L'Odyssée ne se rend pas (2), par Daniel Conrod
- Daniel Conrod

- il y a 10 heures
- 6 min de lecture

Il existe une autre Odyssée que celle, assourdissante, de Christopher Nolan. Daniel Conrod la retrouve chez Franco Rossi, en 1968 : un chemin pour de vrai, où le vent souffle dru et le poème des temps anciens, enfin, ne veut pas se taire.
les humanités, ça n'est pas pareil.
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Préambule. Cette chronique est dédiée à Stéphane Ricordel, bel et grand artiste de la voltige aérienne, versus porteur, co-fondateur de la légendaire compagnie les Arts Sauts, puis co-directeur avec sa compagne de vie Laurence de Magalhaes du théâtre Sylvia Montfort (Paris) rebaptisé Le Montfort, puis du théâtre du Rond Point (Paris). Etre humain d'une belle sorte, intelligente, sensible et généreuse, Stéphane Ricordel est mort ces jours derniers des suites d'une maladie neurodégénérative. Il avait 62 ans.
L'illustration de cette chronique représente un fragment (travail préparatoire) de la fresque textile réalisée par un groupe d'enfants de Bobigny dans le cadre d'une résidence de recherche et d'écriture (printemps 2020/automne 2021) à la bibliothèque Elsa Triolet (dispositif Écrivains en Seine-Saint-Denis). Cet atelier de création textile avec des enfants constituait l'ossature, avec d'autres ateliers, d'un travail de recherche autour de L'Illiade que m'avait inspiré l'expérience du premier confinement. Cet atelier textile a été conçu et piloté par l'artiste plasticienne Barbara d'Antuono et moi-même. Il consistait en la réalisation par les enfants eux-mêmes de cette fresque racontant L'Illiade selon leur vision à partir d'un certain nombre de lectures commentées, de dessins préparatoires et de consignes minimales.
ce que nous disent les gens et les choses 6
Revenir à L’Odyssée, comme promis (ICI), mais y revenir par un tout autre chemin que celui emprunté et assumé par Christopher Nolan, un chemin plus escarpé, tracé sous une lumière âpre et sans répit, un chemin sur lequel vont et viennent des humains poussés, sinon jetés, par la nécessité de leur destin, un chemin emprunté plus souvent qu’à leur tour par des dieux et des déesses étroitement accointés à ces humains, mais toujours camouflés derrière une apparence trompeuse. En un mot, un chemin pour de vrai. Solide et sans esbroufe.
Je parle ici de l’adaptation pour l’écran de L’Odyssée réalisée en 1968 par l’Italien Franco Rossi, et produit par Dino de Laurentis, en couleur et sous la forme d’un feuilleton en quatre épisodes de une heure et demi chacun, dans le cadre d’une coproduction européenne, la première du genre, associant quatre télévisions publiques (Italie, France, Yougoslavie, Allemagne). Le yougoslave Bekim Fehmiu y est Ulysse à moins qu’Ulysse n’y soit Bekim Fehmiu. La grecque Irène Pappas y est Pénélope à moins que Pénélope n’y soit Irène Pappas. Le français Renaud Verley y est Télémaque à moins que Télémaque n’y soit Renaud Verley. L’italienne Scilla Gabel y joue Hélène de Troie à moins que… De même pour une autre italienne, Marcella Valeri, qui en est l’Euryclée (la nourrice d’Ulysse et de Télémaque), ainsi de suite jusqu’à la moindre servante, jusqu’au moindre marin (j’allais ajouter jusqu’à la moindre chèvre, jusqu’au moindre caillou)… Je cite d’autant plus volontiers quelques-uns des acteurs et actrices principaux de cette production qu’ils sont tout ce que ne sont pas leurs équivalent.e.s dans la version de Nolan : inspirés, inspirants, consistants, tragiques, concrets, c’est à dire humains. Diriger des acteurs et des actrices devrait toujours être une grande chose.
1968/2026, cela ressemble à une éternité et pourtant il n’y a rien dans l’œuvre de Rossi et de ses deux acolytes Mario Bava (l’un des maîtres en effets spéciaux de ce temps-là) et Piero Schivazappa qui date ou alors ce qui pourrait dater y fait sens le plus souvent : par exemple, les costumes ou la musique interstellaire de Carlo Rustichelli, voire la diction un rien empruntée des personnages dans la version française. Dans cette Odyssée-là, le vent souffle dru. On l’entend. On le voit presque. L’air y est sec. La terre y est rase. Les champs arides. Les intérieurs (tournés en studio à Rome) et les paysages (ex Yougoslavie principalement) y partagent la même robuste simplicité. Le confort y est spartiate, sinon sommaire. Les palais y sont à peine plus confortables que les masures. Les maîtres comme les serviteurs et les esclaves se fondent dans un paysage dont on les jurerait n’en être que des éléments parmi d’autres. Comme Homère, Franco Rossi construit pas à pas, dès la première image, le châtiment terminal des Prétendants dont la sauvagerie suscite l’effroi : Ulysse, Télémaque ou le porcher Eumée… dont on a partagé le désespoir tout au long de leurs périples et péripéties saignent tout ce qui bouge comme s’il s'agissait de porcs et pataugent dans le sang dans une ivresse orgiaque. La pitié n’est pas de ce monde, mais l’a-t-elle jamais été d’un monde quelconque. La vendetta fait loi. Nous frôle un bref instant le tumulte lointain d’une Grèce archaïque et tribale, du moins se le dit-on. Il entre du Pasolini, de la Médée (1969) et/ou de l’Arte Povera (1967/1973) dans cette relecture. Peut-être est-ce l’air du temps de cette fin des années soixante et son mélange tellement singulier de liberté et d’intransigeance artistique et sociale. Sans doute est-ce aussi le fait d’une époque où le cinéma et la littérature, ou pour faire simple l’image et les mots, dorment encore sous le même toit. Et c’est de tout cela que s’autorise et (re)naît à l’écran, comme au premier jour, un poème des temps anciens qui ne veut pas se taire. Rien n’y est de trop. Rien n’y manque. Tout y est inéluctable et nécessaire.
Cette Odyssée de Rossi est une (presque) vieille connaissance pour moi, inséparable du poème d’Homère tant elle lui est attachée organiquement. Je l’ai découverte il y a une bonne dizaine d’années sur You Tube (elle y est encore) tandis que je rôdais une fois encore au dedans du poème homérique qui m’accompagne depuis… depuis que mes parents, dont ce n’était pas l’habitude, m’ont offert à Noël, je devais avoir dix ans, les Contes et récits de la Grèce ancienne, lesquels comprenaient les (més)aventures d’Ulysse auquel je me suis aussitôt identifié. Pour le précoce orphelin de mère que j’étais, le voyage du retour (le nostos) d’un héros abandonné des hommes et des dieux (ou poursuivis par eux) ne pouvait être qu’une machinerie psychique de premier choix. Bien des années plus tard, j’ai eu la chance, sinon le privilège, de rencontrer professionnellement, puis de le fréquenter un peu, le philosophe et helléniste Jean-Pierre Vernant (1914-2007). Il approchait de la fin de sa vie. Il aimait, il adorait partager ce que Dante appelle « le pain des anges », c’est à dire la connaissance. Tout odysséen inconditionnel que je fusse alors, je l’étais émotionnellement, à l’instinct, brouillonnement, affectivement.
Vernant, dont on se rappelle peut-être qu’il avait publié en 1999 L’univers les dieux et les hommes vite devenu un best-seller, m’a mis en quelque sorte à la tâche, et cette fois pour de bon, de malaxer et comprendre ce que je ne faisais que ressentir jusque là… Entré en résistance en juillet 1940 à l’âge de vingt six ans, Vernant n’avait probablement pas imaginé la déferlante planétaire de prurits réactionnaires ou fascisants (c’est selon) dont nous sommes présentement les témoins. Ces quelques lignes donc, extraites de l’un des multiples entretiens qu’il a donnés tout au long de sa droite et belle existence : « Pour être soi, il faut se projeter vers ce qui est étranger, se prolonger dans et par lui. Demeurer dans son enclos dans son identité, c’est se perdre et cesser d’être. On se connaît, on se construit par le contact, l’échange, le commerce avec l’autre. Entre les rives du même et de l’autre, l’homme est un pont ». Tout Vernant, tout Ulysse. Ou l’inverse. Tout se tient.
Mon propos serait incomplet s’il ne s’y ajoutait ne serait-ce que quelques lignes sur Le Mépris de Jean-Luc Godard (1963) qui met en scène un film rêvé sur L’Odyssée dont Fritz Lang l’anti-cyclope serait le réalisateur. Michel Piccoli y figure Paul Javal, un romancier et scénariste appelé par un producteur hollywoodien pour reprendre le scénario du film dans une optique un peu plus (déjà !) nord-américano-compatible. Brigitte Bardot y est Camille, la compagne de Piccoli. Entre Rome et Capri et à partir du roman éponyme d’Alberto Moravia, le film décrit la lente et fatale destruction du couple formé par Piccoli et Bardot, composant ainsi l’image inversée du couple formé par Ulysse et Pénélope. Soit l’un des très grands films de l’histoire du cinéma en conversation (au sens ancien du terme) à part égale avec l’un des très grands poèmes de l’histoire humaine.
Vide-poches
Incendies : entendu récemment un psychiatre affirmer qu’à sa connaissance, il n’existe pas, et n’a probablement jamais existé, de femmes pyromanes. Est-ce donc si difficile pour un homme de porter un pénis !
Gaza : alors que la partie palestinienne est réduite à un peu plus de quarante pour cent de sa surface initiale, que les bombardements de l’armée israélienne s’y poursuivent à un rythme soutenu et que tout ou presque, dont l’eau et les médicaments et… les journalistes, continue d’y manquer, une compagnie nord-américaine, Arkel International, vient de remporter le premier appel d’offre lancé par le Conseil de la Paix de Donald Trump en vue de la construction dans la partie sud de l’enclave d’un avant-poste destiné à des soldats Marocains supposés constituer une (encore très hypothétique) future force d’interposition.
Ravel : alors pour tant de peines et de souffrances, je suggère à qui n’a pas lu le Ravel de Jean Echenoz (ni son Courir), ce qui était mon cas il y a encore une quinzaine, de le faire toutes affaires cessantes tant ces deux vrais faux romans de vif argent sont des bains de jouvence et de désinvolture lucide.
Daniel Conrod
chronique initialement publiée sur www.lebanquet.eu



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