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Iran : le flambeau kurde ?

Dans de nombreuses régions du Kurdistan, y compris au Rojhelat (Kurdistan iranien), on célèbre l’arrivée du printemps par des processions aux flambeaux et des feux de joie, avec danses collectives et port de vêtements kurdes.

Pour les Kurdes, Newroz est à la fois le Nouvel An et une fête politique de résistance.

C’est le Nouvel an kurde, célébré autour du 21 mars, jour de l’équinoxe de printemps, et le mot signifie

littéralement « nouveau jour ». Mais, dans la tradition kurde, Newroz est aussi l’anniversaire mythique

de la révolte de Kawa le forgeron contre le tyran Zahhak : une fête d’émancipation, de liberté et de résistance

à l’oppression, devenue un symbole central de l’identité et des luttes kurdes. Photo Kurdistan au féminin


Alors que Donald Trump annonce faire de la chute du régime des mollahs un objectif assumé de l’intervention militaire américaine, plusieurs médias évoquent désormais les Kurdes comme des acteurs possibles d’un « front intérieur » contre la République islamique. La formation, le 22 février 2026, d’une coalition inédite de partis kurdes d’Iran et les spéculations sur leur rôle dans un affaiblissement du régime remettent brutalement en lumière une histoire longue de révoltes, de répression et d’abandons.


Qui sont les Kurdes d’Iran ?

Les Kurdes d’Iran (Rojhelat, le « Kurdistan de l’Est ») sont généralement estimés entre 8 et 12% de la population, soit autour de 6 à 10 millions de personnes. Ils vivent principalement dans les provinces du Kurdistan, du Kermanshah, d’Ilam et dans l’ouest de l’Azerbaïdjan occidental, le long de la frontière irakienne.

Privés de tout statut d’autonomie – contrairement aux Kurdes d’Irak –, ils subissent une double discrimination, à la fois nationale et souvent religieuse (une partie importante d’entre eux étant sunnites dans un État dominé par le clergé chiite). Depuis 1979, ces régions sont parmi les plus militarisées et les plus réprimées d’Iran, ce qui n’empêche pas les villes kurdes de jouer régulièrement un rôle moteur dans les mouvements de contestation.

Le 16 septembre 2022, trois jours après son arrestation par la police des mœurs à Téhéran pour « port inapproprié du foulard », la mort en prison de Mahsa Amini, 22 ans, déclenche le soulèvement national « Femme, Vie, Liberté » (Jin, Jiyan, Azadî), qui mobilise des millions d’Iraniennes et d’Iraniens dans le pays et à l’étranger.​

 

Ce point a peut-être été insuffisamment commenté : originaire de Saqqez, au cœur du Kurdistan iranien, Mahsa Amini s’appelait, en kurde, Jîna Ehmedî. En kurde, « Jîna » est généralement expliqué comme un prénom formé sur la même racine que les mots « jin » (femme) et « jiyan » (vie).

 

Le slogan Jin, Jiyan, Azadî (« Femme, Vie, Liberté ») est né au sein du mouvement de libération kurde, plus précisément dans le mouvement des femmes kurdes lié au PKK, à partir de la fin du XXᵉ siècle. Il est d’abord utilisé et théorisé au Kurdistan de Turquie (Bakur), puis diffusé dans l’ensemble de l’espace kurde, avant d’être repris au Rojhelat (Kurdistan d’Iran) puis dans tout l’Iran en 2022 après la mort de Jina (Mahsa) Amini.

 

On pourrait dire qu’elle a été doublement assassinée : en tant que jeune femme, et en tant que Kurde. La répression des Kurdes est l’un des fils rouges des régimes autoritaires de la région, en Turquie, en Syrie et, hier, en Irak sous Saddam Hussein. Il en va de même dans l’Iran des mollahs. Un peu oubliés, il est vrai : « le sort des six millions de Kurdes d’Iran, pourtant durement frappés par la récente vague de répression, suscite peu d’intérêt, et encore moins de solidarité », écrivait en novembre 2019 l’historien Jean-Pierre Filiu sur son blog hébergé par Le Monde (ICI).

 

En Iran, depuis 1979, le pouvoir islamique à Téhéran mène pourtant contre les Kurdes une guerre quasiment ininterrompue, mêlant campagnes militaires, répression judiciaire et sécuritaire, assassinats ciblés et marginalisation politique.

 

Après la révolution khomeiniste, les principaux partis kurdes boycottent le référendum sur la République islamique et réclament autonomie, laïcité et démocratie, revendications que Khomeini rejette. En août 1979, l’ayatollah proclame le « jihad » contre les Kurdes, les qualifie d’« infidèles » et lance le Corps des gardiens de la révolution contre les zones kurdes (Paveh, Sanandaj, Saqqez, Mahabad, etc.).


1979‑1983 : guerre du Kurdistan iranien

 

Entre 1979 et 1983, la « guerre du Kurdistan » fait des milliers de morts kurdes (souvent estimés à environ 10.000), avec des villages détruits et des bombardements visant notamment les villes de Mahabad, Saqqez et Baneh. Environ 1.200 prisonniers politiques kurdes sont alors exécutés. Les forces kurdes sont militairement défaites vers 1983, même si de petits groupes poursuivent des actions sporadiques.​


 

Les dirigeants de Téhéran prolongent cette politique en faisant exécuter, à l’étranger, les dirigeants du Parti démocratique du Kurdistan d’Iran (PDKI), principal parti kurde d’Iran. Fondé en 1945 à Mahabad, le PDKI dirige la République de Mahabad proclamée en janvier 1946, première expérience de « république kurde » en Iran, rapidement écrasée par Téhéran après le retrait du soutien soviétique (1).​ Les services de la dictature iranienne assassinent à Vienne, en 1989, Abdul Rahman Ghassemlou, le numéro un du PDKI, puis son successeur, Sadegh Sharafkandi, à Berlin en 1992. Le PDKI relance alors une guérilla de basse intensité dans le Kurdistan iranien.​

 

Téhéran répond par une violente campagne répressive, avec exécutions, déplacements de population et pressions sur les bases arrières des partis kurdes, jusqu’à ce que le PDKI suspende sa lutte armée en 1996, face à un rapport de forces devenu intenable. Le Kurdistan iranien reste depuis l’une des régions les plus réprimées du pays.

 

Répression contemporaine et chiffres d’exécutions

 

Selon le site Kurdistan au féminin, 70 Kurdes ont été exécutés pour motifs politiques entre 2010 et 2021 ; 48 en 2021, 52 en 2022 et, en 2025, près de 300 sur un total de 2.200 exécutions capitales en Iran. Selon Amnesty International et d’autres organisations de défense des droits humains, depuis 2000, plusieurs centaines de Kurdes – souvent estimés entre 500 et 800 – ont été exécutés.​ À chaque vague nationale de contestation (2009, 2017‑2018, 2019, 2022 avec le mouvement « Femme, Vie, Liberté »), les villes kurdes jouent un rôle moteur et subissent une répression particulièrement féroce de la part des gardiens de la révolution et des services sécuritaires du régime.

Depuis 2022, le régime des ayatollahs bombarde régulièrement les bases des partis kurdes iraniens exilés au Kurdistan irakien, en particulier autour d’Erbil et de Souleimaniyeh. Ces attaques frappent des camps politiques et militaires, mais aussi, parfois, des zones civiles, dans une logique de pression sur les autorités de la Région autonome du Kurdistan irakien.​

 

Nouvelle coalition kurde iranienne

 

Les emblèmes des cinq partis kurdes d'Iran qui ont approuvé la coalition signée le 22 févier 2026
Les emblèmes des cinq partis kurdes d'Iran qui ont approuvé la coalition signée le 22 févier 2026

En réaction à la répression interne et aux bombardements, une coalition a été négociée entre différents partis kurdes d’Iran pour coordonner leur lutte contre la République islamique, combinant action politique, diplomatique et soutien aux mobilisations internes. Le 22 février 2026, cinq partis kurdes franchissent un cap en signant un accord‑cadre créant la « Coalition/Alliance des forces politiques du Kurdistan d’Iran » (la terminologie varie selon les communiqués), avec pour objectifs affichés le renversement de la République islamique, la réalisation du droit à l’autodétermination et un cadre institutionnel démocratique au Kurdistan d’Iran (2).​ Par ailleurs, depuis 2022, Kurdes iraniens et Kurdes irakiens ont noué des liens politiques et logistiques plus étroits, notamment autour des partis basés au Kurdistan d’Irak, faisant du territoire kurde irakien une arrière‑base essentielle de l’opposition kurde iranienne.

 

Les partis impliqués dans l’alliance signée en février dernier comprennent notamment le Parti démocratique du Kurdistan iranien (PDKI), le Parti pour une vie libre au Kurdistan (PJAK), le Parti de la liberté du Kurdistan (PAK), le Komala des travailleurs du Kurdistan (Komala Party of the Toilers of Kurdistan), ainsi que l’Organisation Khabat du Kurdistan iranien. Cette coalition marque une évolution significative : la scène kurde iranienne passe d’un centre de dialogue consultatif à une plateforme de coopération stratégique, dans le contexte des soulèvements populaires contre le régime.


Mais aujourd’hui, comme le rappelle dans une récente publication sur Kurdistan au féminin la politiste kurde Rojîn Mûkrîyan (Department of Government and Politics, University College Cork, Irlande), alors que Washington et Tel‑Aviv regardent vers le Rojhelat comme vers un possible « front intérieur » contre la République islamique, les Kurdes d’Iran se retrouvent une fois de plus face à un choix impossible : prêter leurs forces à un affrontement qui pourrait enfin ébranler le régime, au risque de payer, seuls, le prix des représailles. Après un siècle de soulèvements écrasés, de promesses trahies et de silences complices, la question qui leur est posée n’est plus seulement celle de l’insurrection, mais celle des garanties : qui protégera les civils kurdes si, une fois encore, on leur demande de mourir pour la liberté des autres ?

 

Michel Strulovici

 

(1). Voir Emile Bouvier, « La République de Mahabad (1946-1947), une expérience fondatrice de l’identité kurde », publié le 8 janvier 2020 par Les clés du Moyen-Orient.

(2). Lire ICI, sur Kurdistan au féminin

A lire, de Michel Strulovici, sur les humanités : "L'iranité", une forme d'ethnocide », publié le 26 mai 2024 (ICI) et « Kurdes : la nouvelle trahison », publié le 27 janvier 2026 (ICI)

En complément

Civils kurdes en première ligne

Selon les informations publiées par le site Rojhelat Info, en cinq jours de guerre  entre l’Iran et l'alliance israélo-américaine, le Kurdistan oriental (Rojhelat) a été l’une des régions les plus touchées par les attaques de missiles et drones : plus de 125 sites y ont été visés à ce jour. Ces attaques ont eu lieu dans quatre provinces : Ilam, Kermanshah (Kirmaşan), Sanadaj (Sînê) et Azerbaïdjan occidental (Urmia).

Par ailleurs, selon plusieurs sources kurdes et syndicales, les Gardiens de la révolution et les milices Bassidji déplacent troupes et matériel dans des écoles, mosquées, universités, stades et bâtiments civils, notamment au Kurdistan iranien (Sardasht, Piranshahr, Oshnavieh) mais aussi à Téhéran, Shiraz, Rasht ou Ardébil. Ces lieux deviennent de fait des « boucliers mortels » en cas de frappes ciblant les infrastructures militaires ou sécuritaires iraniennes.

Cette pratique, déjà reprochée à plusieurs alliés de Téhéran dans la région, pourrait constituer une grave violation du droit international humanitaire si elle était confirmée à grande échelle. Elle place une fois de plus les civils kurdes au cœur d’un affrontement qui les dépasse, alors même qu’ils subissent depuis des décennies la répression du régime.

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