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Et maintenant, Lev Dodine...


Le procureur de Saint-Pétersbourg et le ministère russe des situations d'urgence viennent de placer sous scellés le prestigieux Maly Drama Theater de Saint-Pétersbourg, dirigé par Lev Dodine, invité à plusieurs reprises en France, Prix Europe pour le théâtre en 2000. En mars 2022, Lev Dodine s'était opposé, dans un courrier à Poutine, à la guerre en Ukraine.


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Qui veut noyer son chien l'accuse de la rage.

Ce 6 mai 2023, le prestigieux Maly Drama Theater de Saint-Pétersbourg, dirigé par Lev Dodine, vient d'être mis sous scellés par les sbires de Poutine. Officiellement, comme le rapporte Mediazona, après que des inspecteurs dépêchés par le bureau du procureur et par le ministère des situations d'urgence aient trouvé des "déficiences" dans les sections "sécurité incendie" et "sanitaire-épidémiologique" du théâtre.


Suite à une "dénonciation anonyme" au bureau du procureur, le Maly Drama Theater - Théâtre de l'Europe avait déjà été contraint d'annuler, fin avril, deux mises en scène de Danila Kozlovsky, "Intrigue et Amour" et "Hamlet" ! William Shakespeare n'est-il pas un symbole de cet "Occident décadent" contre lequel Vladimir Poutine brandit les "valeurs traditionnelles" de la Russie éternelle ?


Lev Dodine était dans le collimateur des autorités russes depuis qu'en mars 2022, il s'était adressé dans un courrier à Vladimir Poutine lui demandant d’arrêter la guerre publié sur le site du du magazine THEATR (et retiré du site depuis lors).


"J'ai soixante-dix-sept ans et, au cours de ma vie, j'ai perdu beaucoup de gens que j'aimais. Aujourd'hui, alors que les fusées de la haine et de la mort volent au-dessus de nos têtes au lieu des colombes de la paix, je ne peux dire qu'une chose : arrêtez", disait la lettre ouverte, reproduite ci-dessous :


« Dire "choqué" est un euphémisme. Il m’était impossible, à moi, enfant de la Grande Guerre patriotique, même dans un cauchemar, d’imaginer des missiles russes visant des villes, des villages ukrainiens, poussant les habitants de Kiev dans des abris anti-bombes, les forçant à fuir leur pays. Enfants, nous avons joué la défense de Moscou, Stalingrad, Leningrad, Kiev. Il est même impossible d’imaginer qu’aujourd’hui Kiev soit sur la défensive ou se rende aux soldats et officiers russes. Le cerveau colle au crâne et refuse de se voir, de s’entendre, de se dessiner des images semblables.

Les deux dernières années de la peste universelle auraient dû nous rappeler à tous, vivant de tous côtés de diverses frontières, combien la vie humaine est fragile et vulnérable, comment le monde s’effondre en une minute lorsque nous perdons des êtres chers. Ils n’ont pas rappelé. De nos jours, le monde de ceux dont les proches meurent s’effondre, le monde de ceux qui tuent les proches de quelqu’un s’effondre.

La miséricorde, la pitié, l’empathie ne cèdent pas à la volonté des États et des politiciens. Il est impossible de dicter aux gens quand et pour qui ils doivent avoir peur, quand et pour qui ils doivent avoir pitié. Jusqu’à présent, pas un seul État n’a appris à contrôler les sentiments des gens. La mission de l’art et de la culture a toujours été et est, surtout après toutes les horreurs du XXe siècle, d’apprendre à chacun à percevoir la douleur d’autrui comme la sienne, à comprendre qu’aucune idée, la plus grande et la plus belle, n’est vaut une vie humaine. Maintenant, nous pouvons déjà dire : la culture et l’art ont encore une fois échoué à faire face à cette mission.

J’ai soixante-dix-sept ans, il ne m’est pas difficile d’imaginer ce qui va se passer ensuite partout et partout : la division entre le bien et le mal, la recherche d’ennemis intérieurs, la recherche d’ennemis extérieurs, les tentatives de modeler le passé, venir se réconcilier avec le présent, réécrire le futur. Tout cela était déjà au 20e siècle.

Ces jours-ci, nous avons vécu pour voir l’avenir. C’est à cette époque que le 21e siècle a commencé. Ensemble, nous avons permis à cet âge de venir. Arrivez comme il l’a fait. Le 21e siècle s’est avéré pire que le 20e siècle. Que reste-t-il à faire ? Prier, se repentir, espérer, plaider, exiger, protester, espérer ? Probablement tout ce que nous n’avons pas fait jusqu’ici : aimer l’autre, pardonner à l’autre comme on se pardonne, ne pas croire au Mal et ne pas prendre le Mal pour le Bien.

J’ai soixante-dix-sept ans, dans ma vie j’ai perdu tant de personnes que j’aimais. Aujourd’hui, alors que les fusées de la haine et de la mort volent au-dessus de nos têtes au lieu des colombes de la paix, je ne peux dire qu’une chose : stop ! L’organisme humain n’est pas traité par des opérations chirurgicales. De toute intervention chirurgicale, celui qui est opéré saigne, et celui qui opère devient infecté par une septicémie incurable. Arrêtez la chirurgie. Appliquez des garrots sur les plaies. Faisons l’impossible : faisons du XXIe siècle tel qu’il a été rêvé, et non tel que nous l’avons fait. Je fais la seule chose que je peux : je te supplie d’arrêter ! Arrêter. »


Lev Dodine.


Lev Dodine a reçu le Prix Europe pour le théâtre en 2000, au motif suivant :

Élève de l’un des plus fidèles disciples de Stanislavski, Lev Dodine est arrivé très jeune de sa Sibérie natale dans les capitales de l’ancienne Russie. Il a consacré sa vie à l’enseignement, sans jamais dissocier la théorie de la pratique, et c’est ainsi qu’il a formé une compagnie, une grande famille avec le culte du groupe et du travail artisanal, bien avant qu’on lui demande, en 1983, de diriger le Théâtre Maly qui allait devenir le théâtre-phare de cette fin de siècle. La maison a été créée par son groupe de diplômés de l’Institut de Léningrad après un séjour de plusieurs mois dans les régions du nord où Fédor Abramov avait écrit son roman sur la vie paysanne. À la moitié des années 1980, la compagnie parvient à recréer à coups d’improvisations la réalité concrète de Frères et sœurs : cette tragique épopée du kolkhoze écrite par le même auteur. Huit heures de spectacle durant lesquelles les pleurs succèdent aux rires, une recherche sur la “grande âme russe” qui constitue une constante dans le travail du metteur en scène, attiré par l’analyse polémique de l’histoire de son pays réélaborée à travers la littérature. En ce sens, le sommet de son travail est représenté par la mise en scène d’un classique longtemps interdit tel que Les démons de Dostoïevski, un spectacle qui donna lieu à trois ans de répétitions et que le théâtre Maly reprend régulièrement depuis neuf ans : dix heures de dialogues et de visions qui donnent des frissons et qui constituent une première approche à un discours sur l’esprit révolutionnaire d’un peuple. Ce spectacle devient en quelque sorte le préambule de la métaphore de l’utopie suicidaire exprimée par Andreï Platonov dans Tchevengour, récent chef-d’œuvre mis en scène sur un plan d’eau, et de Ce fou de Platonov de Tchécov, transformé par Dodine en une danse à travers le XXe siècle. Gaudeamus se déroule quant à lui sur une surface enneigée. Ce premier spectacle monté avec les jeunes de l’École est une satire – hélas encore tout à fait d’actualité – de l’entraînement au service militaire soviétique, et s’insère à la perfection dans le répertoire centré sur l’homme de notre temps proposé par la compagnie à son public naturel et, partant de là, au public du monde entier auquel Dodine a su redonner le sens d’un théâtre nécessaire.

Entièrement gratuit et sans publicité ni aides publiques, édité par une association, le site des humanités entend pourtant fureter, révéler, défricher, offrir à ses lectrices et lecteurs une information buissonnière, hors des sentiers battus.

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