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Flagrant délire #01. Chronique sauvage de l’œil et du langage, par Isabelle Françaix


Photographe-écrivaine, Isabelle Françaix inaugure une chronique, quinzomadaire, pour les humanités. Dans cette première livraison, elle part marcher en forêt, carte blanche en poche et appareil au cou. Dans le froid, elle lève les yeux de ses écrans, croise joggeurs, mésange bleue et vieille dame solitaire. En pensant à Hartmut Rosa et Baptiste Morizot, elle interroge notre « société du regard baissé » et tente de réveiller en elle un œil animal, capable de résonner à nouveau avec le vivant.



UNE CHRONIQUE, POUR COMMENCER. Il y a bien assez de vicissitudes comme cela, on a quand même le droit de se faire plaisir. Ce plaisir, on l'offre ; on aimerait certes que cela soit davantage partagé, mais l'heure n'est pas trop au partage, on dirait. On aimerait certes que les heures sans sommeil pour confectionner un "autre journal", fut-il du dimanche, soient un peu plus "récompensées", mais on fera avec, ou plutôt sans. Le journalisme tel qu'on l'entend est une espèce largement disparue. On tente d'en ranimer une sève, c'est quasiment peine perdue face à toutes sortes de contaminations mentales qui se sont répandues à l'insu de notre plein gré. On nous pousse à produire des "réels" d'une minute pour nourrir telle ou telle machine à divertir ; en refusant de se soumettre à pareille injonction, on est forcément "trop longs", donc à côté de la plaque. En ces temps délétères (où gisent quand même pépites et lucioles), on ne prétend pas "lutter contre l'extrême-droite", mais contre ce qui nourrit son terrain, oui. Par exemple, en tentant de damant le pion à cette « société du regard baissé », dont parle Isabelle Françaix (citant Hartmut Rosa) dans cette première chronique. Je suis honoré, flatté et tout ça, qu'Isabelle Françaix ait accepté de co-élaborer, tous les 15 jours pour commencer, nos humanités. Cela était dit il y a 5 ans déjà, dans notre éditorial fondateur (ICI) : face à « la lumière qui aveugle », « les lucioles, il ne tient qu’à nous de ne pas les voir disparaître » (Georges Didi-Huberman). Faire journal , alors, pas tant pour commenter les commentaires des commentateurs de l'actualité, mais pour créer la chance d'un espace, où la poésie a nécessairement sa place, avec bien d’autre formes d’écriture: on parlait ainsi d'un « journal du regard ». Avec Isabelle Françaix, bienvenue à cette nouvelle "chronique sauvage de l’œil et du langage" / Jean-Marc Adolphe


Il s’agit de ne pas trop réfléchir : en premier lieu, suivre un vertige. Jean-Marc Adolphe me propose de tenir une chronique régulière pour les humanités. Mon cœur s’emballe, je fourmille d’idées. Les désirs fusent, instantanés. J’en attrape un en même temps que mon appareil photo muni d’un seul objectif, un 24-70 mm aussi rapide qu’une flèche. Je ne badine pas avec la fulgurance d’une émotion.

 

Il a neigé toute la nuit et ce matin il gèle. Les humanités me donnent carte blanche. J’aime les coïncidences signifiantes, ces clins d’œil du hasard qui dérangent les habitudes.


Ce samedi à 10h00, je croise des joggeurs et des chiens qui tirent leurs maîtres hors du lit. J’habite à Bruxelles, près de la forêt de Soignes. Je la rejoins en traversant un grand boulevard. Je coupe ensuite par le bois de la Cambre et longe les étangs autour de l’île Robinson. À défaut de pouvoir me perdre, j’aère mes neurones. Il est rare dans nos sociétés modernes de pouvoir marcher sans but. C’est un luxe. Chacun se bat pour assurer sa subsistance, se maintenir en forme ou protéger son équilibre. Gagner une place en ce monde est périlleux et chronophage. On ne se déplace plus sans écouteurs vissés aux oreilles, relié à la bande continue de l’information, de la communication et des loisirs. Dans les lieux publics (cafés, restaurants, magasins…) et jusque dans nos lits, on se regarde moins. Les yeux rivés à des images virtuelles, on oscille entre informations anxiogènes et partages de vidéos réconfortantes.

 

Ce n’est pas un récit d’anticipation, c’est notre paysage contemporain : nous déambulons frénétiquement, pressés par des tâches dévorantes et toujours en quête de bien-être. Dans son ouvrage Résonance, une sociologie de la relation au monde (1), le philosophe allemand Hartmut Rosa s’inquiète de notre « société du regard baissé » qui, soucieuse de ne rien rater, court le nez collé aux écrans. En 14 chapitres et 700 pages, il dissèque la croissance effrénée de notre premier quart de XXIe siècle : la course au progrès toujours insatisfaite, le déséquilibre menaçant de notre environnement naturel et la lente démolition de notre mental.

 

Adossée contre un hêtre au bord de l’eau, je photographie une mésange. Une dame âgée, titubante et prudente, s’est arrêtée pour me sourire. Elle s’enhardit à me raconter un peu de son quotidien : « Vous aussi, vous observez les oiseaux ? Je prends soin de déposer des graines sur mon balcon. J’aime bien m’asseoir pour attendre leur venue. Il faut dire que j’ai le temps maintenant. Je suis retraitée depuis quelques années déjà. Tant que les oiseaux sont là, je me sens moins seule. »



Autour de nous, le vent souffle. Une corneille pousse un cri de ralliement. Les étangs sont gelés, un héron les survole. L’octogénaire et moi ajustons nos bonnets en riant : un lévrier en maillot de laine file entre nos jambes, les crocs sur un glaçon.

 

Notre biotope ne se tait pas, c’est notre relation à lui qui devient muette. Pour retrouver le temps de l’écouter et de lui répondre, il faudrait selon Hartmut Rosa oser une nouvelle utopie. L’octroi d’un revenu minimum sans condition mettrait hors-jeu l’angoisse existentielle en garantissant à chacun·e la sécurité. Nous lèverions les yeux pour dialoguer avec ce qui nous entoure et nous serions surpris d’être ému·e·s par résonance. Nous pourrions rencontrer l’imprévisible et le déroutant, cette étrangeté qui nous bouscule, nous étonne et stimule notre désir d’entamer une aventure nouvelle. Être soi et ensemble en métamorphose.



Nous serait-il possible de retrouver ce « regard perdu » (2) depuis le Paléolithique, tel que le décrit le naturaliste et philosophe Baptiste Morizot ? Pour une photographe, l’enjeu de taille est bien connu. Les chasseurs-cueilleurs, rappelle-t-il, devaient leur survie à l’acuité de leur regard. À force d’observer de loin les mammouths et les bisons, ils en venaient à les reconnaître à la courbure d’une épaule, au mouvement de leur flanc, à leur silhouette singulière. Ils les identifiaient à leur jizz, cette impression visuelle instantanée qui permet de nommer un être vivant de manière intime.

 

La ville nous désancre de notre animalité. La circulation y est codifiée, les trajets programmés, les espaces délimités et la convivialité réglementée. On y circule par automatisme, absorbé par nos tâches professionnelles ou alimentaires. Hormis nos escapades touristiques socialement programmées et nos promenades forestières sur des chemins balisés, nous avons rarement l’occasion de croiser des animaux sauvages, marmottes ou bouquetins en pleine montagne. Et si eux nous observent, il est peu probable que notre œil déshabitué à les scruter parvienne à surprendre leur présence. Quelle émotion pourtant quand nous apercevons la croupe d’un chevreuil bondissant dans un sous-bois !

 

Le jizz, à l’origine destiné à identifier les oiseaux, s’applique à toute silhouette en mouvement. Par extension, Morizot reconnaît dans les peintures pariétales l’acuité d’un « regard jizz », « œil-animal » qui saisit l’instant foudroyant de l’apparition d’une bête dans les fissures et les plis de la roche (MORIZOT, op.cit., p.50). Son acuité visuelle surentraînée procède par paréidolie, ce phénomène optique qui, d’une ligne abstraite, d’un creux ou d’une bosse, fait entrevoir le fragment d’un corps familier.

 

« Le jizz étant l’essence fulgurante de l’animal, mi-objectif mi-subjectif, dans la relation entre l’œil et la créature, il possède en même temps la beauté sorcière de l’animal lui-même, […] et celle de la stylisation par le cerveau humain qui accentue jusqu’à l’incandescence sa marque, sa griffe, son qui. » (MORIZOT, op.cit., p.211)

 

Puis-je activer mon « œil-animal » dans la forêt de Soignes ? Pouvez-vous activer le vôtre dans votre jardin ou dans les rues de la ville ? Sommes-nous toujours disponibles au frisson de la rencontre, cette circonstance fortuite qui nous met en présence de l’Autre ?

 

« Cette expérience perceptivo-affective est difficile à décrire avec des mots », reconnaît Morizot, car il faut encore « faire accéder au dicible des expériences que le langage cuit ne sait pas traduire » (MORIZOT, op.cit., p.39). Le « langage cuit », voilà une expression qui me réjouit, tant elle donne à entendre les mots tout faits censés circonscrire nos attentes. Les hashtags nourrissent les algorithmes qui les convertissent en produits. Nous sommes consommés par ce que nous consommons ; même notre révolte et notre indignation huilent le processus.

 

Avec la mésange bleue, je bats des ailes pour la nuance.

Je saisis son jizz et active le mien. Je m’incarne, en somme. En activant mon point de vue et mes sens, je suscite la réaction de mon entourage.

Il n’est pas question de retourner au Paléolithique, mais si nous pouvions tirer de nos ancêtres un enseignement qui nous relie sensiblement à notre environnement, il me semble que nous l’habiterions différemment. Nous aurions une chance d’apprendre à reconnaître son fonctionnement et l’énoncerions individuellement à partir de notre propre expérience.

 

« [Il] nous faut façonner et répandre comme un feu de brousse une nouvelle culture du vivant, nouée à nos relations écologiques d’interdépendance avec nos mondes multispécifiques actuels et à venir. Les pollinisateurs qui font le printemps vivrier seront nos mammouths, la faune des sols qui façonne en secret nos récoltes sera notre bison, les forêts anciennes qui font l’oxygène animal seront nos chevaux sauvages, et les phytoplanctons qui prennent le carbone mortel des tankers pétroliers dans les coffres de leurs corps alien seront nos ours des cavernes. » (MORIZOT, op.cit., p.248)

 

Avant de nous aider à communiquer, notre langue naît de notre regard sur le monde. Les mots que nous utilisons déterminent et construisent notre réalité. Leur portée est politique autant que poétique. Nous détenons un pouvoir libérateur de précision. Choisissons nos expressions à cru, à vif et sans fard. Insurgeons-nous pour la beauté, le sens, le souffle et la lumière, saisissons doucement nos clartés et nos ombres, réapprenons à (nous) dire !


I.F., 10 janvier 2026


(1). ROSA, Hartmut, [2018] 2021. Résonance. Une sociologie de la relation au monde. Traduit de l’allemand par Sacha Zilberfarb, avec la collaboration de Sarah Raquillet. Paris : Éditions La Découverte. ISBN 978-2-348-06735-8


(2). MORIZOT, Baptiste, 2025. Le regard perdu. À l’origine de l’art pariétal animal. Arles : Actes Sud. ISBN 978-2-330-21401-2


Photographe et vidéaste française installée à Bruxelles, Isabelle Françaix est spécialisée dans la musique, le geste musical et la photographie plasticienne. Après avoir été professeure de lettres, chroniqueuse et animatrice radio, elle se consacre depuis 2019 à ses projets personnels (séries photo, ciné‑poèmes, collaborations avec des compositeurs). Elle a publié plusieurs séries remarquées, dont AnimalAnatomie de la capucine et Perdre le Nord, présentées notamment dans L’Œil de la Photographie et aux Festivals de Wallonie. www.isabellefrancaix.com

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