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Elon Musk, victime d'hallucinations

Illustration Jorge Neves pour les humanités


Les grandes intelligences artificielles hallucinent, on le sait, on les corrige. Mais l'homme qui en possède une, lui, hallucine depuis douze ans sans qu'on songe à le corriger : IA plus intelligente que l'humanité, milliard de robots, Mars pour hier. Tzotzil Trema retrace la méthode Musk, décortiquée par Gary Marcus et Rodney Brooks.

les humanités, ça n'est pas pareil.

Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : 


On appelle « hallucination » ce moment où une intelligence artificielle invente avec assurance un fait qui n'existe pas. Le mot est né pour désigner un défaut de machine. Il pourrait bientôt désigner un homme.


En janvier 2026, sur la scène feutrée du Forum économique mondial de Davos, Elon Musk annonce, dans une conversation avec le patron de BlackRock, Larry Fink, que l'intelligence artificielle dépassera l'intelligence de n'importe quel humain « cette année — et au plus tard l'année prochaine ». Il ajoute que, d'ici 2030 ou 2031, l'IA surpassera l'intelligence de l'humanité entière réunie.


Le chroniqueur et chercheur en IA Gary Marcus, lui, s'en souvient. Il ressort (ICI) une déclaration d'Elon Musk datant d'avril 2024, où celui-ci promettait, dans les mêmes termes, une IA « plus intelligente qu'un seul humain probablement vers la fin de l'année prochaine », c'est-à-dire 2025. Verdict de Marcus, sans détour : « Didn't come true. » L'échéance de 2025 n'est pas advenue, alors on la republie, presque mot pour mot, avec l'étiquette 2027 à la place. Marcus résume ce tour de passe-passe calendaire comme la méthode habituelle de l'entrepreneur, et affirme lui avoir proposé, aux deux occasions, un pari à un million de dollars sur la validité de sa prophétie — sans jamais recevoir de réponse.


Ce silence a un précédent, ou plutôt des dizaines. Depuis 2013, Elon Musk annonce chaque année que la conduite entièrement autonome de Tesla arrivera « dans deux ans », puis « l'an prochain », puis « cette année, j'en suis certain » — une litanie recensée avec minutie par Wikipédia, où la colonne « réalisé » reste vide d'un bout à l'autre. Il s'est lui-même surnommé « le garçon qui criait FSD » -- FSD pour Full Self-Driving, le nom du logiciel de conduite autonome de Tesla. Une colonie martienne promise pour 2024 n'a jamais vu passer la moindre pelle. Le New York Times a même tenté de comptabiliser l'ensemble : 602 objectifs annoncés au fil des années.



Reste le versant robotique de la prophétie : un milliard de robots humanoïdes, censés devenir cinq fois plus productifs qu'un être humain. Gary Marcus qualifie ces chiffres d'« outlandish » (« extravagant », « farfelu », « invraisemblable » ou « saugrenu ») et note que personne n'a jamais articulé de théorie sérieuse sur ce que feraient concrètement ces milliards de machines, sinon peut-être servir de jouets télécommandés pour enfants. « Comes, presumably, from thin air » (« sorti de nulle part »), tranche-t-il. Un robot répare-t-il vraiment une fuite de plomberie cinq fois plus vite qu'un plombier humain ?


C'est là qu'intervient l'expert en robotique Rodney Brooks, cofondateur du fabricant de l'aspirateur Roomba. Il qualifie carrément cette partie de la prophétie de « hallucination », précisant qu'aucun robot humanoïde déployé n'atteint même 1 % de la productivité d'un être humain, et que le rythme d'amélioration annuel ne dépasse même pas 0,1 par an. Il avait déjà qualifié la vision d'Optimus — le nom du robot humanoïde développé par Tesla — de « pure fantasy thinking » (« pur fantasme »).


Il y a quelque chose de vertigineusement circulaire dans cette affaire. Les grands modèles d'IA hallucinent : ils produisent, avec un aplomb parfait, des faits inventés. Mais voici qu'un des hommes les plus riches du monde, qui possède justement l'un de ces modèles — Grok, chez xAI — pratique lui-même, depuis plus d'une décennie, une forme d'hallucination institutionnelle et rémunératrice : répéter chaque année, avec la même conviction absolue, des échéances qui ne se réalisent jamais, en se contentant de décaler la date, jusqu'à ce que le public oublie la version précédente. Peut-être la vraie leçon de ce mitan d'année 2026 est-elle celle-ci : avant d'apprendre aux machines à ne plus halluciner, il faudrait d'abord vérifier que leurs créateurs savent encore distinguer une prédiction d'un fait accompli.


Tzotzil Trema


(1). C'est un jeu de mots que Musk a fait sur lui-même, qui fait référence à la fable « Le garçon qui criait au loup » (The Boy Who Cried Wolf), où un jeune berger crie tant de fois au loup pour rien que plus personne ne le croit le jour où le loup arrive vraiment. En juillet 2023, deux mois après avoir affirmé sur CNBC qu'une conduite totalement autonome allait « probablement » arriver cette année-là, Musk a lui-même reconnu publiquement : « I'm the boy who cried FSD ». C'est un aveu assez rare de sa part : il admet avoir tant de fois annoncé l'autonomie complète sans qu'elle arrive que ses propres prédictions ont perdu toute crédibilité, exactement comme les cris du petit berger. C'est donc Musk lui-même, et non ses détracteurs, qui a le mieux résumé son problème de crédibilité prédictive.


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2 commentaires


yanitz2018
yanitz2018
il y a un jour

Hors piste

Ce triste jour, mort de la Jazzwoman Cassandra Wilson. Une superbe chanteuse.

C.Wilson & Steve Coleman Group "No Good Time Fairies" (album "Motherland Pulse", 1985)

" https://www.youtube.com/watch?v=SA14XxVH7PA&list=RDSA14XxVH7PA&start_radio=1 "

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yanitz2018
yanitz2018
il y a un jour

Hallucination collective et aberrante des Bourses de New-York et de Londres :

" Le 12 juin, SpaceX est entrée en Bourse et Elon Musk est devenu le premier billionnaire de l'histoire. Rien de tout cela n'aurait du se produire, si la finance respectait encore le moindre principe de factualité. Mais en 2026, le capitalisme se radicalise dans l'irrationnel. "

Source document préliminaire à l'introduction en Bourse :

" Dans un document de 300 pages, SpaceX dévoile son fonctionnement et explique à ses futurs investisseurs pourquoi et comment elle compte les rendre infiniment riches à l'avenir, ne rentrent pas dans le domaine littéraire du document comptable : c'est un pitch de start-up de la tech, avec tout ce que ça comporte…

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