Flagrant délire #05. Une mélodie d'arrière-fond
- Isabelle Françaix

- il y a 12 heures
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Dans la fureur qui nous environne, chargée des « tristes nouvelles du monde », s'isoler près d'un pin qui surplombe la Méditerranée, et aller chercher un chant sous le langage, avec Marguerite Duras et Rainer-Maria Rilke... Cette nouvelle chronique d'Isabelle Françaix invite à s'extraire des langues de bois pour réinitialiser sensations et émotions.

FLAGRANT DÉLIRE #04. Chronique sauvage de l’œil et du langage
Texte et Photographie Isabelle Françaix
Ces derniers jours, les mots ont engorgé mon clavier. Les tristes nouvelles du monde, absurdes et violentes, étaient difficiles à digérer. Trop d’infos remâchées par les réseaux et décolorées par le prêt-à-penser, chacun·e y allant de son jugement rarement nuancé. On se regroupe selon ses indignations… Bref, je vous épargne ma précédente logorrhée. J’efface mon papier et je recommence. Je serai brève.
Je vous propose une expérience intime et difficilement formulable.
Car moi aussi, comme une (anti-)héroïne de Marguerite Duras que la complexité des relations humaines rend muette, je rêve d’un « mot-absence, un mot-trou, creusé en son centre d’un trou, de ce trou où tous les autres mots auraient été enterrés. On n’aurait pas pu le dire mais on aurait pu le faire résonner. Immense, sans fin, un gong vide ». [1] Un mot qui réinitialiserait le langage et nous permettrait de nous exprimer sans langue de bois. Un mot « à travers lequel s’écoulent la mer, le sable » [2], nos sensations et nos émotions à neuf.
Faute de le trouver, j’ai choisi de m’isoler près d’un pin qui surplombe la mer. Il dore ses aiguilles au soleil des calanques marseillaises. Je me suis faufilée sous son écorce. J’y vois sans être vue, tranquille. Vous m’accompagnez ? C’est inattendu mais pas si fou : la folie, après tout, n’existe que si la raison l’observe. Si vous êtes là, je nous suggère une certaine liberté, au-delà des conventions.
Est-ce cela, la poésie : un geste inédit, une délicate audace et la sensation profonde d’une étrange reconnaissance ? Quelque chose d’inconnu nous foudroie de sa clarté et l’on se sent vivre. J’ai écrit « poésie » comme j’écrirais « musique », « lumière » ou « silence ». Rainer Maria Rilke nous rappelle que sans la souffrance qui nous rassemble, nous nous tairions rarement :
[…] s’il n’y a pas de profonde douleur pour rendre les humains également silencieux, l’un n’entend plus, l’autre moins, de la puissante mélodie de l’arrière-fond. Beaucoup ne l’entendent plus du tout. Eux sont comme des arbres qui ont oublié leurs racines et qui croient à présent que leur force et leur vie, c’est le bruissement de leurs branches. Beaucoup n’ont pas le temps de l’écouter. […] Ce sont de pauvres sans-patrie, qui ont perdu le sens de l’existence. Ils tapent sur les touches des jours et jouent toujours la même monotone note diminuée. [3]
Parvient-elle à vos oreilles, cette « puissante mélodie de l’arrière-fond » ?
Que ce soit le chant d’une lampe ou bien la voix de la tempête, que ce soit le souffle du soir ou le gémissement de la mer qui t’environne – toujours veille derrière toi une ample mélodie, tissée de mille voix, dans laquelle tout solo n’a sa place que de temps à autre. Savoir à quel moment c’est à toi d’attaquer, voilà le secret de ta solitude : tout comme l’art du vrai commerce c’est : de la hauteur des mots se laisser choir dans la mélodie une et commune. [4]
Ce chant sous le langage peut nous réunir quelle que soit la fureur qui nous environne. Il nous suffit d’oser le « premier mot derrière un séculaire tiret » [5], ce signe de ponctuation qui invite au dialogue.
Un premier mot et un regard initiateurs. Nés de la fraîcheur d’une première fois.
– Avec leur « force fabuleuse » [6], renchérit Marguerite Duras.
– … et la possibilité d’une vraie rencontre, non ?
Du moins celle d’une altération de notre perception.
Moderato cantabile [7] mais allegro.
– Un nouveau début.
I.F.
11 mars 2026
[1] DURAS, Marguerite, 1964. Le ravissement de Lol V. Stein. Paris : Folio, Gallimard, pp.48-49. ISBN 978-2-07-036810-5
[2] Ibid.
[3] RILKE, Rainer Maria, [1898] 2013. Notes sur la mélodie des choses. Traduit de l’allemand par Bernard Pautrat. Edition bilingue. Paris : Editions Allia. Note XX. ISBN 9-782844-852755
[4] Ibid. Note XVI. C’est Rilke qui souligne « à quel moment c’est à toi d’attaquer ».
[5] Ibid. Note II.
[6] Le ravissement de Lol V. Stein, op.cit., p49
[7] DURAS, Marguerite, 1958. Moderato cantabile. Paris : Editions de Minuit.
Entendez par là sur un tempo modéré et chantant, comme la sonate de Diabelli que joue l’enfant du personnage principal du roman : avec finesse et subtilité.






Loin des calanques et des pins, un moderato en mineur de Jean-Seb. pour sa fille chèrie Anna Magdalena :
"https://www.youtube.com/watch?v=CbN7KezIuWo&list=RDCbN7KezIuWo&start_radio=1"
Si simple, si complexe.