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The Art of the Deal (saison 2) : Trump, Xi et le partage du monde

Donald Trump et Xi Jinping se partagent le monde

Illustration Jorge Neves pour les humanités


Écrivain sous pseudonyme, « agitateur clandestin », Tzotzil Trema reprend du service pour les humanités. Il revient ici dans la foulée de l'article de Michel Strulovici sur le rapprochement Trump-Kim, avec une fiction qui n'a rien d'innocent : et si le vrai partenaire de Donald Trump, dans cette affaire coréenne, n'était pas Kim Jong-un, mais Xi Jinping ?

les humanités, ça n'est pas pareil.

Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : 


En 1987, un promoteur immobilier new-yorkais un peu trop bronzé publiait, avec l'aide d'un plumitif nommé Tony Schwartz qui s'en mordra longtemps les doigts, un petit manuel intitulé The Art of the Deal. On y trouvait onze commandements, dont un seul mérite qu'on le grave sur le fronton de la Maison Blanche : « Le levier, c'est détenir ce que l'autre veut. Ou mieux, ce dont il a besoin. Ou, mieux encore, ce dont il ne peut absolument pas se passer. » Trente-neuf ans plus tard, l'auteur n'a pas changé une virgule à sa doctrine. Il a seulement changé d'immeuble : ce n'est plus la Trump Tower qu'il négocie, c'est le Pacifique.


Alors on nous explique, docte, que la décision de réduire « substantiellement » les exercices militaires avec Séoul, à la veille d'Ulchi Freedom Shield, serait un caprice sentimental : Trump aimerait Kim, Kim le comprendrait, ils se seraient trouvé une âme sœur autoritaire. C'est prêter à cet homme une profondeur psychologique qu'il n'a jamais revendiquée. Le promoteur de Manhattan n'a jamais aimé personne en affaires. Il a toujours aimé le levier. Et le levier, cette fois, ne se trouve pas à Pyongyang. Il se trouve à Pékin.


Qu'on m'autorise, faute de témoin qui accepte jamais de la raconter, à imaginer la scène : Pékin, mai 2026, en marge du sommet officiel où l'on a poliment évoqué la « dénucléarisation » devant les caméras. Dans un salon sans micro, deux hommes qui n'ont jamais eu besoin de vote pour se sentir légitimes comparent leurs cartes. Pas de traité, pas de communiqué : un partage, comme deux parrains qui évitent la guerre des familles parce qu'elle coûte cher à tout le monde, y compris au vainqueur. On ne signe pas ce genre d'accord. On le vit, ensuite, dans les silences des chancelleries et les phrases sibyllines des porte-parole.


Car voici ce que Trump, en bon lecteur de lui-même, a fini par comprendre : son Amérique — celle des usines qui reviennent, des tarifs qui protègent, des puces et des aimants qui ne dépendent plus de personne — ne peut pas exister sans un ingrédient que la Chine seule raffine à plus de 90 %. Les terres rares. Pas le pétrole, pas l'or, pas même le dollar : le néodyme et le dysprosium, ces métaux ingrats sans lesquels ni F-35 ni voiture électrique ni éolienne ne tournent. On avait vendu le protectionnisme comme un acte de souveraineté. C'était, en réalité, un aveu de dépendance. Le printemps 2025 et sa guerre commerciale l'ont cruellement rappelé à l'ancien promoteur : quand on menace de couper les vivres à qui détient le seul robinet, on découvre qu'on négocie à genoux. « Le pire qu'on puisse faire dans un deal, écrivait-il jadis, c'est avoir l'air désespéré. » Il l'était. Xi l'a vu. Et Xi, patiemment, comme on laisse mûrir un fruit, a attendu que l'autre vienne proposer le partage plutôt que le duel.


D'où ce théorème que je livre sans notes de bas de page, parce que je ne suis pas gazetier mais romancier, et que ma fiction n'a pas besoin d'archives pour dire le vrai : MAGA, la vraie, celle qui réindustrialise et qui intimide, ne se fera jamais contre Pékin. Elle se fera avec son aval, ou elle ne se fera pas. Trump l'a intégré avant ses propres électeurs. Alors il agit comme le ferait n'importe quel dealer new-yorkais formé à la dure loi des territoires : on ne fait pas la guerre à qui tient l'arrivage. On partage la rue.


Et la Corée, dans cette arithmétique, n'est pas un cœur qui bat pour un dictateur « respectueux ». C'est une parcelle de trottoir qu'on cède sans en avoir l'air, en échange d'un feu vert plus large. Réduire les manœuvres avec Séoul coûte peu à Washington et rapporte beaucoup à Pékin, qui tient à sa frontière tranquille et à son allié nord-coréen intact. Ce n'est pas de la diplomatie. C'est de la sous-traitance de zone d'influence, facturée en respect mutuel et en éloges télévisés. Kim n'a rien gagné qu'il ne devait déjà à Xi ; Trump n'a rien cédé qu'il jugeait vraiment sien.


Reste Taïwan, la case que personne ne veut nommer à voix haute mais que chacun surveille du coin de l'œil, comme le morceau de territoire qu'on n'a pas encore osé mettre sur la table — mais qu'on a déjà, dans le fond du crâne, provisionné dans la négociation. « Protégez d'abord votre downside », disait le manuel de 1987. Le downside de Trump, aujourd'hui, ce n'est pas Taïwan. C'est de se retrouver un jour sans terres rares et sans deal. Tout le reste — alliés historiques, traités vieux de soixante-seize ans, crédibilité américaine en Asie — n'est que garniture qu'on sacrifie sans remords quand le plat principal est ailleurs.


On appelait cela, en 1945, Yalta, et trois hommes s'y étaient au moins donné la peine de signer un texte. Ici, deux capos se comprennent d'un regard, dans un salon sans témoin, et laissent au monde le soin de deviner les frontières de leurs territoires respectifs à la lecture des communiqués. The Art of the Deal n'était pas un livre sur les affaires. C'était, on le découvre trente-neuf ans plus tard, un manuel de partage du monde — pour qui sait lire entre les lignes ce qu'aucune diplomatie n'ose écrire.


Tzotzil Trema, pour les humanités


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