Écrire avec Thélyson Orélien, par Daniel Conrod

Photo Daniel Conrod
Encensé puis soupçonné d'avoir écrit son premier roman avec l'IA, Thélyson Orélien est passé en quelques jours des nues aux gémonies. Daniel Conrod a lu C'était ça ou mourir sans vouloir juger. Il s'interroge sur ce que cette affaire dit de l'écriture, de la lecture et de notre époque.
les humanités, ça n'est pas pareil.
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NOTE. Entre l'écriture de cette chronique et sa publication ici, Thélyson Orélien a parlé. Le 13 octobre, après trois semaines de silence, il a transmis à l'AFP un texte intitulé « Ce roman que j'ai écrit ». Il y affirme qu'« aucune phrase de ce livre n'a été créée par une machine » et qualifie les accusations de « calomnie » et d'« hérésie ». Il reconnaît seulement avoir eu recours « çà et là à des outils pour des recherches, s'agissant notamment des idiomes étrangers ». Il admet en revanche avoir « commis des erreurs inacceptables » en plagiant des auteurs reconnus dans des textes publiés peu après son arrivée au Canada. Il parle aussi d'une « expérience cruelle », d'un « lynchage médiatique » et d'un « harcèlement raciste ». Selon lui, en attribuant son texte à une machine, « on n'est pas seulement venu contester ma qualité d'écrivain mais mon humanité ».
Cette prise de parole ne rend pas caduque la chronique de Daniel Conrod. Elle lui donne même un relief particulier. À la fin de son texte, Daniel Conrod souhaitait que l'auteur raconte « son expérience d'auteur » plutôt que de se justifier. C'est en partie ce qui s'est passé. Sa chronique reste surtout précieuse pour ce qu'elle refuse de faire : trancher. Daniel Conrod ne condamne pas sur la foi d'un logiciel de détection et n'absout pas par principe. Il interroge son propre malaise de lecteur, la frontière floue entre outil et triche, et la violence d'un système médiatique qui encense puis exécute. Aucune preuve matérielle ne vient aujourd'hui confirmer ou infirmer l'usage de l'IA. Dans ce contexte, ce « penser, du moins essayer de le faire » reste d'actualité. / les humanités
Ce que nous disent les gens et les choses 9 / CHRONIQUE
« Écrire avec Thélyson Orélien » signifie dans ce contexte : appartenir au même monde que lui, fuir les postures, chercher le juste et le vrai au plus près de soi quitte à ne pas les trouver, donc essayer encore, échouer mieux, dirait Beckett !
C’était ça ou mourir avait tout pour lui, un beau titre, efficace, cru, flamboyant, et puis au-dessus de ce titre performatif, un nom d’auteur à nul autre pareil, Thélyson Orélien, formant un composite explosif, tant il semble embrasser de pays, nouer le proche et le lointain, le neuf et l’antique, tant le familier y côtoie l’étranger… Une arche à lui tout seul, ce nom mirifique, recouvrant les époques comme autant de contradictions prometteuses. S’ajoutait à ces atours déjà substantiels cet autre-ci qui n’est pas moindre sur un marché du livre toujours en quête de nouveauté et de fringance : C’était ça ou mourir est un premier roman ! Tout était là de ce qu’est supposé être le narratif d’un livre promis aux plus grands succès et autres prix littéraires et traductions multiples, y compris le conte de fées élevant à son firmament un jeune auteur noir québécois d’origine haïtienne comme le souligne avantageusement la quatrième de couverture.
Quelques jours avant qu’une polémique soudaine (en tout cas, pour les non membres du sérail) ne vienne contrarier cette promesse de féerie et le soupçon y jeter l’opprobre, je me rappelle m’être dit fugacement, en soupesant et feuilletant l’objet sur la table d’une librairie, cela ne fait-il pas un peu trop d’un seul coup ? Une remarque sans autre ressort qu’une intuition (probablement) nigaude, genre gare au châtiment pour tant de beaux habits. En tout cas, je suis sorti de la librairie sans acheter le livre. Guère après grondait le tumulte. C’était ça ou mourir était devenu en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire le mauvais objet dont raffolent la société littéraire et les médias tout comme ils raffolent du contraire ! Accusé de s’être fait aider (pour le moins) par l’IA pour l’écriture de ce premier roman suite à un passage à tabac en règle dans la moulinette d’un détecteur d’IA nord-américain réputé, appelé Pangram, Thélyson Orélien se retrouvait sur le banc des condamnés (avant d’être jugé) et, tant qu’à faire, traité de plagiaire pour d’autres publications antérieures. Ainsi passa-t-on, sans plus de transition que cela, de la célébration d’un nouveau génie à sa mise à mort symbolique…
Logique ou pas, curiosité saine ou malsaine ou simple désir de comprendre de quoi cette polémique était le nom, quelques jours plus tard, je retournais à la même librairie pour acheter le livre incriminé que j’ai lu depuis. Une fois encore, nous venions d’enfoncer plus avant le pas, tous et toutes autant que nous sommes, dans un nouveau monde. Un monde inédit au centre duquel, cette fois, la même technologie qui bâfre et engloutit sans vergogne ni bourse délier à peu près tout ce qui a un jour été imprimé sur terre pouvait dans le même temps, et sans changer de casquette, se transformer en tribunal algorithmique ultime de la littérature universelle… Si nous avions imaginé qu’avec l’IA, un tel jour finirait par arriver, nous ne l’avions pas imaginé franchir aussi vite le seuil de notre intimité d’amoureux de la chose écrite.
C’était ça ou mourir de Thélyson Orélien raconte le périple d’un jeune Haïtien, Jonas Dorléon (étrange, ce nom !), depuis sa ville natale de Carrefour-Feuilles livrée à la violence des gangs et des incendiaires jusqu’à Montréal où commence une vie nouvelle pour lui. S’il a beaucoup été célébré, adulé, sinon flagorné, ce livre n’est pas le beau et grand livre qu’on nous a vendu (l’écrivant, je tiens à préciser que ne pas être beau et grand n’est pas la fin du monde pour un livre, la preuve). Tout y est ou semble y être pourtant : la tragédie de l’aventure humaine, les grandes questions migratoires de ce temps, le désir d’inventer sa vie, sinon de la recommencer, le récit d’une émancipation. Sauf que si tout y est ou semble y être, quelque chose ne va pas, quelque chose n’y sonne pas juste. On pourrait parler d’un récit-Potemkine, du nom de l’amant et conseiller de la tsarine de toutes les Russies Catherine la grande qui, du moins le dit-on, faisait construire des villages factices pour charmer l’impératrice de son cœur au fil de ses voyages et lui donner à voir son empire et la vie de ses sujets tels qu’il voulait la persuader qu’ils étaient… Un roman Potemkine aurait donc tous les attributs du roman moins ce quelque chose qui ne va pas, difficile à circonscrire sans tourner autour du pot : faute de mieux, on dira manque de ferveur, de présence, d’incarnation, de densité, d’épaisseur, de relief, de robustesse, d’authenticité… D’un côté, un trop d’auteur claironné, de l’autre, le clairon qui chante faux.
Rien de scientifique dans cette perception cependant. Seulement des ressentis. De là à conclure que l’écrivain a confié à l’IA le soin d’écrire ce roman à partir d’une série de prompts circonstanciés… Je ne sais, vous, mais moi, je ne le sais pas. Et je le sais d’autant moins que j’ai entrepris ma lecture en sachant tout ce que j’avais lu et entendu à ce sujet. Dès lors, comment affirmer que cette lecture n’ait pas été polluée d’une manière ou d’une autre par le déferlement de posts facebookiens ou de chroniques radiophoniques ? Et puis, et puis aussi, j’aimerais ne pas tout à fait écarter l’hypothèse que Thélyson Orélien soit, volens nolens, le précurseur, ou qu’il témoigne, d’une pratique encore balbutiante du métier d’écrire et de la chose écrite. Il y a tant et tant de choses que nous n’avons pas encore vues et que nous verrons un jour pas si lointain. Alors penser, du moins essayer de le faire, est ce qui nous reste. Ne nous en privons pas au moment où la figure sommitale de l’écrivain tel que le XVIIIe siècle nous l’a transmise se disperse et où la lecture ou le livre ont perdu et perdent un peu beaucoup de leur prestige social et politique.
Il m’est arrivé l’été dernier d’avoir demandé à ChatGPT (c’était ma toute première fois) son avis sur le nom d’un personnage d’une pièce de théâtre que je viens d’écrire en lui soumettant plusieurs propositions. Il en est résulté une réponse à la fois astucieuse, très argumentée et non contrariante (ne pas contrarier l’usager semble être pour l’instant l’un des buts de l’IA). Idem, et dans le même contexte de travail, avec le nom d’un pays d’où revient un autre protagoniste de la pièce en question. Nous n’en avons pas toujours la claire conscience, mais nommer un personnage ou un lieu dans n’importe quel genre de récit n’est jamais jamais jamais une affaire mineure… Dans un cas, j’ai suivi le conseil de ChatGPT, dans l’autre, non. Où commence le crime ? Y a-t-il une borne qui nous dit stop ? Toujours et partout la même ? A parcourir la masse de textes et de réflexions, souvent péremptoires, souvent précipitées, telles qu’elles ont été et sont encore publiées à ce sujet dans les journaux ou sur les réseaux sociaux, on dirait bien que non. Pour les besoins de cette chronique, j’ai soumis au détecteur d’IA Quillbot deux de mes nouvelles (voir la collection "Scènes de chasse" sur le site lebanquet.eu), l’une tout à fait inactuelle (Épilepsies), l’autre inspirée par un fait divers et traitant avec crudité de violences sur un enfant (La déposition). La réponse de Quillbot fut la même dans les deux cas : pas de trace d’IA détectée. En conclure quoi ? Sans doute pas qu’il s’agit de beaux textes. Mais plus sobrement que le métier ou l’art d’écrire ont de tout temps partie liée avec la main, le souffle, donc le corps (qui est le temple de l’esprit) et que ça, c’est un sacré cadeau (et parfois un fardeau) que vous fait la vie.
Une chose m’intrigue encore dans cette saga littéraire. Que Thélyson Orélien n’ait pas immédiatement pris la plume ou son clavier d’ordinateur, non pas pour se justifier, non pas pour faire amende honorable, mais simplement pour raconter son expérience d’auteur (avec ou sans IA) de cette histoire-là, l’écriture d’un livre étant toujours, du moins le souhaite-t-on, une aventure humaine incomparable. Quel beau texte d’aujourd’hui cela ferait (ou que cela fera si Thélyson Orélien le décide), quelle riposte, quelle nouvelle et belle Odyssée humaine ! Car enfin, quelqu’un parmi vous a-t-il une idée de ce qu’a pu traverser ou que traverse en ce moment cet homme après avoir été si rapidement et unanimement porté aux nues puis renvoyé aux gémonies tout aussi vite ? Y penser !
Vide-poches

Jan Patocka. Photo ČT-Ceskatelevize
entendu ceci du philosophe tchécoslovaque Jan Patocka (1907-1977), repris par le dramaturge Wajdi Mouawad : « Ceux qui trahissent la solidarité des ébranlés doivent savoir qu’ils sont des embusqués qui, à l’arrière, vivent grâce au sang d’autrui. » / écouté cette chronique de Jean Leymarie sur France Culture (ce mardi 6 octobre) dans laquelle figure un extrait de l’intervention publique, devenue (toutes choses égales par ailleurs de nos jours ! ) référente d’une certaine philosophie de l’usage et des modes d’intervention des forces de l’ordre, du syndicaliste policier (FASP) Bernard Deleplace après la mort, le 6 décembre 1986, de Malik Oussekine suite à des violences policières survenues lors d’une manifestation contre la loi Devaquet (ICI), mais qui se souvient encore de Bernard Deleplace ? / lu (seulement) pour l’instant la quatrième de couverture du dernier ouvrage de Claude Askolovitch, Mes mains pleines de sang (Grasset) / aperçu un tout petit brin de lumière à l’horizon en apprenant l’attribution du Nobel de la Paix à la juriste sud-africaine Navanethem Pillay, présidente du tribunal pénal international pour le Rwanda (1999-2002), juge à la cour pénale internationale (2003-2008), haute commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme (2008-2014), présidente de la Commission d’enquête internationale indépendante sur le territoire palestinien occupé, y compris Jérusalem-Est et en Israël, actuellement juge à la cour internationale de justice. Il arrive quelquefois que la fureur dépitée de Donald Trump rende l’âme joyeuse.
Daniel Conrod
Sur le banquet, site qu'il a créé (www.lebanquet.eu), Daniel Conrod tient chronique, tous les quinze jours. En affinités (sans la moindre rivalité), ces chroniques trouvent hospitalité sur le site des humanités.






L'attaque contre Thélyson Orélien et son livre n'est pas venue de nul part.
Samuel Fitoussi, chroniqueur au Figaro, en est le responsable.
A l'aide de l'IA Pangram, Samuel Fitoussi a voulu prouver l'emploi dune IA générative par Thélyson Orélien.
Mais pourquoi choisir le livre de ce dernier et non un autre sélectionné du prix Goncourt ?
Fitoussi -et son pangram- n'est pas clair dans son choix, sous entendu "comment un noire est-il capable de ..." Racisme de base tout simplement !
Oublions vite Samuel Fitoussi cet amas colloïdal !!!
Sly and The Family Stone " Don't Call Me Nigger, Whitey " (album " Stand! ", 1969)
" https://www.youtube.com/watch?v=d4EIqO_pMlQ&list=RDd4EIqO_pMlQ&start_radio=1 "