Flagrant délire #02. Bigor dans la brume quantique
- Isabelle Françaix

- il y a 5 heures
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Photographe-écrivaine, Isabelle Françaix confie aux humanités une chronique quinzomadaire. Pour cette seconde livraison, c’est dans la brume bretonne qu’elle suit deux fillettes et un bigorneau, au bord d’un monde devenu buée.

FLAGRANT DÉLIRE #02. Chronique sauvage de l’œil et du langage
Buée de buées
Texte et Photographies Isabelle Françaix
« Buée de buées a dit le Sage buée de buées tout est buée
[…]
Tourne tourne va le vent et sur ses détours retourne le vent
[…]
Ce qui a été est ce qui sera et ce qu’on a fait est ce qu’on fera »
Henri Meschonnic, Paroles du Sage (1)
Un matin breton en 2011, ma fille et son amie, âgées de 10 et 9 ans, s’étaient réveillées à l’aube, tourmentées par leur chasse aux coquillages du jour précédent. Elles avaient par mégarde emporté un bigorneau vivant. Comme ce petit gastéropode marin ne s’apprivoise pas, il fallait assurer sa survie en le ramenant sans tarder dans les rochers. Une brume épaisse recouvrait la lande. Nous logions pour les vacances dans un penty à flanc de falaise : une demeure traditionnelle de pêcheurs transformée en gîte sur le trajet des vents. « On y va ? Tu nous accompagnes ? » Elles ont ouvert la route en chantonnant, Bigor le bigorneau dans un seau. Je les suivais à bonne distance, soucieuse de leur laisser découvrir la beauté et l’étrangeté des chemins de bruyère qui descendent vers la plage, à deux kilomètres de la maison.
Le sens originel du mot « vacances » vient du latin vacare, « être vide ». Vide ne signifie pas ici « creux », « inconsistant » ou « frivole » mais libre et ouvert à l’aventure. Lorsque la brume envahit l’espace, cache les maisons, les voitures, les poteaux électriques, les arbres et les oiseaux, quand elle nous prive de tout repère, nous doutons de ce qui d’ordinaire nous semble si réel. Nous avons l’impression d’être seul·e·s au monde.
N’est-ce pas de cette façon que commencent les histoires : un frisson d’inquiétude et le sentiment que l’extraordinaire est possible ? Quand les certitudes se délitent, la « réalité », telle que nous avons pris l’habitude de la nommer, perd de sa consistance. Ce que l’on ressent nous vient de l’intérieur. Les sens plus aiguisés, nous percevons le souffle d’une histoire qui répond à notre désir de nouveauté et d’émotions vives.
En suivant dans la brume en bord de mer deux fillettes et un bigorneau, je pense à ce que nous dévoile aujourd’hui la physique quantique : nulle chose ne possède d’existence en soi qui serait tout à fait univoque et autonome. Nous-mêmes n’existons qu’en relation les uns avec les autres, dépendants des contingences. Le physicien théoricien et philosophe Carlo Rovelli entend unifier la physique quantique et la relativité générale. Il nous rappelle dans Helgoland (2) que « le monde vu de l’extérieur n’existe pas : il n’y a que des perspectives internes au monde, partielles, qui se reflètent mutuellement. » (p.206) Les faits ne sont que relatifs. Aucune vérité ne peut nous définir.
En l’absence de tout absolu, la vie impermanente est légère, belle et précieuse. C’est à nous d’en inventer la puissance et la douceur.
« [Nous] ne sommes que des images d’images. La réalité, y compris nous-mêmes, n’est qu’un voile ténu et fragile, au-delà duquel… il n’y a rien. » (ROVELLI, op.cit., p.180). Il n’est pas inutile de le rappeler quand une violence aveugle sévit aux quatre coins du monde.
Buée, brume, souffle, vacuité entre le sable et les vagues sous le ciel invisible, sur la terre qui nous porte alors que nous l’oublions. Nous sautillons sur le rivage où s’effaceront bientôt nos empreintes. À nous de décider de ce que nous laissons sous nos pas. Deux fillettes rétablissent un équilibre en respectant une vie qui n’est pas la leur ni celle d’un être humain. Une vie minuscule, comme les nôtres à l’échelle du cosmos.
Deux fillettes rient dans la brume, joyeuses d’avoir une mission à accomplir. C’est leur histoire, et c’est un rêve si réel ! C’est aussi l’éveil de la conscience, que nous devrions préserver comme la vie de Bigor, le bigorneau.
Isabelle Françaix
(1). MESCHONNIC, Henri, [1970] 1986. Les Cinq Rouleaux. Le Chant des chants. Ruth. Comme ou les Lamentations. Paroles du Sage. Esther. Traduit de l’hébreu, édition revue et corrigée. Paris : Éditions nrf Gallimard. Pp.135-136. ISBN 2-07-027211-7.
Paroles du Sage est une traduction plus concrète de l’Ecclésiaste dont le sens jusque-là très abstrait masquait l’incarnation humaine, naturelle et incarnée, du texte hébreu. Ainsi « Buée de buées » plutôt que « Vanité des vanités » retrouve l’image originelle de hevel, « l’haleine », par extension « la buée ». On retrouve cette idée dans de nombreux textes fondateurs de la spiritualité, comme le Tao Te king, le Coran, la Kabbale ou les Vedas…
(2). ROVELLI, Carlo. 2021. Helgoland. Le sens de la mécanique quantique. Traduit de l’italien par Sophie Lem. Paris : Éditions Flammarion. ISBN 978-2-08152-207-7
A retrouver : "Flagrant délire #01. Chronique sauvage de l’œil et du langage", publié le 21 janvier 2026. Lire ICI
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