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Flagrant délire #04. Dans les pas des ardentes



Des flammes rouges au plafond d’une enfance au nord, jusqu’aux braises intérieures de l’écriture, cette nouvelle chronique d'Isabelle Françaix chemine dans la lumière des poètes et des insoumises. Entre mémoire et feu, interroger ce qui brûle en nous — cette part sauvage qui apprend à voir, à désirer, à se réinventer dans le vif du vivant.


 

FLAGRANT DÉLIRE #04. Chronique sauvage de l’œil et du langage


Texte et Photographie Isabelle Françaix


J’ai dix ans et je ne dors pas. J’observe au plafond une danse de flammes rouges. Mon lit est installé dans la pièce principale. C’est l’endroit le plus chaud de la maison et le moins humide. Les braises du poêle à charbon projettent leur éclat à travers le trou de la bouche de fonte. Mes jambes s’agitent, c’est plus fort que moi. Et c’est merveilleux.

 

Du côté de la nuit, le regard incendié, je saute dans mon histoire. Je m’échappe de ma petite ville du nord de la France.

C’est comme une flamme que je veux vivre, avide d’une connaissance sauvage. Je cours dans le jardin, les pieds nus dans la boue et les cheveux dans la tempête. Je saute par-dessus le portillon, traverse les champs, rejoins le chemin de fer.

Qui vive ?

 

« Les salamandres dansent

[…] — Comme c’est bien de vivre dans le feu ! » [1]

           

À cet âge, je ne connais rien encore de la poésie de Marina Tsvetaeva mais j’aime le grésillement du bois sec dans le brasier, son parfum âcre autant que sa lumière. Je pressens l’urgence de sentir le monde plus que de le concevoir.

 

J’alimente ma pensée de mots étranges et inconnus que je découpe dans un vieux Larousse pour les jeter aux flammes.

 

« Tu embrases ta pensée. Gare à la fièvre ! » me prévient ma grand-mère. Je ne m’en soucie pas. J’ai besoin de radicalité et d’insoumission. Je devine qu’elle a ressenti au plus profond de son être, un jour elle aussi, ce désir d’écorcher la conformité. Mais elle est restée clouée à son fauteuil, les jambes inertes, à peindre en clair-obscur des scènes de la vie rurale.

« Ne suis pas mon exemple, me dira-t-elle plus tard, écoute tes intuitions, étudie, oublie ce qu’on t’enseigne, ose inventer ta vie. Pars. Explore. Ne cherche pas à plaire. »

 

« Vis l’éclat

qui consume qui renaît

 

Vis         ce qui a nom de feu

de sables et d’étincelle

 

Qui a nom d’insomnie

D’absence et d’avenirs » [2]

 

J’ai soif d’apprendre et choisis l’université : j’y découvre dans mes lectures mes sœurs de turbulence. Marina Tsvetaeva brûle l’inessentiel et dénude l’absolu. Marguerite Duras distille le silence. Anaïs Nin invente des vérités multiples. Andrée Chedid invoque « la femme des longues patiences », celle qui

 

« Dans les sèves

Dans sa fièvre

Écartant ses voiles

Craquant ses carapaces

Glissant hors de ses peaux

 

[…]

se met

lentement

au monde

… »[3]

 

J’avale les eaux vives de la Brésilienne Clarice Lispector, poursuis le vent de l’Argentine Alejandra Pizarnik, rejoins la solitude nocturne de l’Américaine Emily Dickinson et marche au quotidien dans l’immense.

 

Paris, Bruxelles, quelques voyages, beaucoup de livres et de rencontres.

 

Je grandis avec la passion de ces femmes, pistant leurs traces de cendre.

 

Elles sont toutes en moi et je suis elles

Elles et autre, concrètes dans nos volcans et nos vergers

Ancestrale moi aussi et immémoriale

Traversée des mêmes réalités auxquelles se frottent nos vies.

 

Que la pensée craque dans une flambée de présence !

Serre-moi dans tes bras.

Les mots viennent ensuite. Ils tombent comme des fruits mûrs.


« Vorace » : c’est ainsi que la Polonaise Malgorzata Lebda [4] parle du temps, de la vie et de la mort. Il est capital de lever les yeux vers ce qui palpite : frôler les ailes d’un papillon ou caresser les bois d’un cerf, suivre au-dessus du cerisier le ballet des étourneaux ou gratter le dos d’une grand-mère impatiente de vivre.

J’ai trouvé une nouvelle sœur du feu.

Le grand père de son roman charge sur son dos une ramure abandonnée dans la forêt et confie :

 

« pendant un moment, là, dans cette clairière, j’ai eu l’impression d’être moi-même un animal.

C’était un sentiment étrange. […] Si je parcours les clairières, les ravins, les prairies, c’est peut-être pour ressentir ça. Je crois qu’on a tous en nous un animal sauvage. » [5]

 

Dans les pas des ardentes, j’incarne ce que la vie m’apprend et que la mort emporte. Je deviens ce qui nous consume et nous garde sensibles.

Le quotidien nous rappelle à l’essentiel. J’ai froid, tu as soif, tu me regardes, je te vois…

Envers et contre le pouvoir des théories, nous sommes plaies et brûlures, rires et faims, éperdu·e·s d’incandescent amour.

 

I.F.

23 février 2026, Bruxelles


[1] TSVETAEVA, Marina (1892-1941). Extrait de son carnet de janvier 1918, cité par Tzvetan Todorov dans la préface du livre qu’il consacre aux dix tomes d’écrits intimes de la poétesse russe : Vivre dans le feu. Confessions. 2005. Traduit du russe par Nadine Dubourvieux. Paris : Éditions Robert Laffont. P.90. ISBN 2-221-09953-2

[2] CHEDID, Andrée (1920-2011). 2014. Poèmes. Extrait de « Le Feu du dedans ». Paris : Flammarion. Mille & une pages. P.435. ISBN 978-2-0813-1491-7

[3] CHEDID, op.cit., p.358

[4] LEBDA, Malgorzata. 2025. Vorace. 2026. Traduit du polonais par Lydia Waleryszak. Lausanne : Les Editions Noir sur blanc. ISBN 978-2-88983-166-1

[5] LEBDA, op.cit., p.54


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1 commentaire


yanitz2018
il y a 5 minutes

Paris-Bruxelles, en train, deux heures et 45 minutes. Compartiment où, au hasard des rencontres, on discutait. Paris-Bruxelles, en Thallys, 1 heure & 25 minutes. Siège soli-solo, on ne parle plus. Rapidité, efficacité, vide ? Un temps de lecture quand même !

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