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L'Odyssée ne se rend pas (1), par Daniel Conrod

fresque textile réalisée par un groupe d'enfants de Bobigny dans le cadre d'une résidence de recherche et d'écriture (printemps 2020/automne 2021) à la bibliothèque Elsa Triolet (dispositif Écrivains en Seine-Saint-Denis). Atelier de création textile avec des enfants, autour de L'Illiade

Le nouveau péplum de Christopher Nolan cartonne dans le monde entier. Mais que reste-t-il, une fois la salle rallumée, de cette relecture assourdissante et bien huilée de l'épopée homérique ? Dans cette nouvelle chronique, Daniel Conrod démonte le mécanisme d'une Odyssée si soucieuse de nous être familière qu'elle en oublie l'étrangeté archaïque, la sauvagerie et le mystère du poème fondateur. Premier épisode d'une série qui se poursuivra dans une quinzaine avec un retour sur l'adaptation de Franco Rossi (1968).

les humanités, ça n'est pas pareil.

Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : 


Sur le banquet, site qu'il a créé, Daniel Conrod tient chronique, tous les quinze jours. En affinités (sans la moindre rivalité), ces chroniques trouvent hospitalité sur le site des humanités.

 

Ce que nous disent les gens et les choses #5. Par Daniel Conrod


L'illustration en tête d'article représente un fragment de la fresque textile réalisée par un groupe d'enfants de Bobigny dans le cadre d'une résidence de recherche et d'écriture (printemps 2020/automne 2021) à la bibliothèque Elsa Triolet (dispositif Écrivains en Seine-Saint-Denis). Cet atelier de création textile avec des enfants constituait l'ossature, avec d'autres ateliers, d'un travail de recherche autour de L'Illiade que m'avait inspiré l'expérience du premier confinement. Cet atelier textile a été conçu et piloté par l'artiste plasticienne Barbara d'Antuono et moi-même. Il consistait en la réalisation par les enfants eux-mêmes de cette fresque racontant L'Illiade selon leur vision à partir d'un certain nombre de lectures commentées, de dessins préparatoires et de consignes minimales. Cette fresque est visible dans le hall d'accueil de la bibliothèque Elsa Triolet de Bobigny. On y voit le cheval de Troie et le tournoiement céleste de divinités par dessus les travaux utiles ou pas des mortels.

 

Je ne sais pas si (on appelle cela une litote !) L’Odyssée de Christopher Nolan est, comme je l’ai lu plusieurs fois ces jours derniers, « une réflexion sur le devenir de l’humanité », ni s’il s’agit d’une œuvre inspirée par une « ardente nécessité artistique » , comme je l’ai entendu dire. En revanche, je sais deux choses, la première c’est que ce film remporte un très grand succès international, la seconde, c’est qu’en dépit de cela (et non à cause de cela), il ne me reste pas grand chose émotionnellement et artistiquement parlant de ce divertissement culturel bien foutu (Nolan sait y faire), un peu long, quelquefois confus, mal (ou si peu) joué et déraisonnablement assourdissant.

 

L’écrivant, je vois aussitôt l’écueil se dresser devant moi : « avec toi, forcément, tout est couru d’avance, tu n’as que mépris pour ce genre de film s’adressant au plus grand nombre alors que c’est le moyen pour beaucoup d’accéder à la culture savante etc etc, de toutes les manières, dès l’instant où un truc marche, faut qu’tu l’critiques ! » Bim, les deux pieds dans le piège et tout le reste qui suit avec ! De quelque manière qu’on engage cette discussion, non seulement on ne peut pas s’en sortir, mais on ne le peut plus, de plus en plus souvent, si j’ose le dire ainsi, réseaux sociaux, polarisation des opinions, obscurantismes et guerre culturelle faisant. Normal après tout, L’Odyssée appartenant à tout le monde, comme Les Misérables ou Le Comte de Monte Christo, et constituant un réservoir inépuisable d’images recyclables à l’infini, normal qu’il finisse par s’y glisser quelque chose de clichesque, d’iconique et de non discutable.


On le sait, souvent les images font les croyances plus que les mots. Je n’en retiens pas moins de cette Odyssée très nord-américaine, c’est à dire (peu ou prou) rétive à admettre qu’avant elle a été (et existe) un poème archaïque (et donc fondateur), un passage excitant, à savoir le malaxage littéral entre les mains de la sorcière Circé du corps des compagnons d’Ulysse jusqu’à les transformer en cochons. Chair à cochons, chair à canons me suis-je dit ! Il m’a semblé un bref instant qu’un éclair de sauvagerie s’échappait du scénario trop bien ficelé de Nolan. La question de la sauvagerie (comment on y tombe ? comment on en sort ? ) est en effet l’une des grandes affaires de L’Odyssée (et de L’Illiade) d’Homère. Mais bon, ce crochet par la boucherie ne dure que deux ou trois minutes !

 

L'Odyssée de Christopher Nolan

L'Odyssée, de Christopher Nolan © Melinda Sue Gordon/Universal Pictures


Le problème de cette Odyssée, c’est qu’elle est obsédée par la mise au cordeau d’une histoire archaïque, ou mieux inactuelle, qui nous échappe de mille façons, comme le mercure, parce que nous n’en sommes pas les contemporains et ne le serons jamais. En effaçant ce réel de la barrière infranchissable du temps, en voulant nous rendre accessibles par comparaisons avec ce que nous connaissons ou vivons, l’épopée d’Ulysse et les gigantesques questions que ce héros et à peu près tou.te.s les autres protagonistes de l’histoire ont à résoudre, le film ne laisse rien (ou si peu) dans l’ombre, rien (ou si peu) qui contredise notre présent, rien qui choque pour de vrai, rien (ou si peu) qui ne puisse être réduit à la quotidienneté et aux petitesses de notre présent immédiat, comme si ce présent immédiat était notre seul véritable horizon de représentation… Il faut que cela reproduise du familier, du reconnu, du déjà vu, déjà pensé/ingéré… La péplumisation n’est pas loin.


En même temps, on est loin, très loin, de Gladiator de Ridley Scott ou du Spartacus de Stanley Kubrick. Nous pourrions parler d’une mise à plat d’un récit primal en vue de l’accorder (comme un instrument de musique) avec ce que l’on pense ou ce qu’on est supposé penser aujourd’hui, d’où ces débats ineptes autour du choix de l’actrice noire Lupita Nyong’o dans le rôle d’Hélène de Troie alors que ce qui importe est de savoir si elle joue, ce qui n’est pas vraiment le cas. D’où aussi la riposte à la fois grotesque et tellement signifiante d’un Elon Musk qui s’est mis en tête de vouloir commander et financer une Odyssée qui rende justice à la blanchité européenne. Où l’on retombe sur le pire de ce que notre époque, notre sauvagerie à nous, couvent de monstruosités : la mise à l’écart, la destruction, l’effacement progressif de l’humain dont on en vient à se demander s’il n’est pas contenu de facto dans la destruction de la planète en cours.


Pourquoi le banquet ?

"La chambre et le monde : le banquet de Daniel Conrod"

Grand entretien publié le 2 décembre 2025 :

Ulysse le polytropos, l’homme aux mille ruses, celui aux cent visages, celui qui s’est donné la peine d’aller au pays des morts avant de rentrer chez lui et d’y retrouver les siens, l’amour de sa vie, son fils, ses arbres, ses vignes et son chien Argos, n’a pas d’autre but que creuser au-dedans du dedans de ses entrailles et de son intelligence rusée (mètis) jusqu’à y trouver ce qui fait/fera de lui un être humain ET DONC mortel. C’est la réponse tranchante qu’il fait à la nymphe Calypso qui lui fait miroiter l’immortalité. Pourquoi pensez-vous que la même question doive revenir tout au long des quelque douze mille vers du poème comme le ricochet que fait un caillou plat à la surface de l’eau, cette question que se posent les uns aux autres nombre de personnages, divinités incluses, du début à la fin de l’épopée : « quel est ton nom, qui sont tes parents et ta ville ? » Et nous autres d’aujourd’hui, quoiqu’en pensent les cyclopes du moment, qu’avons-nous d’autre à faire que cela, poursuivre, recommencer. Revenir chez soi (le nostos) est un labeur et c’est ce labeur qui fait de nous ce que nous sommes. Peut-être est-ce cela qui manque au film de Christopher Nolan.

 

Je reviendrai dans une quinzaine vous parler de la plus belle (selon moi) adaptation filmée de L’Odyssée, celle réalisée principalement par l’Italien Franco Rossi en 1968. Cette adaptation (quatre épisodes d’une heure et demie) est en libre accès depuis des années sur YouTube (ci-dessous).


Daniel Conrod




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1 commentaire


yanitz2018
yanitz2018
il y a 5 heures

Ulysse est une brute, un manipulateur, un menteur. Pas une personne très recommandable en tous les cas. Raisons de son éternel/long voyage vers Ithaqua.

Quant à Nolan, il a fait un film génial "Memento" et depuis n'a de cesse de tourner autour.

Tous ses films ont des flashbacks à répétitions et des théories aberrantes. Le pire fut atteint avec "Interstellar". Deuxième au classement du non sens "Temet" pas très net d'ailleurs.

Nolan est un bon faiseur mais est-il de la taille d'un Kubrick ("Spartacus") ?

On se réveille avec du Jazz & Bouzouki bien grec (ça swingue !!!) :

Michael Paouris " Blue Rose" (2018)

" https://www.youtube.com/watch?v=AD0Gs6QJGPU&list=RDAD0Gs6QJGPU&start_radio=1 "

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