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«Dresser le drapeau russe au-dessus du bois de Boulogne»


Dans un long entretien publié par le journal gouvernemental russe Rossiïskaïa gazeta, Mikhaïl Piotrovski, directeur du prestigieux musée de l’Ermitage, n’y va pas par quatre chemins. Aux sanctions et annulations qui touchent la culture russe, il oppose la "dignité historique" d’un nationalisme parfaitement assumé, dont "l’offensive culturelle" doit contribuer à façonner un nouveau modèle européen. Il faut le lire pour le croire, mais c’est dit, noir sur blanc.


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« Nos récentes expositions à l'étranger ? On peut dire que cela représente une puissante offensive culturelle. En d’autres termes, il s’agit d’une sorte d’« opération spéciale ». Au moins, les propos de Mikhaïl Piotrovski ont le mérite d’une certaine clarté. Longuement interviewé par le journal gouvernemental Rossiïskaïa gazeta (édition du 22 juin), le puissant directeur du musée de l’Ermitage, à Saint-Pétersbourg, réagit à ce qu’il appelle « l’annulation de la Russie », c’est-à-dire aux sanctions qui ont pu toucher la sphère culturelle depuis que Poutine a déclenché la guerre en Ukraine. Le texte de « sanctions » est d’ailleurs inapproprié : ni l’Union européenne, ni les États-Unis n’ont inclus la diffusion des œuvres culturelles parmi les mesures de rétorsion, essentiellement économiques, prises à l’encontre de la Russie. Les annulations de concerts ou d’expositions se sont faites au cas par cas, selon les circonstances, les positions de tel ou tel artiste, etc. Et cette question est devenue de plus en plus vive, au fur et à mesure qu’étaient révélés atrocités et crimes de guerre commis par l’armée russe sur le sol ukrainien. Cela fait rire Mikhaïl Piotrovski : « Nous sommes tous des militaristes et des impérialistes », dit-il dans l’entretien donné à Rossiïskaïa gazeta, que les humanités ont décidé de publier en intégralité. Au même titre que l’effrayante, « programmatique » et nauséabonde tribune de Timofeï Sergueïtsev, que nous avions publiée début avril (« Le « Mein Kampf » de Poutine »), cet entretien avec le directeur de l’Ermitage est un document exceptionnel, qui jette une lumière crue sur un certain nationalisme russe qui entend imposer son « modèle » au reste du monde : une guerre idéologique qui fait de la culture un instrument de conquête. L’exposition des collections Chtchoukine et Morozov à Paris ? « Une façon de dresser le drapeau russe au-dessus du bois de Boulogne », dit sans fard Mikhaïl Piotrovski.

Que les œuvres culturelles puissent faire partie d’un pouvoir d’influence de certains États (ce qu’on appelle désormais le "soft power"), il n’y a là rien de nouveau. Mais là, sur fond de guerre en Ukraine, le pouvoir culturel que revendique Mikhaïl Piotrovski n’a rien de soft. Et son discours, parfois un peu confus et truffé de quelques incohérences, rejoint quelques-uns des propos les plus outranciers dans l’entourage de Poutine (et de Poutine lui-même) sur la grande, sainte et éternelle Russie qui serait l’ultime rempart contre la décadence occidentale. « La Russie devra finalement renoncer à ses illusions pro-européennes et pro-occidentales, se réaliser comme la dernière instance de protection et de préservation de ces valeurs de l'Europe historique (Vieux Monde), que l'Occident a finalement abandonnées », écrivait Timofeï Sergueïtsev. Sur ce point, Mikhaïl Piotrovski est plus nuancé, ne serait-ce que parce que le musée de l’Ermitage est amené à commercer avec d’autres institutions muséales en Europe (toutefois, dit-il, évoquant notamment la Fondation Louis Vuitton, « une multinationale mondialisée est un bien meilleur partenaire que les institutions étatiques »).

La Russie est, de toute façon, incomparablement supérieure. Voilà le credo de Mikhaïl Piotrovski. La Russie n’a cessé d’influencer la culture européenne. Même Matisse (dont plusieurs tableaux font partie des collections de l’Ermitage) n’aurait jamais été Matisse sans le mécène et collectionneur russe Sergueï Chtchoukine, un « vieux-croyant » qui affectionnait les icônes russes. Icônes, patrimoine antique, Pierre le Grand, etc. : la Russie peut se glorifier de tout son héritage, quand l’Occident se débat avec la culpabilité et la repentance de son passé colonial et esclavagiste (que Mikhaïl Piotrovski relativise) … Les sanctions contre la culture russe ne seraient, selon lui, qu’un avatar de la « cancel culture » issue du mouvement Black Lives Matter… Mais loin de vouloir se couper de l’Occident, et de l’Europe en particulier, le directeur de l’Ermitage estime que c’est à la Russie, aujourd’hui, de « façonner le modèle européen ». De façonner ce modèle au prix d’une guerre ? La guerre permet de s’affirmer, dit-il, d’affirmer une « dignité historique » à l’heure où la Russie est « en train de changer l’histoire du monde ». On ne saurait être plus explicite…


Jean-Marc Adolphe

Photo en tête d'article : Mikhaïl Piotrovski, directeur du musée de l'Ermitage. Photo Igor Russak/Sputnik.


"Pourquoi il faut être aux côtés de son pays

quand celui-ci fait un choix historique et vit un grand tournant"

Entretien avec Mikhail Piotrovsky paru dans Rossiskaïa Gazeta


Deux tableaux issus des collections du musée d'État de l'Ermitage, le Portrait d'une jeune femme de Titien et la Tentation de Cariani, sont de retour en Russie après une exposition en Italie. C'est une victoire pour l'Ermitage, qui s’était vu menacé de ne pas les voir revenir dans le contexte de la « cancel culture » qui sévit actuellement. La deuxième victoire sera l'ouverture après-demain de l'exposition « La naissance de l'art moderne : le choix de Sergueï Chtchoukine », lors de laquelle les visiteurs pourront admirer plus de 30 tableaux d'Henri Matisse, 40 œuvres de Pablo Picasso, la célèbre « iconostase » de Paul Gauguin qui comporte 15 œuvres majeures, et des chefs-d'œuvre de Vincent van Gogh et Claude Monet. Comment peut-on lutter de nos jours contre la « cancel culture » ? Comment mener une « opération spéciale muséale » ? Qu'est-ce que Chtchoukine et Morozov ont changé en Europe ? Comment peut-on développer une immunité à la colère idéologique ? Pourquoi est-il nécessaire d'être avec son pays lorsqu'il fait un choix historique et vit un grand tournant ?


Elena Iakovleva / Rossiïskaïa gazeta : Nous sommes tous secoués par les combats, non seulement sur le front de l’opération spéciale, mais aussi sur le front culturel, par toutes les tentatives d’annuler les concerts de Tchaïkovski, de Rachmaninov et la langue russe. Qu'est-ce qui se cache derrière la "cancel culture" ? Après avoir échappé aux diktats de l'idéologie, assiste-t-on à son retour en Occident ?


Mikhaïl Piotrovski : Bien sûr, l'attaque dont nous faisons l'objet dans le domaine culturel ressemble à ce que nous vivions à l'époque soviétique, lorsque, sur ordre politique, toutes les communications étaient instantanément coupées, et qu’en un claquement de doigts, on organisait des protestations. J'ai le sentiment que l'Union soviétique, avec son diktat idéologique, a débordé sur l'Occident. Je ne m'attendais pas à lire dans les journaux occidentaux libéraux : « L'Ermitage est un musée impérial qui prêche une idéologie impérialiste : il ne devrait être autorisé nulle part ! Il ne faut absolument pas ouvrir une filiale de l'Ermitage à Barcelone ! ».

Il y a des situations où il est parfaitement clair que l’on doit se tenir aux côtés de son pays...

Des flots d'ultimatums s'abattent sur moi : « Comment osez-vous ne pas vous prononcer contre l'opération spéciale en Ukraine ?! Protestez immédiatement ! Qu’est-ce que vous attendez ? »

Mais il faut comprendre que si nous subissons une attaque aussi puissante dans le domaine de la culture, c’est parce qu’il s’agit d’une sphère dans laquelle nous sommes extrêmement compétitifs.

Nous sommes à l’initiative. C’est nous qui avons donné le la, et qui continuons à le faire.


"Si nous subissons une attaque aussi puissante dans le domaine de la culture, c’est parce qu’il s’agit d’une sphère dans laquelle nous sommes extrêmement compétitifs."

Sommes-nous un pays exportateur de culture ?


Mikhaïl Piotrovski : Oui, et nous exportons plus que nous importons…

Quant à nos récentes expositions à l'étranger, on peut dire que cela représente une puissante offensive culturelle. En d’autres termes, il s’agit d’une sorte d’ « opération spéciale », ce qui déplaît à beaucoup. Nous sommes à l'offensive. Et nous ne devons laisser personne nous empêcher de poursuivre notre attaque

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En réaction aux appels à annuler Tchaïkovski en Europe, les gens qui sont intelligents dans notre pays répondent : « Nous n’annulerons rien ici ! Au contraire : nous continuerons à aimer l'Europe que nous avons découverte quand nous étions à l'université. » Faut-il craindre cette asymétrie ?


Mikhaïl Piotrovski : Non, bien sûr. Avec notre avantage culturel, nous n'avons pas besoin d'annoncer haut et fort que nous allons dénoncer un accord culturel en réponse à leurs interdictions. Qu'ils le fassent de manière unilatérale. Il n'y a certainement pas besoin de bilatéralisme ici. Précisément parce que nous sommes en train de gagner.

Je pense que nous ne devons en aucun cas succomber (et nous ne le ferons pas) à la tentation d'une « cancel culture ». Et je crois que nous sommes immunisés contre elle. Parce que nous l’avons déjà assez pratiquée. D'abord, toute la culture de la Russie tsariste a été abolie, puis la culture soviétique. Des statues ont été déboulonnées des dizaines de fois. Mais il y a autre chose que nous savons : les statues reviennent, nous réhabilitons le passé. Nous avons dans le sang la certitude que la mémoire et la culture reviendront. Et c'est pour cela que nous ne sommes pas impatients de nous lancer dans une entreprise d' « annulation ». D'autant plus que Tchaïkovski ne peut de toute façon pas être annulé. Nos orchestres qui jouent du Tchaïkovski, si, mais là c’est déjà de la concurrence déloyale.


Pourquoi l'Occident se passionne-t-il tant pour la « cancel culture » ? Et pour le diktat de l'opinion publique ?


Mikhaïl Piotrovski : Je pense qu’il n’y a pas tant de différence que cela entre ces deux diktats, d’un côté le diktat de l’idéologie soviétique, et de l’autre celui de l'opinion publique. Après tout, l'opinion publique est liée aux autorités ou est régulée par elles.

Quant à la « cancel culture » en Occident, elle fait partie d'une vague née au sein du mouvement Black Lives Matter et liée à une culture de la culpabilité et de la repentance. Cette vague s’est abattue soudainement sur les Etats-Unis : on a commencé à déboulonner des statues, à ne pas se lever devant le drapeau américain. Et pour eux, Voltaire est mauvais, et encore untel, et encore untel. Cela commence à être un peu ridicule : combien de temps faudra-t-il encore se repentir du colonialisme, soi-disant infame, alors que les choses ne sont pas si claires que ça. Ou se repentir de la regrettable traite des esclaves, qui, après tout, n'a pas commencé en Europe, mais en Afrique.

Ils ont eux-mêmes, semble-t-il, commencé à sentir que c’était une impasse, et là, la Russie leur est tombée sous la main. Et donc, voilà, ils se sont dit : « Annulons la Russie ! » Pourtant, la joie avec laquelle ils se sont empressés de nous accuser, nous agresser et nous expulser, montre, une fois de plus, que la culture est un domaine où nous sommes forts.

Quand le groupe Bizot [Le Groupe international des organisateurs de grandes expositions, aussi connu sous le nom de Groupe Bizot ou Bizot group, est un regroupement, fondé en 1992, qui réunit périodiquement les directeurs des plus grands musées du monde - NdR] gèle la présence de nos musées dans leurs projets, c'est ridicule. Je fais partie de ceux qui ont été à l'origine de ce groupe, et je sais que nous l'avons créé pour aider les musées à effectuer des échanges culturels sans tenir compte de la politique. Et maintenant, on assiste à une idéologisation de style soviétique. Mais si cette contagion soviétique s'est répandue parmi eux, alors qu'ils soient les seuls à tomber malades ! Nous n'en avons pas besoin. Contre cela, nous sommes immunisés par notre Histoire. Et je pense que nous allons étendre cette immunité à d'autres.


"Nous avons vraiment conduit une grande offensive culturelle. Et nous l’avons menée à bien en réalisant tous nos objectifs. "

Sans sombrer dans la frénésie des annulations, l'Ermitage a-t-il maintenu ses expositions à l'étranger ?


Mikhaïl Piotrovski : Oui, mais pas seulement l'Ermitage. Au début de l'opération spéciale en Ukraine, les expositions des musées russes étaient partout : celle de la collection Morozov à Paris et plusieurs en Italie. A Londres, il y avait l'exposition Fabergé, c’est celle pour laquelle nous nous sommes le plus inquiétés. Le Musée russe avait une exposition en cours en Espagne.

En quelque sorte, c'était notre « opération spéciale » à nous, une grande offensive culturelle.

Dès que toutes les sirènes idéologiques ont commencé à retentir à propos de l'opération spéciale en Ukraine, nous avons d'abord annoncé que nous allions tout retirer immédiatement. Mais après avoir réfléchi, nous nous sommes dit : « Pourtant on nous a bien donné des garanties. » Les organisateurs n'ont pas tardé à les confirmer. A Paris, nous avions tout de même organisé l'exposition Morozov en partenariat avec la Fondation Louis Vuitton, et nous avons soudain compris que dans l'Europe « soviétique » d'aujourd'hui, une multinationale mondialisée est un bien meilleur partenaire que les institutions étatiques. N'ayant aucune marge de manœuvre, les structures d’Etat avaient reçu l’ordre de rompre toutes relations avec nous, alors que les hommes d'affaires qui nous avaient fait des promesses ont TOUT fait pour les tenir. C'était une question d'honneur pour eux : ils nous ont promis que tout serait rendu dans les temps.

Mais en Russie, les gens ont aussi commencé à pousser des cris d'orfraie : « Pourquoi avez-vous exposé nos chefs-d’œuvre là-bas ? Ils valent tellement d'argent ! » Côté occidental, on a commencé à crier : « Si cela coûte "tant" d'argent, alors saisissons-les ! » Ces gens à l’esprit névrosé et mercantile n'ont pas vraiment compris l'enjeu, mais des deux côtés, on criait des choses provocantes. Je dois dire que les provocations émanant de la presse ont été la principale complication de toute cette opération spéciale. Hier, on m’a transféré un article du Financial Times dans lequel les journalistes des pages culture (!) se demandaient si les tableaux provenant de Russie auraient dû être saisis ou non. C’est à cause de ces vociférations journalistiques que nos convois ont été retardés à la frontière finlandaise. C'était un jour chômé, les douaniers finlandais avaient lu en long en large des journaux qui disaient que tout devait être confisqué aux Russes... Bien qu'avant et après cela, 10 de nos convois sont passés.


Chez nous, ce sont plutôt des blogueurs qui se sont excités : les journalistes quant à eux ont été à bonne école puisque c’est vous qui les avez influencés.


Mikhaïl Piotrovski : Le problème c’est qu’il reste peu de vrais journalistes. Seulement quelques journaux. Tout le monde est une sorte de blogueur maintenant. Et les blogueurs ne comprennent pas qu’il s’agit là d’une offensive culturelle. Que l'exposition des collections Chtchoukine et Morozov à Paris, c’est une façon de dresser le drapeau russe au-dessus du Bois de Boulogne... Savez-vous comment cela a été perçu en Italie ? Ils ont dit : « Si l'Ermitage est en mesure de laisser ses œuvres chez nous en ce moment, cela signifie qu'en Russie, le gouvernement sait ce qu’il fait ».

A gauche : Valentin Serov, Portrait d’Ivan Morozov. A droite : Dmitry Melnikov, Portrait de Sergueï Chtchoukine.


Il est également très significatif que les héros de nos expositions aient été Chtchoukine et Morozov, des hommes d'affaires russes issus du milieu des vieux-croyants [Les orthodoxes vieux-croyants, plus souvent vieux-croyants (starovères) ou vieux-ritualistes, forment un ensemble de groupes qui se sont séparés de l'Église orthodoxe russe par leur refus des réformes introduites par le patriarche Nikon en 1666-1667. A lire sur Wikipédia. NdT] qui ont eu un impact fort sur le développement de la culture européenne. On a demandé un jour à Matisse s'il aurait peint La Danse sans Chtchoukine. Il a répondu : « Pour qui l'aurais-je peinte alors ? » Chtchoukine faisait des suggestions, commandait des œuvres, faisait la fine-bouche, et c’est ainsi que sont nés des chefs-d’œuvre... J’ai récemment reçu le prix Demidoff, et ce fut l'occasion de se rappeler la manière dont Nicolas Demidoff, associé au grand bijoutier français Pierre-Philippe Thomire, a créé notre style national russe qui associe bronze et malachite. Il y eut de sacrés conflits ! Thomire disait qu’il fallait faire d’une certaine manière tandis que Demidoff disait qu’il fallait faire autrement. Mais le résultat, c’est la rotonde en malachite qui trône à l'Ermitage...


Le mécène a-t-il vraiment le droit d'interférer de la sorte avec les intentions de l'artiste ?


Mikhaïl Piotrovski : Absolument. Cela dit, parfois, il n’est pas bon que le mécène intervienne dans la création de l’artiste. Mais parfois, c'est positif, comme dans le cas de commanditaires du niveau de Chtchoukine et Morozov.

N'oublions pas non plus que les vieux-croyants nous ont permis de découvrir la beauté des icônes russes anciennes. Ils ont été les premiers à les restaurer et à les préserver. Chtchoukine avait également montré des icônes russes à Matisse, notamment pour contrer l'influence de la miniature persane sur son art.

Pour l'exposition Morozov, nous avons également voulu montrer des œuvres russes que Morozov avait collectionnées, pour faire connaître l’art à travers l'œil du collectionneur. Morozov collectionnait Manet et Serov, et j'ai entendu des gens dire en sortant de l'exposition : « En regardant ces toiles, vous comprenez que Serov n'a rien à envier à Manet ».

L'exposition Fabergé a été très populaire. A ce propos, voilà encore un phénomène russe qui a exercé une influence sur l'Occident.

Ainsi, on peut dire que nous avons vraiment conduit une grande offensive culturelle. Et nous l’avons menée à bien en réalisant tous nos objectifs.


L'Europe a longtemps été un modèle culturel pour nous. A Rossiïskaïa Gazeta, nous nous sommes entretenus avec l'écrivain Evguéni Vodolazkine sur sa vision de l'Europe. Nous nous sommes dit, en nous référant à Dostoïevski, que nous tenions presque plus à l’Europe que les Européens eux-mêmes...


Mikhaïl Piotrovski : A l'Académie des sciences, au Conseil de l'histoire culturelle mondiale, nous avons récemment organisé une table ronde que l’on s’apprêtait à intituler « La Russie est-elle l'Europe ? », mais que l’on a finalement intitulée « La Russie est-elle l’Europe ? L’Union Européenne est-elle l’Europe ? » L'idée générale de nos débats était la suivante : nous faisons partie de l'Europe, tout autant que la France ou l'Allemagne, et peut-être même plus que les États-Unis. Si nous n’étions pas l’Europe, Gogol n'aurait pas écrit Les âmes mortes en Italie. Nous avons récemment organisé une autre table ronde sur les arts visuels, à l’occasion de laquelle nous avons rappelé que Dostoïevski avait parlé de la Madone Sixtine.

C'est un choix que nous avons fait de longue date : nous sommes inséparables de la culture européenne et de l'Europe elle-même. L’opération militaire spéciale menée en Ukraine n’y changera rien. L'Europe a connu de nombreux désaccords et de nombreuses guerres, de la « Guerre de Trente Ans » à la « Première Guerre mondiale ». Nous sommes l'Europe et même, à certains moments, nous sommes plus européens que nombre de ses pays emblématiques. Et certainement plus européens que l'UE qui est en train de se transformer en Union soviétique.

Il y a, bien sûr, un aspect asiatique en nous. Mais déjà à l’époque, Pierre le Grand avait magnifiquement su trouver l’équilibre. À l'Ermitage, nous le comprenons mieux que quiconque, car notre sujet principal est la culture mondiale dans le contexte russe. Et je répète constamment que nous avons le droit d’être l'Europe, parce que dans le sud de la Russie, nous avons un patrimoine antique : Chersonèse, Kertch, Taman. Et ceux qui ont un patrimoine ancien doivent être d’office considérés comme une partie de l’Europe. En Norvège par exemple, il n'y a pas d'héritage antique, il n'y a eu là-bas ni colonies grecques ni légions romaines.

Donc tout cela est à nous, nous devons en disposer comme si c'était à nous et ne pas penser que nous sommes opposés à l'Europe. Avons-nous des valeurs différentes ? Mais ils ont également tous des valeurs différentes. Nos valeurs sont-elles plus spécifiques et orthodoxes ? Mais il y a aussi des valeurs orthodoxes en Europe. Et à bien des égards, elles sont en accord avec les valeurs catholiques, et sont en contradiction avec les valeurs laïques quelles qu’elles soient. Nous ne serons jamais isolés, en tant que partie de l’Europe jouissant des mêmes droits et revêtant la même importance que les autres. C'est juste notre perception de nous-mêmes. Et l'Ermitage est un symbole de la perception que nous avons de nous. Je ne cesse de le répéter : l'Ermitage est une encyclopédie de la culture mondiale écrite en russe. Les Rembrandt de l'Ermitage, qui sont en Russie depuis 300 ans, sont des Rembrandt russes. Notre Shakespeare est impossible sans Kozintsev et Smoktounovski [Grigori Kozintsev est un metteur en scène soviétique (1905 - 1973) qui a entre autres réalisé des adaptations de Shakespeare ("Hamlet" en 1964, "Le Roi Lear" en 1971). Smoktounovski est un acteur soviétique, puis russe (1925 - 1994) qui a joué dans le film "Hamlet" cité précédemment - NdT]. Certes, d’autres portes, celles qui mènent vers l'Asie, sont toujours ouvertes. Mais cela n’abolit pas notre présence européenne.


Dans la mesure où en Europe les personnes qui aiment la culture russe n’arrivent pas à se faire entendre, devons-nous désormais nous façonner un modèle européen nous-mêmes ?


Mikhaïl Piotrovski : C’est nous qui devons façonner ce modèle. Et nous sommes en train de le faire.


Pourtant, il ne semble pas y avoir de Chtchoukine et de Morozov...


Mikhaïl Piotrovski : Chtchoukine et Morozov façonnaient les goûts. Et nous, nous sommes en train de façonner le droit international entre autres. Pendant de nombreuses années, nous avons soigneusement travaillé sur les garanties de restitution des œuvres, nous avons introduit des changements dans la législation mondiale, nous avons créé le concept d’immunité vis-à-vis des saisies. Tout cela avait déjà été élaboré pour les expositions soviétiques, puis, à mon époque, nous sommes allés plus loin. Les descendants de Chtchoukine et de Morozov ont essayé de nous poursuivre en justice. J'ai fait rapatrier d'urgence des tableaux de Rome. Année après année, nous avons renforcé notre solidité juridique. Nous disions à nos partenaires : « Vous voulez une exposition ? Alors donnez-nous de vraies garanties ! Écrivez clairement dans le contrat que l'exposition sera rendue dans les délais prévus, même en cas de poursuites judiciaires. » Et l'Europe a accepté toutes nos conditions. Les Américains ne l'ont pas fait, c’est la raison pour laquelle nous n'avons pas eu d'échanges avec eux depuis 10 ans. Pourtant, aux États-Unis, ceux qui voulaient voir chez eux des expositions en provenance de Russie ont fait passer une nouvelle loi permettant au gouvernement de nous donner des garanties et l’immunité. Mais c'était déjà trop tard, et cette loi est désormais insuffisante. Avec l'Europe, toutes les garanties ont fonctionné. Et en particulier, lorsque des œuvres de nos expositions italiennes ont été retenues à la frontière finlandaise, nos diplomates et ... des hommes d'affaires italiens nous ont aidés. Ils ont immédiatement envoyé au gouvernement finlandais tous les documents pour faire passer le message : « Nous avions donné des garanties, comment osez-vous ne pas faire confiance à nos partenaires ? »

Et au dernier moment, même pendant les sanctions, nos partenaires occidentaux ont introduit une clause stipulant que parmi les articles de luxe interdits ne figuraient pas les objets exposés dans les musées russes à l'étranger. Il était même stipulé que les compagnies de transport russes avaient le droit de transporter des expositions dans toute l'UE. Nous n’avons pas pris de risque : nous avons tout de même utilisé des véhicules étrangers, mais une telle clause avait pourtant été spécifiquement introduite. Ainsi, nous ne considérons pas l'Europe seulement comme un exemple, nous influençons également les règles internationales. Et c'est très important, surtout aujourd'hui, au moment où il y a des débats sur tout et n’importe quoi pour savoir à qui appartient quoi.


"Maintenant tout est clair. Nous voyons comment certains rompent leurs relations avec nous, en souffrent et le déplorent. Mais il y a aussi ceux qui ont joyeusement saisi l’opportunité de le faire. Apparemment, ils étaient nos amis uniquement à cause de la conjoncture politique. Maintenant, nous avons une belle « liste noire » de journalistes, d’hommes politiques."

A-t-on vu un changement d’opinion sur l'Ermitage de la part de ses admirateurs occidentaux ?


Mikhaïl Piotrovski : Ces derniers temps, nous avons reçu beaucoup de coups de couteau dans le dos. Tantôt, ce sont les Khodorkovski et consœurs qui nous couvrent de boue, tantôt, comme toujours, certaines personnes ont réclamé des inspections draconiennes. Mais au moins, nous avons appris à mieux reconnaître qui est notre ami et qui est notre ennemi. Et les « sociétés des amis de l'Ermitage » se sont aussi révélées plus ou moins amicales. En Israël, par exemple, ils ont été excellents. Ils ont immédiatement réagi en s’insurgeant : « Comment peut-on être ami avec l'Ermitage, utiliser ce titre honorifique et puis soudainement rompre le lien ? »

Maintenant tout est clair. Nous voyons comment certains rompent leurs relations avec nous, en souffrent et le déplorent. Mais il y a aussi ceux qui ont joyeusement saisi l’opportunité de le faire. Apparemment, ils étaient nos amis uniquement à cause de la conjoncture politique. Maintenant, nous avons une belle « liste noire » de journalistes, d’hommes politiques. C'est très important car le monde est somme toute hétérogène...


Votre « liste noire » s'est-elle allongée de manière significative ?


Mikhaïl Piotrovski : Elle a beaucoup changé. Mais outre ceux qui ont écrit et écrivent des méchancetés à notre sujet, des amis inattendus sont apparus, comme les hommes d'affaires français et italiens dont je parlais.


Que devons-nous faire maintenant dans le domaine culturel ?


Mikhaïl Piotrovski : Je pense que nous devons tout faire pour être vus... Et vous n’avez pas forcément besoin de vous déplacer pour cela. Lorsque je suis devenu directeur de l'Ermitage, j'ai annoncé un moratoire sur les expositions en Russie. Parce qu'il était dangereux de transporter des œuvres à l’époque : les bandits étaient partout, il n'y avait pas d'argent, pas de véritables assurances non plus. Pendant 10 ans, nous n'avons pas fait d'expositions en Russie. Et maintenant, voilà que nous annonçons un moratoire sur les expositions à l'étranger.

J’appelle tout le monde à réfléchir à l'expérience du siège [de Léningrad (NDT)], à la capacité que nous avons acquise à ce moment-là de sauvegarder les œuvres de manière organisée, au fait que lorsque les canons parlent, les muses ne doivent pas se taire. Au contraire, les muses doivent parler plus fort. Et l'expérience de ce siège nous a aussi appris à nous adresser au monde extérieur, par-delà de l’encerclement. Dans cet esprit, pendant la Grande Guerre Patriotique [Deuxième Guerre Mondiale (NDT)] ont eu lieu des expositions consacrés aux artistes orientaux Nizami et Navoï, des soirées à l'Ermitage, ce qui a montré à toute l'Union soviétique et au monde entier que malgré la faim et la guerre qui faisaient rage tout autour, nous nous souvenions des grands poètes. C’est la raison pour laquelle, maintenant, dans le cadre du programme « Grand Ermitage », nous allons tout faire pour que le monde nous voie et, pour dire les choses crûment, nous envie.

Aujourd'hui, par exemple, nous inaugurons une exposition consacrée à Eriksen, l'un des plus célèbres peintres danois qui a peint Catherine II et sa cour. Pour son 300ème anniversaire, il a mérité que nous lui consacrions une grande exposition. Pour ce projet, nous avons demandé des œuvres au Danemark, qui nous les a refusées. Mais est-ce un problème alors que nous avons plus d'œuvres d'Eriksen qu'il y en a au Danemark ? Ainsi, une excellente exposition s'ouvre actuellement dans la « salle Nicolas » de l’Ermitage avec d'immenses portraits de Catherine, des frères Orlov. On y raconte des histoires étonnantes sur la façon dont ils ont été réalisés, comment ils ont été repeints, et comment les médailles ont été modifiés sur leurs uniformes. L'exposition est aussi sur Internet, nous avons publié également une conférence en anglais. Et d’ici, nous diffusons au Danemark comme pour dire : « Regardez, un petit, mais néanmoins très important, morceau de culture européenne : le grand portraitiste Eriksen à l'Ermitage. »


Qu'avez-vous répondu à ceux qui exigeaient que vous condamniez la politique russe ?


Mikhaïl Piotrovski : Notre pays est maintenant entré dans une nouvelle époque. La première période de la guerre scythe est terminée. Nous avons reculé, reculé, mais désormais nous ne reculons plus. Nous sommes à un tournant. Et il est déjà clair que ce virage est définitif. Tout a commencé en 2014 en Crimée. La Crimée nous a mis dans la situation où nous n’avions plus d’autre choix que d’effectuer un virage à 180 degrés.

Notre pays est en voie de transformation globale. Et nous, en conséquence, nous sommes dedans et avec lui. Nous défendons la position qu’il faut continuer à faire son travail calmement et normalement.


"Cela semble très grandiloquent, mais nous comprenons la mission historique de notre pays. Et ce sentiment que notre pays est en train de changer l'histoire du monde et que l’on est impliqué dans ce processus, c’est absolument central en ce moment"

L'Ermitage a organisé de nombreuses expositions sur la guerre. Que pensez-vous de la façon dont elle est perçue ? Moi, par exemple, je suis très loin d’avoir une réaction totalement pacifiste. Je suis probablement militariste...


Mikhaïl Piotrovski : Nous sommes tous des militaristes et des impérialistes (rire).

Une chose primordiale, c’est de se dire : « Ce pays est le mien, je dois être avec lui. » Je cite parfois cette formule jingoïste [chauvine et belliciste (NDT)] : « Quel que soit mon pays, c’est le mien. » Il y a des situations où il est tout à fait clair que l'on doit être avec son pays. Et à l'Ouest, ils comprennent que c’est un fait bien tangible, que nous faisons bloc derrière notre pays. Lorsque des problèmes sérieux sont en jeu, il n'y a pas d’autres solutions.

Je suis en train de lire un livre incroyable d'Alexeï Varlamov sur Rozanov, et notamment sur l’année 1914 et son atmosphère de patriotisme effréné. Ce patriotisme qui a précédé le déclenchement de la guerre en 1914 est connu de tous, mais n’est pas très bien expliqué. Nous le considérons avec un peu de mépris alors qu’en fait, c'était une chose très importante. Nous, les gens de culture, devons maintenant comprendre notre rôle dans tout ce qui se passe. Une personne impliquée dans l'Histoire de son pays doit tout d'abord bien faire ce qu'elle fait, et suivre le principe que lorsque les armes parlent, les muses doivent aussi parler. On doit comprendre que la culture, qui pour nous est au-dessus de tout y compris de la politique, nous demandera des comptes. De même qu’on nous a demandé des comptes après la guerre, après le siège de Léningrad : « Qu'avez-vous fait par vous-mêmes ? »


Pour moi, la position que l’on peut avoir sur la guerre est définie par l’immense Pouchkine dans son Voyage à Arzroum. Où nous entraîne-t-il donc ? Voir des décembristes rétrogradés et… au combat ?


Mikhaïl Piotrovski : Pour Pouchkine, Arzroum était aussi son seul pays étranger. Pour lui, c'était une extension du monde. Il n'y a rien de mal dans le fait que l’individu veut ressentir la gamme la plus complète des sensations. C'est particulièrement vrai quand il veut faire quelque chose de ses sentiments les plus profonds. Quelque chose de nouveau à voir, à faire. Et s'il a une raison de le faire, il se jette à l'eau. Cela a à voir avec la dignité personnelle. Je dis toujours que le patriotisme à la russe est un sens de la dignité historique. Chacun comprend ce qu’il doit faire : pour les uns, il s’agit de partir à la guerre, pour d’autres, il s’agit de faire autre chose, quelque chose de tout aussi important. Et derrière cela, il y a le sentiment de sa propre dignité historique. Un désir d'être à la hauteur de son histoire et de la mission de son pays. Cela semble très grandiloquent, mais nous comprenons la mission historique de notre pays. Et ce sentiment que notre pays est en train de changer l'histoire du monde et que l’on est impliqué dans ce processus, c’est absolument central en ce moment.

Il n’est pas non plus évident de savoir que penser de la guerre et des combats. D'une part, la guerre, c'est le sang et le meurtre, mais d'autre part, c'est l'affirmation de soi des individus et de la nation. Or, chaque individu veut s'affirmer. Et dans son attitude vis-à-vis de la guerre, il s'affirme incontestablement. En fin de comptes, nous avons tous été élevés dans la tradition impériale : l'empire unit de nombreux peuples, rassemble les gens en leur trouvant des intérêts communs. C'est quelque chose de très séduisant, mais cela fait partie des séductions que l’on peut qualifier de « bonnes ». Pourtant il ne faut pas y succomber jusqu'au bout, il faut être capable de la réguler en soi, sans oublier le principe suivant : une personne doit faire ce qui doit être fait, et ensuite advienne que pourra. Pour les musées, « faire ce qui doit être fait » signifie préserver, sauvegarder et promouvoir la culture, et se rappeler tout le temps qu’il y a quelque chose au-delà de notre pays assiégé. Aussi, nous devons nous adresser non seulement à notre public « intérieur », mais aussi savoir porter notre message vers « l’extérieur ».


Traduction pour les humanités : Clarisse Brossard


Texte original sur le site de Rossiïskaïa gazeta : ICI


Notes

Rossiïskaïa gazeta est un journal fondé par le gouvernement russe, publié depuis 1990. Son tirage quotidien est indiqué à 166 675 exemplaires, et le tirage de l'édition hebdomadaire РГ-Неделя à 3,5 millions. Son site internet a environ 20 millions de visites par mois selon Similarweb. Depuis 2007, RG publie également en anglais le site Russia Beyond, publication multilingue détenue par Rossia Segodnia, une agence de presse officielle du gouvernement russe. (source : Wikipedia).


Le Musée d'État de l'Ermitage (en russe : Государственный Эрмитаж, Gossoudarstvenny Ermitaj), à Saint-Pétersbourg, fondé en 1764, est l'un des trois plus grands musées d'art du monde aux côtés du Louvre et du Musée national de Chine. Le musée présente, à côté de nombreuses pièces de l’Antiquité, une collection d’œuvres d’art européen de la période classique. Parmi les œuvres exposées, figurent des peintures de maîtres hollandais et français comme Rembrandt, Rubens, Henri Matisse et Paul Gauguin. On y trouve également deux peintures à l'huile de Léonard de Vinci ainsi que trente-et-une peintures de Pablo Picasso. Le musée emploie deux mille cinq cents personnes et utilise l'aide de nombreux stagiaires gérés par le service des volontaires du musée de l'Ermitage. (source : Wikipedia).


Mikhaïl Piotrovski (en russe : Михаи́л Пиотро́вский), né le 9 décembre 1944 à Erevan en République socialiste soviétique d'Arménie, est devenu en 1991, après la disparition de l'URSS, premier directeur adjoint de l'Ermitage et en 1992, directeur. Il s'est fait le héraut de l'ouverture au monde des collections de l'Ermitage. Ainsi des salles spécialement affectées à plusieurs expositions successives d'œuvres de l'Ermitage ont été ouvertes entre l'an 2000 et 2007 à la Somerset House de Londres, une filiale de l'Ermitage a été inaugurée en 2009 à Amsterdam dans l'ancien Amstelhof, palais devenu aujourd'hui le musée de l'Hermitage Amsterdam. De plus, des chefs-d'œuvre des collections de l'Ermitage font l'objet d'expositions régulières dans les musées des grandes capitales du monde. Partisan de Vladimir Poutine, il est également rédacteur en chef de la revue « Христианский Восток » (L'Orient chrétien) (source : Wikipedia).


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