourd’hui… Je suis entré sur la place de la municipalité de Gaza pour régler une affaire, sans imaginer que la ville allait m’offrir, au milieu de toutes ces destructions, un moment de joie.
Soudain, mes yeux se sont posés sur l’ancien bâtiment historique de la municipalité de Gaza. Je me suis arrêté. Je l’ai regardé longuement.
Et j’ai été heureux.
Vraiment heureux, peut-être d’une manière qui peut sembler étrange à ceux qui ne savent pas ce que représentent pour nous les bâtiments anciens.
Le bâtiment était toujours debout. Avec sa façade en pierre, ses arcs, ses fenêtres en bois et ses détails simples qui portent l’esprit de l’architecture gazaouie ; comme s’il me disait : Je suis toujours là.
Sur la photographie, la scène paraît calme, presque au point de tromper le regard.
Un ciel bleu et limpide.
Des arbres soigneusement taillés.
Une vaste place.
Et de vieilles pierres qui résistent au temps.
Mais derrière ce calme se trouve une ville qui a subi suffisamment de violence pour que de grandes parties de sa mémoire soient effacées.
Et pourtant, ce bâtiment est resté debout.
D’après ce que j’ai pu constater sur place, les bombardements ont touché les bâtiments plus récents qui l’entouraient, tandis que cet édifice ancien est resté debout, portant encore quelque chose des traits de la ville que je connaissais depuis que j’étais jeune et que je cherchais ses documents, ses bâtiments et ses plans.
Le bâtiment de la municipalité n’est pas seulement un bâtiment administratif.
Il est l’une des signatures de la ville. La municipalité, dans la conscience urbaine, est bien plus qu’une institution.
Elle fait partie de la mémoire civique de la ville ; un lieu où la vie des habitants rencontre la chose publique, où l’architecture rencontre la ville, où la fonction rencontre l’identité.
C’est pourquoi la survie d’un bâtiment historique comme celui-ci n’est pas seulement celle d’un mur qui a échappé aux bombardements.
C’est la survie d’un témoin.
Témoin de la Gaza d’autrefois.
Témoin de la Gaza qui existe encore.
Témoin de la Gaza que nous voulons voir rester.
Je me tiens aujourd’hui devant cette façade en pierre, moi, l’homme qui était venu à Gaza en 1997, alors étudiant en cinquième année d’architecture, pour recueillir des informations sur son histoire et son urbanisme dans le cadre de son projet de fin d’études.
Et je me demande : Combien la ville a-t-elle changé depuis cette époque ?
Et combien ai-je changé avec elle ?
À l’époque, j’étudiais la ville pour la comprendre.
Aujourd’hui, après tout ce qui s’est passé, j’ai le sentiment d’écrire sur elle pour qu’elle ne soit pas oubliée.
J’écris sur ses bâtiments parce qu’un bâtiment peut être détruit, mais sa mémoire ne doit pas l’être avec lui.
J’écris sur ses rues parce qu’une rue n’est pas seulement de l’asphalte et des pierres, mais le chemin emprunté par des personnes qui ont vécu, marché, attendu, aimé, ri et pleuré. J’écris sur ses quartiers parce qu’un quartier n’est pas un simple espace entre des maisons, mais un réseau de relations, d’odeurs, de voix, de visages et de souvenirs.
Et j’écris sur son architecture parce que l’architecture, au fond, n’est pas seulement faite de murs.
L’architecture est la manière dont une ville conserve sa mémoire.
C’est peut-être pour cela que j’ai ressenti tant de joie en voyant le bâtiment de la municipalité encore debout.
Je ne me suis pas réjoui simplement parce qu’un bâtiment avait survécu aux bombardements.
Je me suis réjoui parce qu’une partie de la Gaza que j’aime depuis 1997 était encore debout devant moi.
Comme si la ville, au milieu de toutes ces destructions, m’adressait un petit signe et me disait : Nous ne sommes pas encore finis.
Gaza n’est pas seulement ce qui a été détruit.
Gaza, c’est aussi ce qui reste.
Et ce qui reste, aussi peu soit-il, porte la responsabilité de raconter ce qui a été et de nous aider, un jour, à reconstruire ce qui a été détruit ; non seulement avec des pierres, mais avec la mémoire, l’identité et le sens.
La reconstruction de Gaza, lorsqu’elle viendra, ne devra donc pas seulement signifier reconstruire des murs, des toits et des routes.
Elle devra aussi signifier reconstruire notre relation avec la ville, protéger ce qui reste de sa mémoire, retrouver son identité urbaine et donner à son patrimoine la place qu’il mérite dans son avenir.
Car les villes qui perdent leur mémoire peuvent être reconstruites, mais elles risquent de ne plus être les mêmes.
Quant à Gaza, je veux qu’elle soit reconstruite sans perdre son âme.
C’est pourquoi je continuerai à écrire.
Sur la pierre.
Sur la rue.
Sur la maison.
Sur le marché.
Sur la mosquée.
Sur la municipalité.
Sur cette ville que j’ai aimée lorsque j’étais étudiant en Algérie et que j’ai portée avec moi depuis ce jour jusqu’à aujourd’hui.
Je n’ai peut-être plus aujourd’hui de bureau d’architecture, ni de table à dessin, ni les archives que j’avais accumulées au fil des années.
J’ai peut-être perdu ma maison, mon bureau et tant de choses que je croyais immuables dans ma vie.
Mais j’ai encore la mémoire.
Et j’ai encore la capacité d’écrire.
Et tant que la mémoire est vivante, une partie de la ville est encore vivante.
Gaza, histoire et civilisation.
Et ce que la guerre n’a pas réussi à effacer des pierres, nous ne devons pas lui permettre de l’effacer de notre mémoire.
(11 août 2025, depuis ma tente Al-Mawasi – Khan Younis)

Laya et Mohammed : deux visages de l’espoir à Gaza
À Gaza, l'enfance et l'éducation ne sont plus des choses ordinaires. La guerre n'a pas seulement détruit des maisons et des rues, elle a aussi volé des années de vie et les rêves de toute une génération. Pourtant, mes enfants, Laya et Mohammed, continuent d'avancer avec courage.
Ma fille Laya rêve de devenir médecin. La guerre lui a fait perdre deux années d'études et l'a empêchée de passer le baccalauréat pendant deux années consécutives. Malgré les déplacements, la peur et l'instabilité, elle continue d'étudier avec détermination. Elle croit que l'éducation est le meilleur chemin vers l'avenir et que le savoir peut aider à reconstruire ce que la guerre détruit.
Mon fils Mohammed a lui aussi poursuivi ses études dans des conditions extrêmement difficiles. Il a travaillé malgré les bombardements, les déplacements répétés, les coupures d'électricité et le manque des besoins les plus essentiels. Aujourd'hui, il s'apprête à commencer des études en ingénierie des systèmes d'information, avec l'espoir de mettre un jour ses compétences au service de la reconstruction de son pays et d'un avenir meilleur.
Laya et Mohammed ne sont pas des cas exceptionnels. Ils représentent toute une génération de jeunes Palestiniens qui s'efforcent de protéger leurs rêves au milieu des ruines. Ils ne demandent pas des privilèges. Ils demandent simplement le droit d'étudier, de vivre en sécurité et de construire leur avenir.
Comme tous les parents, je n'ai qu'un seul souhait : voir mes enfants grandir en paix, poursuivre leurs études et réaliser leurs ambitions. Chaque réussite d'un enfant de Gaza est bien plus qu'un succès personnel. C'est une victoire de l'espoir sur la guerre et un rappel que l'avenir reste possible.
(23 juillet 2026, depuis ma tente… à Al-Mawasi, Khan Younès).
Quelques photographies en complément





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