L'autre vie. Lettre à Federico García Lorca (Flagrant délire #10)
- Isabelle Françaix

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Nouvelle livraison de Flagrant Délire : Isabelle Françaix adresse à Federico García Lorca une lettre fiévreuse sur ce que nos vies policées ont refoulé : la part sauvage, charnelle, inquiète, du désir d’exister. À travers la figure du duende, opposer à la domestication contemporaine des corps et des esprits une langue d’incandescence, de mémoire et de révolte, où l’autre vie affleure encore.
les humanités, ça n'est pas pareil.
Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût :
FLAGRANT DÉLIRE #10. Chronique sauvage de l’œil et du langage
Texte et photographie Isabelle Françaix
Que serait une vie qui ne contiendrait pas en elle l’autre vie ?
Anne Dufourmantelle, Intelligence du rêve [1]
Cher Federico,
Dissident fou de musique, de mots et de couleurs,
qui n’étiez « homme, poète ni feuille,
mais pulsation blessée qui sonde les choses de l’autre côté » [2],
vous pleuriez des larmes de sang en 1928 dans l’hymne andalou de votre Romancero gitan.
« Et le miel de l’homme est la poésie
Qui coule de son cœur endolori. » [3]
Fusillé en 1936 par la barbarie d’anti-républicains aux ordres de Franco,
interdit de publication dans votre propre pays jusqu’en 1953,
auriez-vous supporté la tristesse raisonnante du XXIe siècle qui, à force de filtrer nos comportements au tamis de la productivité, de l’ultra-consommation et du progrès, vitrifie notre âme ?
En 1930, vous prononciez une conférence sur l’esprit organique et flamboyant de votre douloureuse Espagne : Jeu et théorie du Duende [4]. Démon intime, énergie incendiaire, rythme pulsionnel… comment traduire en français le sang farouche du flamenco ou identifier le nerf mystérieux de l’âme ? Et dans quel repli de nos vies envisager aujourd’hui la présence fière et sauvage du Duende ?
Mammifères humains, nous sommes dès notre naissance coupés de notre enfance animale. À peine surgis du ventre de nos mères, nous atterrissons dans un monde sans tache ultra-médicalisé. Nettoyés, vaccinés, bientôt sevrés, lait en poudre, activités éducatives : pas le temps d’hésiter ni de s’ennuyer, encore moins de rêver.
Pour prévenir toute subversion, on nous promet des subventions, ce qui domestique la pensée en la conditionnant au confort. Aspire-t-on désormais à autre chose qu’un toit, une voiture, un compte en banque rassurant, un peu de reconnaissance et des vacances bien méritées ? Du côté repu de l’Occident, nous sommes déterminés à sauver les apparences : on dissout les polluants dans l’air, on enterre nos déchets, se gave de pesticides et d’engrais, de pilules dynamisantes ou relaxantes, on se rencontre, s’active ou s’insurge par écran interposé mais on vit plus vieux, même solitaires, même éclopés, grâce à la science. Tout est sous contrôle, rien à signaler. Même nos rides peuvent être effacées.
« Qu’avez-vous fait du Duende en votre troisième millénaire », me demandez-vous, car mes propos vous ont alarmé. J’entends votre colère : où grondent donc les élans insatiables, la soif inassouvie, la révolte implacable contre les manipulations de l’esprit ?
« Pour chercher [le Duende] », insistiez-vous, « il n’existe ni carte ni ascèse. On sait seulement qu’il brûle le sang comme une pommade d’éclats de verre, qu’il épuise, qu’il rejette toute la douce géométrie apprise, qu’il brise les styles, qu’il s’appuie sur la douleur humaine qui n’a pas de consolation […] » [5] Vous lui opposiez l’ange et la muse, venus du dehors dans la trompeuse idée de nous secourir. Sans nier leur puissance et leur beauté, vous chassiez ces deux intercesseurs à coups de pied. Impitoyable dans votre irritation, excessif avec jubilation, vous leur préfériez une lutte intime contre le désastre de la mort. Vous preniez le risque de vivre sans filet.
Sommes-nous en mal d’aimer ?
Il ne s’agit plus d’être sage.
Vous me comprenez au-delà des convenances : renversons les apparences, exaltons-nous !
Le Duende désormais nous tourmente la nuit, au seuil de l’inconscient. (Vous n’imaginez pas le nombre galopant d’insomniaques depuis quelques décennies !) Il empoisonne nos dénis, nos ecchymoses et nos secrets, s’infiltre dans notre animalité bafouée. De sa beauté macabre, il nous éclaire sur le rien très vibrant que nous sommes.
J’ai parfois peur d’en être arrachée par excès de civilité.
Alors, je me provoque. J’incise mon quotidien, l’érafle, le desquame.
Je grimpe en somnambule aux branches d’un rêve.
Dans la gadoue, mes orteils se tortillent parmi les lombrics annelés et les cloportes cuirassés. Je garde pied dans la vase nourricière. Tout autour les terrils dressent l’échine. Mon enfance me colle à la peau. Le vent souffle sous le gras de la terre, dans les galeries noires abandonnées.
Entre les arbres, les longs cheveux d’une ombre suintent d’une résine épaisse trempée de plumes. Sa blondeur est un cimetière d’oiseaux. L’errante m’égare dans la neige de ses pas. Elle entrouvre le bec d’un pinson, y cherche un souvenir. Elle ne sait pas quelle nuit nous sommes. Les paumes sur son ventre creux, elle bée sans un mot et mange la terre.
On la dit folle, sale et indigente.
Sa lumière a pris racine à l’envers des récits qui couturent les blessures.
Elle voit en silence.
J’aperçois une lueur en violentant ma peur, prête pour elle à dépecer la langue. Qu’elle craque sous mes dents pour un soupçon d’intégrité !
Buissons de roses et mûriers épineux ravivent l’énergie vorace du corps, excitent une faim sauvage.
Les bienséances s’éboulent. Mes fantômes psalmodient et gargouillent.
Il est urgent d’écouter les chimères inquiètes contre le bruit envahissant du monde.
« Ces sonorités noires sont le mystère, les racines qui s’enfoncent dans le limon que nous connaissons tous, que nous ignorons tous, mais d’où nous vient ce qui a de la substance en art. » [6]
Enfin, encore, je reprends vos mots, cher Federico, écorchée vive d’une mémoire ancestrale. J’accouple le mystère de ma vie à celui de toutes les autres.
En faim, en corps, in vivo.
J’invoque nos idées réincarnées, nos langues d’oiseaux, nos failles et nos mues, nos forêts de lumière et nos intuitions d’enfance.
Nos pupilles sombres et brûlantes se creusent dans cette aspiration revigorante aux sortilèges.
Regardons-nous !
Duende, y es-tu ?
Isabelle Françaix
10 juin 2026
[1] DUFOURMANTELLE, Anne, 2012, Intelligence du rêve. Fantasmes, apparitions, inspiration. Paris : Éditions Payot & Rivages, p.15. ISBN : 978-2-228-90736-1
[2] GARCÍA LORCA, Federico, [1926-1936], 1968, Poésie, III, Extrait de Double poème du Lac Edem, traduit de l'espagnol par André Belamich, Claude Couffon, Pierre Darmangeat et Bernard Sesé, Paris : Poésie/Gallimard, p. 88.
[3] GARCÍA LORCA, Federico, [1928], 2021, Romancero gitan, traduit de l’espagnol par Alice Becker-Ho. Paris : Points Poésies. ISBN 9 782757 884546
[4] GARCÍA LORCA, Federico, [1930], 2017, Jeu et théorie du Duende, traduit de l’espagnol par Line Amselem. Paris : Éditions Allia. ISBN 9 782844 852779
[5] Ibid.
[6] Ibid., p.13






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