Flagrant délire #07. La vie sensible
- Isabelle Françaix
- il y a 1 jour
- 4 min de lecture

Déserter l'insensibilité ? Dans le vacarme du monde et l’engourdissement des écrans, la photographe-écrivaine Isabelle Françaix scrute les frémissements du vivant. Cette nouvelle chronique sauvage de l’œil et du langage ouvre des brèches où la sensibilité résiste, où la poésie affleure, certes fragile mais indocile, pour rappeler que sous le poids du réel, quelque chose continue de vibrer.
les humanités, ça n'est pas pareil.
Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût :
FLAGRANT DÉLIRE #07. Chronique sauvage de l’œil et du langage
Texte et Photographies Isabelle Françaix
À la suite de la publication sur ma page Facebook de photographies d’ombres dansantes, de lumière et de vent, une amie des réseaux a laissé un commentaire stupéfait : « Chère Isabelle, le monde est vraiment multiple, mais n’oubliez pas la réalité crue du monde réel… »
Je la remercie pour le partage de son émotion et si j’ai pris du temps pour lui répondre, c’est que je reconnais dans cet avertissement l’effroi d’une souffrance commune.
D’un côté de la balance, les guerres, leurs horreurs, la destruction de la planète et de ce qui la peuple, animaux et végétaux confondus, de l’autre le surarmement, l’ultramédicalisation, les marchés du bien-être. Entre les deux les humains, le nez dans leurs écrans, étouffent sous camisole numérique, assujettis à la brutalité normalisante des algorithmes. Reproduite dans les fictions et les jeux vidéo, exploitée, dénoncée, banalisée à l’extrême, la violence est neutralisée par sa surenchère. Le corset du virtuel asphyxie nos sensations.
Les réflexions documentées sur les blessures du monde sont rares parmi la marchandisation spectaculaire d’informations-catastrophes. Un conformisme tragique, sous couvert de pragmatisme réaliste, impose le nouveau confort de l’inconfort. On ne se regarde plus ni ne se parle dans les lieux publics mais on s’indigne un casque sur les oreilles, les yeux rivés à nos smartphones. Le totalitarisme se pare de colère consensuelle et de bienveillance tapageuse. Pouce levé, cœur, smiley grognon, smiley qui pleure… On se retrouve dans le déni à la pause déjeuner en hurlant nos révoltes à couvert. Tout se tient dans cette nouvelle servitude sous hypnose volontaire.
L’individu arraché à lui-même est projeté dans une immense solitude collective. Quand la passion, ce désir brûlant de vibrer, ressurgit enfin à force d’avoir été comprimée, elle nous horrifie, défigurée dans les fanatismes religieux, politiques ou sportifs. Misère individuelle, vide, maladie, fuite, usure… Nous voilà désemparé·e·s.
Réalité crue ou vérité de pacotille ?
Qu’en est-il de notre humanité, blessée, violée, démembrée ?
L’addiction aux écrans, l’info en continu et les divertissements ne finissent-ils pas par tuer le goût de la vie, ce frémissement amoureux de la rencontre, taxé d’incongruité dans la tristesse ambiante ?
Le « monde réel » s’exprime aussi dans les interstices et les frottements, les silences entre les mots, l’intersection des regards, la chaleur entre deux corps qui pourraient se toucher. La « réalité » exulte dans l’insolent émoi qui nous ébroue contre la fatalité. Il suffit quelquefois d’un souvenir, d’une rencontre, d’un plaisir ou d’un désir imprévus pour inquiéter une idéologie. Il semblerait alors que l’on peut fendre les apparences de nos espaces surveillés et déserter les meutes hurlantes. Annie Lebrun nous le rappelle dans Vagit-prop, Lâchez-tout et autres textes : « la sensibilité est politique ! […] On n’est jamais trop délicat quand le nombre est brandi pour anéantir l’individu » [1].
La poésie pourrait-elle donc réussir « l’improbable réconciliation de l’individu et du monde » ? Ce serait « un pari fou » mais « seule la folie est à la mesure du noir qui nous entoure, elle seule peut y faire surgir des brasiers de transparence, elle seule donne l’audace d’explorer les immenses plages du désespoir que la vie découvre et recouvre chaque jour pour mieux nous y abandonner par surprise » [2].
Que la poésie se vive dans la rue, en prison ou en plein air, qu’elle s’écrive ou nous coupe le sifflet, elle nous déshabille du prêt-à-penser. Il n’est bien sûr pas simple d’assumer notre nudité aventureuse ni d’oser rêver debout.
On demande aux artistes de justifier régulièrement la nécessité ici et maintenant de leurs projets pour être bien sûr de leur opportunité. « C’est le jeu, il ne faut pas s’en offusquer », entend-on répéter. Il paraît que nécessité (financière) fait loi.
Mais justement, offusquons-nous !
Refusons de rapetisser la création artistique à l’échelle de la conformité.
Désertons l’insensibilité.
Peut-on s’envoler au bord de l’abîme ?
Dans un espace protégé de la forêt de Soignes, il est possible que des mésanges, rouges-gorges ou sittelles torchepots battent des ailes à votre rencontre pourvu que vous restiez immobiles et silencieux. Des charbonnières se sont parfois posées sur mon épaule ou sur les doigts de ma fille. Invariablement, leur halte rapide et confiante érafle nos certitudes. Notre conscience tragique s’avive au cœur d’une joie profane.
La légèreté d’un oiseau réveille en nous le goût de la liberté. Elle nous rappelle, avec une intrépide mélancolie, la prodigalité poétique de la vie.
Isabelle Françaix
28 avril 2026
[1] LEBRUN, Annie, [2010], 2023, Vagit-prop, Lâchez-tout et autres textes. Condet en Normandie : Éditions du Sandre, p.191. ISBN 978-2-35821-049-2
[2] Ibid., p.136


