Au Pérou, fragile démocratie
- Anna Never

- il y a 7 heures
- 14 min de lecture

À gauche, la candidate à l’élection présidentielle Keiko Fujimori, du parti Fuerza Popular, salue ses soutiens
lors d’un rassemblement dans le district de San Juan de Lurigancho, à Lima (Pérou), le 9 mai 2026 ;
à droite, son concurrent Roberto Sánchez, du parti Juntos por el Perú, arrive dans la communauté de Huaycán pour rencontrer
ses partisans, à Lima, le même jour. Au centre, un portrait de l’ancien président Alberto Fujimori.
Photos : Guadalupe Pardo et Martin Mejia / AP. Montage des humanités à partir d'une image du site d’information Wayka.pe
Ce dimanche 7 juin, le Pérou arbitre un second tour tendu entre Keiko Fujimori et Roberto Sánchez, sur fond de chaos électoral, de corruption endémique et d’une démocratie que vingt ans de « moindre mal » ont conduite au bord de la rupture. Une analyse du média indépendant IDL-Reporteros s’interroge sur l’histoire politique récente du pays.
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Ce dimanche 7 juin, les Péruviennes et les Péruviens sont appelés aux urnes pour choisir leur futur président, et avec lui une part importante de l’architecture de leurs institutions démocratiques : deux vice-présidents, 60 membres du Sénat, 130 membres de la Chambre des députés, ainsi que 5 membres titulaires et 10 membres suppléants du Parlement andin, l’organe consultatif et de contrôle qui réunit les représentants des peuples andins de la région. Autant dire que les enjeux sont multiples, pour un deuxième tour qui s’annonce tendu entre la candidate de droite, Keiko Fujimori, héritière du régime autoritaire et liberticide bâti par son père, Alberto Fujimori, dans les années 1990, et Roberto Sánchez, candidat d’une gauche qui se revendique de l’ancien président progressiste Pedro Castillo, destitué en 2022, mais qui n’a pas su, comme lui, construire une base identitaire stable dans la société civile. (1)
Politicienne chevronnée, rompue aux combats électoraux et aux manœuvres partisanes, Keiko Fujimori cultive l’héritage familial, à la fois politique et financier, depuis 15 ans. Déjà trois fois candidate à l'élection présidentielle comme cheffe du parti de droite Fuerza Popular, elle porte un message axé sur l’ordre, la lutte contre l’insécurité et la promesse de stabilité économique, avec un fort accent sécuritaire qui peut séduire un électorat alarmé par le taux de criminalité, notamment organisée, en hausse constante depuis 2018, surtout en lien avec le narcotrafic. Comme souvent, pourtant, derrière la façade rigoriste se cachent des réalités bien moins édifiantes : Keiko Fujimori a déjà fait l’objet de nombreuses enquêtes judiciaires pour blanchiment d’argent, en lien avec l’affaire Odebrecht (2), et pour financement illégal de parti, notamment lors du scandale « Cócteles » (« coktails », littéralement), où sa formation a été accusée d’avoir organisé un système plus que douteux de collecte de fonds occultes, sous couvert de soirées « bling bling ». Plus généralement, Fuerza Popular est souvent critiqué comme étant le parti de la state capture : un système de corruption et détournement du fonctionnement des institutions publiques visant, à toutes les échelles de l’architecture étatique, à favoriser les « amis », souvent des affairistes fortunés, tout en renforçant les dynamiques clientélistes dans l’exercice et le maintien du pouvoir.
En 2025, le Tribunal constitutionnel a ordonné le classement sans suite des accusations à l’encontre de Keiko Fujimori dans l’affaire « Cócteles », en se fondant sur le principe de non-rétroactivité de la loi pénale : en 2011 et 2016, dates auxquelles ces collectes auraient eu lieu, le crime de financement occulte de parti politique n’était pas, de l’avis du Tribunal, assez clairement défini dans la loi pour justifier son application à l’affaire. Keiko Fujimori peut donc courir pour la présidence en ayant été formellement disculpée de ces accusations ; mais l’annulation du procès après des années d’enquête a alimenté un sentiment d’impunité des élites qui fragilise davantage le jeu démocratique, dans un pays dont le spectre politique est déjà fragmenté et chaotique.
Sur le front opposé, Roberto Sánchez, psychologue de 57 ans, dont c'est la première expérience de candidat à une élection présidentielle, se présente comme un progressiste, héritier politique du président destitué Pedro Castillo. Comme lui, dont l’élection en 2021 s’était fortement appuyée sur les groupes sociaux marginalisés, Sánchez compte surtout sur les électeurs des régions andines et rurales, sans pour autant avoir la même force fédératrice que son prédécesseur. Une gauche qui apparaît, pour l’heure, plutôt comme celle du refus du statu quo que comme celle d’une proposition structurée, pour laquelle les promesses de réforme sociale et d’inclusion viseraient à intercepter les votes des indécis et des modérés, las d’un système politique polarisé et corrompu, sur fond d’enquêtes judiciaires et campagnes de désinformation.

Une partisane du candidat conservateur Rafael López Aliaga montre une pancarte avec le slogan
« Non à la fraude électorale » lors d’un rassemblement à Lima, Pérou, le 19 avril 2026. Photo : Guadalupe Pardo / AP
Un premier tour dans le chaos
Il faut dire que le climat dans lequel le deuxième tour du 7 juin 2026 va se dérouler n’est pas le plus propice aux discussions sur le fond. Les élections du 12 et 13 avril derniers ont été marquées par de graves dysfonctionnements, qui ont carrément mené à l’arrestation en flagrant délit d’« omission de fonctions » de José Edilberto Samamé Blas, directeur du service électoral de l’ONPE (Oficina Nacional de Procesos Electorales), l’organisme national chargé d’organiser concrètement les opérations électorales et le décompte des votes.
Une enquête parue le 13 avril 2026 sur le média indépendant Convoca parle d’un « désastre logistique » sans précédent, ayant jeté la classe politique dans « le plus grand discrédit des vingt dernières années » : dans trois districts de Lima Sud (San Juan de Miraflores, Lurín, Pachacamac) et deux villes des États‑Unis (Orlando, Paterson), le matériel électoral (urnes, bulletins, registres) n’est pas arrivé à temps, ce qui a empêché l’ouverture des bureaux le 12 avril au matin. Le Jurado Nacional de Elecciones (JNE) – l’organe constitutionnel qui arbitre les élections et proclame les résultats – a été contraint d’autoriser, de façon tout à fait exceptionnelle, la prolongation des opérations sur la journée du 13 avril, pour permettre à 55 261 citoyens péruviens de voter. Dans le collimateur, l’entreprise Servicios Generales Galaga S.A.C., responsable d’une partie du transport du matériel, accusée par l’ONPE de ne pas avoir respecté ses obligations contractuelles.
Dans ce bazar logistique s’est aussitôt engouffrée une partie de la droite radicale, et notamment celle liée à Rafael López Aliaga, ancien maire de Lima, ultra-conservateur, en lice lui aussi pour la présidence (3). Les bureaux de vote n’étaient ouverts que depuis quelques heures seulement qu’il avait déjà commencé à crier à la fraude, sans aucune preuve. Une enquête menée par le journal d’investigation OjoPúblico a démontré comment il a été rapidement épaulé par nombre d’influenceurs sur le web, qui l’ont aidé en quelques heures à monter une vaste campagne de désinformation, pour laquelle les dysfonctionnements logistiques relèveraient d’un complot orchestré par les adversaires et les institutions corrompues, précisément pour l’empêcher de gagner les élections. Que la société Galaga ait travaillé pour lui en 2023 et 2024, alors qu’il était à la mairie de Lima, ne semble en rien l’avoir gêné.
À ce climat empoisonné s’ajoutait une offre électorale des plus fragmentées, avec plus de 36 formules présidentielles, plus de 9 500 candidats au nouveau Congrès bicaméral et plus de 10 000 personnes en lice si l’on inclut le Parlement andin. Dans ce contexte, aucun candidat ne pouvait espérer passer dès le premier tour. Les résultats officiels, proclamés le 17 mai dernier alors que les autorités ont affirmé ne pas avoir trouvé de preuves de fraudes systématiques – d’ailleurs, les dysfonctionnements logistiques n’ont concerné que 211 bureaux de vote sur plus de 92 000 – ont dessiné un second tour inédit entre Keiko Fujimori, arrivée en tête avec 17,18 % des voix, et Roberto Sánchez, avec12,03 % des voix, qualifié devant López Aliaga (11,90 %). Agiter le spectre de la « fraude » n’aura donc pas aidé l’ultra-conservateur ; mais cela aura contribué à affaiblir davantage la confiance des citoyens pérouviens dans les mécanismes de la démocratie.
Qui est sans faute jette la première pierre
Le discrédit dont la classe politique péruvienne est frappée vient aussi d’une série de scandales et d’enquêtes judiciaires qui ont touché tout l’arc politique, de droite à gauche, et ont été souvent instrumentalisées comme argument contre les adversaires pendant la campagne électorale. OjoPúblico explique la plus récente. Elle concerne des accusations de corruption et de détournement de fonds impliquant directement les deux candidats finalistes, accusés tous les deux d’avoir utilisé une partie des financements publics des partis pour salarier des personnes ayant été impliquées dans les procédures judiciaires respectivement à charge de Keiko Fujimori (dans l’affaire « Cócteles ») et Roberto Sánchez (dans une affaire de fausses déclarations sur le compte du parti, dont l’instruction est en cours). S’y ajoutent d’autres sommes versées par Fuerza Popular à des militants et proches employés au Congrès, ainsi que près de 3,8 millions de soles (environ 950 000 euros) de fonds de « formation » dirigés vers des entreprises liées à des cadres du parti. Ces enquêtes renforcent l’impression d’une capture d’État qui dépasse les clivages politiques et devient une sorte de culture du pouvoir capable d’étouffer sous son poids l’aspiration au changement, pourtant bien présente dans la société péruvienne. Choisira-t-elle, une fois encore, « le moindre mal » ?
Anna Never
Histoire du moindre mal
Une analyse des enjeux électoraux péruviens par Gustavo Gorriti, fondateur et rédacteur en chef du média d'investigation indépendant IDL-Reporteros, parue le 24 mai 2026 (traduite et éditée par les humanités)

Des chamans effectuent un rituel avec des posters des deux candidates finalistes à l’élection présidentielle en vue du deuxième tour
sur la plage de Herradura, à Lima, Pérou, le 1er juin 2026. Photo : Martin Mejia / AP
Ce 23 mai, Jorge Nieto [leader du parti Buen Gobierno, candidat au premier tour de l'élection présidentielle, NdT] a annoncé que son parti choisira le vote blanc au second tour. Ils écriront, du moins les plus disciplinés, « pour un bon gouvernement », c’est-à-dire le nom du parti, ce qui est une façon intéressante de voter pour eux-mêmes.
L’argument principal de Nieto est que ce second tour n’offre aucune issue à la polarisation dont souffre la politique péruvienne. Une polarisation qui, selon lui, doit être surmontée. Comment ? Ce n’est pas clair. Il y a bien sûr des moyens et des méthodes.
D’une sorte de grande réconciliation, avec des amnisties et des grâces, à un gouvernement pragmatique, avec des axes fondamentaux et des priorités d’action faisant l’objet d’un consensus général. La sécurité des citoyens, la lutte contre la criminalité, par exemple, bien sûr sans que des « serpents shushupe » ne jouent les geôliers.
Le fait est que, surtout dans le cas de démocraties menacées, ébranlées ou détruites, la dépolarisation ne doit pas nécessairement être la première étape. La Hongrie est, par exemple, le dernier cas en date à démontrer que les forces antidémocratiques doivent être vaincues pour reconquérir ou instaurer la démocratie, comme l’a montré la récente défaite de Viktor Orbán, figure de proue non seulement hongroise mais aussi internationale de l’extrême droite. Soit dit en passant, la campagne qui a conduit à la victoire de Péter Magyar, que beaucoup considéraient comme impossible, est riche d’enseignements pour les forces démocratiques dans une grande partie du monde.
Comment expliquer la polarisation au Pérou ?
Il faut comprendre ce qu’ont signifié la chute du « fujimorisme », les déceptions qui ont suivi et le choix répété, encore et encore, du moindre mal, afin d’empêcher le retour de ce qu’ont été et représenté la dictature de Fujimori et de Montesinos. Au départ, il n’en était pas ainsi. Lorsque le « fujimorisme » est tombé, au milieu des révélations sur les scandales de corruption et l’illégalité flagrante de la dictature. Les espoirs d’une démocratie fonctionnelle et honnête étaient très grands. Probablement exagérés. Mais ils ont été de courte durée.
Leurs propres dirigeants se sont chargés de les saper et de décevoir la population. Depuis 2006, des forces antidémocratiques ont utilisé cette désillusion pour s’efforcer d’effacer les souvenirs et se présenter comme une alternative efficace. Face à eux, le moindre mal : Ollanta Humala contre Ala García (2006), Ollanta Humala contre Keiko Fujimori (2011), Pedro Pablo Kuczynski contre Keiko Fujimori (2016), Pedro Castillo contre Keiko Fujimori (2021) et Roberto Sánchez contre Keiko Fujimori (2026).
Aucun d’entre eux n’était un grand candidat, à l’exception peut-être d’Alan García. Et encore moins un grand leader. À l’exception de Humala en 2011, qui a tenu ses promesses mais s’est montré faible et dépourvu de charisme, tous se sont révélés être un mal pire que prévu pour la démocratie.
La situation s’est progressivement dégradée. Depuis 2016, à l’exception de la brève période de la présidence de Martín Vizcarra, les candidats du moindre mal n’ont réussi qu’à empêcher Keiko Fujimori d’occuper formellement la présidence. Mais dans les faits, c’est elle qui a gouverné, depuis sa position dominante au Congrès.
Et ces dernières années, à mesure que la dégradation s’aggravait, ce contrôle s’est renforcé grâce à une coalition mafieuse qui a réuni la droite et la gauche, au sein de laquelle ces ennemis de la démocratie se sont employés à la détruire de l’intérieur. Ils ont modifié les lois et la Constitution. Ils ont pris le contrôle, un à un, des principales institutions chargées de la régulation et de l’équilibre des pouvoirs. D’abord le pouvoir exécutif, puis la Cour constitutionnelle, le Conseil national de la justice, le Bureau du médiateur et le Parquet général.
Ils ont destitué, suspendu, harcelé et disqualifié non seulement ceux qui s’opposaient à eux, mais aussi ceux qui représentaient une menace potentielle. Finalement, pour couronner leur campagne, ils ont achevé de détruire la lutte contre la corruption. Ils ont lancé des campagnes massives de désinformation dans le but était de fausser et de subvertir la perception de la réalité.
Au cours de cette campagne, le fujimorisme n’était pas la seule force en présence, pas plus que l’extrême droite n’était la seule idéologie. Les ennemis de la démocratie, de la prétendue gauche de Perú Libre à l’extrême droite de Renovación Popular, ont uni leurs forces à celles de groupes dont la seule idéologie était la malhonnêteté.
Avec les dernières prises de contrôle des institutions, la législation favorable à la criminalité et la persécution des ennemis de la corruption, la coalition mafieuse a pris le pouvoir à presque tous les niveaux et a conduit à l’agonie du peu qui reste de la démocratie.
Cela se passe sous nos yeux et c’est peut-être pour cela que cela passe plus inaperçu. Ce qu’ont fait la Chambre nationale de justice et le Parquet général en peu de temps. Les dissimulations les plus scandaleuses qui, pourtant, ne provoquent plus de scandale.
Dans la contre-offensive des corrompus, la mafia a pris le dessus, du moins jusqu’à présent. Alors, face à cet immense échec historique de la démocratie et de la lutte contre la corruption, qui clôt ce premier quart de siècle, que signifie ce second tour ? Que reste-t-il à choisir maintenant ? Se résigner et tenter de dépolariser le dysfonctionnement ? Concilier la réalité avec la désinformation et le mensonge ?
Au vu des faits, parler d’espoir semble exagéré...
En effet, dans la pratique, nous savons ce que signifiera un gouvernement de Keiko Fujimori. Nous l’avons vu depuis au moins 2016. Et bien plus encore ces dernières années. En fait, nous le vivons actuellement. Ce sera pire, avec le contrôle total des mécanismes du pouvoir.
Et Sánchez ? Est-il le moindre mal ? Offre-t-il un espoir dans ce contexte d’impuissance croissante ?
Voyons voir. Avant les élections, il semblait y avoir un fort courant en faveur de ne voter pour personne ayant déjà siégé à ce Congrès.
Sánchez a passé cinq ans au Congrès. Il est vrai que quelques députés ont tenté de mener le combat de l’intérieur. Et ses interventions et ses votes en témoignent. Le cas de Sánchez semble différent. L’est-il vraiment ?
Lors du débat présidentiel, Mesías Guevara [figure de centre réformiste - NdT] l’a accusé d’avoir été sauvé par le fujimorisme, l’extrême droite. Qui, en effet, l’a sauvé par son vote, contrairement à ce qui s’est passé pour d’autres.
Cependant, des sources habituellement fiables indiquent qu’une raison probable de ce vote était l’identité de la candidate : une militante transgenre de premier plan. Ils auraient préféré garder Sánchez.
D’autres votes étranges de Sánchez révèlent des ambivalences non surmontées. Dans le cas de la commission parlementaire présidée par Muñante, chargée d’« enquêter » – en réalité de dissimuler – l’enquête sur l’affaire Odebrecht, Sánchez a choisi de s’abstenir. Il en a fait de même dans d’autres cas douteux. Comme lors du vote sur la destitution de Pedro Castillo. Mais aucun vote ne permet de supposer une complicité avec la mafia au pouvoir.
Et aujourd’hui, ce psychologue, ancien séminariste et proche des enseignements de la théologie de la libération, se tourne avec une clarté accrue, bien que peut-être tardive, vers l’opposition démocratique. Mais cela ne garantit pas grand-chose. De plus, même s’il était élu, il resterait structurellement affaibli.
Son parti ne compte que 14 représentants au Sénat. Il est structurellement faible. Très vulnérable. Et maintenant que nous connaissons la conspiration qui a catalysé la destitution de Pedro Castillo, grâce aux aveux de Miki Torres, nous savons exactement à quoi nous attendre.
Cela nous donne une idée de la stabilité probable de son mandat. Avec Keiko, on sait qu’elle a de quoi rester cinq ans au pouvoir. Sinon plus.
Avec Sánchez, on peut envisager cinq mois, voire cinq semaines. Son plus grand espoir est de pouvoir former une coalition avec les forces démocratiques représentées au Congrès. À l’image des coalitions des démocraties parlementaires en Europe. Qui ne sont pas seulement des coalitions électorales, mais aussi des coalitions de gouvernement. C’est là qu’il pourrait parvenir à une certaine gouvernabilité.
Mais pour y parvenir, surtout à ce stade, il faut une audace, une force et une détermination politique dont Sánchez et les autres dirigeants politiques ne disposent probablement pas.
Y a-t-il d’autres alternatives ? Il pourrait y en avoir. À commencer par une révélation inattendue, qui galvaniserait la population et mènerait à une victoire électorale incontestable de Sánchez. Ce n’est pas impossible, mais ce n’est pas non plus très probable. Et puis, en cas de victoire, viendrait la tâche de gouverner. Il devrait demander conseil à Jorge Nieto pour voir comment désamorcer les tensions avec Miki Torres, par exemple.
Nous volons donc au ras des pâquerettes, vers une destination probable que le pays ne mérite pas. Des jours meilleurs viendront. Ils doivent venir. Nous ne sommes pas prédestinés au déclin, ni à la régression, ni à être gouvernés par des mafias.
Mais en attendant, attachez vos ceintures.
Gustavo Gorriti, IDL-Reporteros (traduction et édition : les humanités)
Gustavo Gorriti (né en 1948 à Lima) est l’un des plus connus journalistes d’investigation d’Amérique latine, spécialisé depuis les années 1980 dans les conflits armés, le narcotrafic et la corruption d’État au Pérou et au Panama. Il s’est fait connaître par ses enquêtes sur les liens entre pouvoir politique, services de renseignement et crime organisé, ce qui lui a valu arrestation et disparition temporaire lors de l’autocoup d’Alberto Fujimori en 1992, puis l’exil. Son travail a été reconnu par plusieurs prix internationaux pour la liberté de la presse. En 2009, il fonde et dirige IDL‑Reporteros, cellule d’investigation en ligne de l’ONG Instituto de Defensa Legal, qui s’est imposée comme l’un des principaux médias d’enquête du Pérou. Basé à Lima, IDL‑Reporteros publie des investigations de long cours sur la corruption, le narcotrafic, les abus de pouvoir et la capture d’État. Il s’est notamment occupé de l’affaire Odebrecht et les scandales judiciaires récents, et a reçu plusieurs récompenses nationales et internationales pour la qualité et l’impact de ses enquêtes. |
NOTES
(1). Pedro Castillo, instituteur rural et syndicaliste de gauche, est élu président du Pérou en 2021 sur un vote de revanche des périphéries andines contre les élites de Lima. Très vite affaibli par des scandales et un bras de fer permanent avec un Congrès dominé par la droite, il est visé par plusieurs procédures de destitution pour « incapacité morale » et par des enquêtes pour corruption. Le 7 décembre 2022, alors qu’un nouveau vote de destitution est imminent, il annonce à la télévision la dissolution du Parlement et l’instauration d’un « gouvernement d’exception ». Le Tribunal constitutionnel qualifie aussitôt cette annonce de tentative de coup d’État, le Congrès refuse de se dissoudre, vote sa destitution dans la foulée et Pedro Castillo est arrêté quelques heures plus tard, puis inculpé pour rébellion et conspiration, avant d’être condamné à une longue peine de prison.
(2). L’« affaire Odebrecht » désigne le plus vaste scandale de corruption d’Amérique latine : le géant brésilien du BTP Odebrecht a reconnu devant la justice américaine avoir versé 788 millions de dollars de pots‑de‑vin dans douze pays, en échange de contrats publics surdimensionnés, pour des bénéfices estimés à plus de 3,3 milliards de dollars. Au total, les autorités américaines, brésiliennes et suisses lui ont infligé au moins 3,5 milliards de dollars d’amendes. Au Pérou, plusieurs présidents (Alejandro Toledo, Ollanta Humala, Pedro Pablo Kuczynski, Alan García – qui reviendront dans l’analyse de Gustavo Gorriti qu’on reproduit ici) ont été mis en cause pour avoir reçu des millions de dollars de la part d’Odebrecht pour financer leurs campagnes ou truquer des marchés d’infrastructure, faisant de ce dossier l’un des symboles de la collusion systémique entre affaires et politique dans le pays.
(3). Rafael López Aliaga, surnommé « Porky », est un homme d’affaires millionnaire et politicien ultraconservateur, membre de l’Opus Dei et dirigeant du parti Rénovation populaire. Maire de Lima de 2023 à 2025, il s’est fait connaître par son discours d’extrême droite mêlant promesses de « tolérance zéro » contre la délinquance, attaques virulentes contre la gauche et propositions de tribunaux militaires pour juger les « terroristes urbains ». Il avait été candidat à la présidence aussi lors de l’élection de 2021.






Le Monde, ce matin :
" Au Pérou, Roberto Sanchez renvoyé en procès pour fausses déclarations à la veille de sa participation au second tour de l’élection présidentielle
Le candidat de gauche ayant la possibilité de déposer un recours, le scrutin devrait avoir lieu comme prévu. M. Sanchez bénéficiera de l’immunité prévue par la Constitution péruvienne s’il est élu. "
" https://www.lemonde.fr/international/article/2026/06/06/au-perou-roberto-sanchez-renvoye-en-proces-pour-fausses-declarations-a-la-veille-de-sa-participation-au-second-tour-de-l-election-presidentielle_6698092_3210.html?lmd_medium=email&lmd_campaign=trf_newsletters_lmfr&lmd_creation=a_la_une&lmd_send_date=20260606&lmd_link&&M_BT=57835889036111#x3D;autrestitres-title-_titre_5 "
Roberto Sanchez (Ensemble pour le Pérou), candidat à l’élection présidentielle, à Lima, le vendredi 5 juin 2026. MARTIN MEJIA / AP PHOTO/MARTIN MEJIA
Ce matin, allez savoir, une grande fatigue ...